‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 86 sur 138 · PARTIE II, — COLONISATION · texte numérisé non relu

PARTIE II, — COLONISATION

viennent si souvent contrecarrer les opérations mili- {aires en employant une partie de l’armée.

D'un autre côté, les garnisons fourniront aux colons, et sur le lieu mème, un bon et facile débouché pour tous les produits, avantage immense et dont peu de colonies ont joui dès le début.

En outre, ces mêmes garnisous fourniront des travailleurs aux colons dans les moments pressants, moments plus multipliés en Aloérie qu’en France, tant à cause du climat qu'à cause du manque d’une sécurité complète. Cette circonstance sera aussi favorable aux uns qu'aux autres, car, quoi qu’on en ait dit, il est bien positif que l'insuffisance, et parfois aussi la mauvaise qualité de la ration, sont des causes de maladies fréquentes parmi les soldats, et que la plupart de ceux qui, soit par leurs propres ressources, soit par les salaires qu'ils obtiennent de travaux faits au dehors, peuvent ajouter quelque chose à cette ration, notamment du café, se portent généralement beaucoup mieux. D'ailleurs, le travail modéré de la terre est infiniment plus salutaire que le repos presque absolu qui succède fréquemment à des fatigues excessives. Je reviendrai, du reste, sur ce sujet. Qu'il me soit permis d’ajouter seulement que si, en Afrique, par suite de cette répugnance qu'éprouvent malheureusement beaucoup de militaires pour le civil, quelques chefs mettaient, dans les circonscriptions qu’ils commandent, des entraves à l'établissement des colons, ils nuiraient autant à leurs propres soldats qu’à l’intérêt général.

$ 3. Application du système de colonisation des Romains.

Voici brièvement comment j'entendrais l'application de ce système.

Toutes les stations importantes, occupées par nos troupes, seraient successivement livrées à la colonisation.

Dans les villes qui n'auraient pas déjà été envahies par la spéculation, et où une partie de la population indigène aurait émigré et ne serait pas revenue à une époque fixée, on procéderait comme à Cherchell. La loi sur l’expropriation procurerait le surplus desterres. On peuplerait ainsi de colons-agriculteurs toute la portion inoccupée de la ville, et ces colons en cultiveraïent les alentours immédiats.

Cette première base établie, on procéderait à la colonisation des environs, d’après les règles que j'indiquerai plus loin.

Les circonstances qui détermineraient le plus ou moins d'extension à donner à la colonie seraient, à part la salubrité, la fertilité du territoire, le relief du terrain, le plus ou moins de densité de la population indigène, arabe ou kabaïle, du voisinage, et surtout les dispositions de cette population à notre égard.

(4. Population indigène environnant les établissements coloniaux.

Tout le monde comprend qu'il serait indispensable que ces populations fussent, non pas seulement sou-

PARTIE IH, — COLONISATION. 250 mises, mais alliées, et qu'elles se fussent déjà eompromises à notre service.

Dans le cas où cela n’existerait pas, une guerre incessante, avant et pendant l'établissement de la colonisation, devrait amener la soumission et l'alliance ou l'expulsion des tribus hostiles.

Ce dernier résultat nous livrerait immédiatement un territoire plus ou moins considérable pour la colonisation. Le premier, c’est-à-dire la soumission, exigerait l'emploi de moyens diplomatiques, car 1] faudrait se garder de donner aux tribus soumises aucun motif légitime d'hostilité.

Si toutefois leur soumission n'avait eu lieu qu'après la mise en œuvre de la colonisation, on pourrait leur imposer, comme condition, l'abandon d'une partie de leur territoire. Si, au contraire, cette soumission datait de loin, on chercherait à obtenir de ces tribus l’espace nécessaire, soit en leur donnant des compensations en territoire enlevé sur des ennemis ou pris sur des terres domaniales mal situées pour la colonisation, soit au moyen de cadeaux, comme nous l'avons déjà dit.

Ces diverses transactions, et même les déplacements de tribus, ne présenteraient pas autant de difficultés que pourraient le croire les personnes qui veulent à toute force assimiler les Arabes à nos propriétaires campagnards. Des cas semblables se sont déjà présentés sur plusieurs points de l'Algérie, et notamment à Philhippeville, sans qu'il en soit résulté aucun acte d'hos-

tilité. Néanmoins, ces transactions exigeraient, non pas des fonctionnaires civils, mais des officiers, et des officiers capables, parlant bien l'arabe, connaissant bien le caractère arabe, et surtout ne se croyant pas obligés, comme certains d’entre eux, de se poser à tout propos en défenseurs officieux des indigènes contre le souvernement et les Français.

Dans certaines localités, comme à Alger et même à Bône, Oran, Mascara, Sétif, où les tribus environnantes ont en partie émigré, et où le territoire libre est considérable, la colonisation recevrait naturellement plus d'extension qu'ailleurs.

& 5. Étendue des concessions par famille.

Toute agplomération de cultivateurs suppose nécessairement partout, mais surtout en Afrique, la présence d’un certain nombre de familles de marchands et d'artisans, dont une partie, d'ailleurs, serait attirée par la seule présence du militaire. Comme, en outre, les terres des environs immédiats des villes sont toujours très fertiles, souvent même arrosées, on pourrait ne compter que sur 4 à 5 hectares par familles de cultivateurs ou d'artisans établies dans les villes (beaucoup moins pour les familles d'artisans, un peu plus pour les autres).

A mesure que l'on s'éloignerait du centre et que disparaitrait la facilité des irrigations, et, par uite, la culture maraichère, on augmenterait notablement la

PARTIE 11, — COLONISATION, 257 superficie. Cependant, je crois qu'à moins de eirconstances tout à fait défavorables, dans lesquelles la colonisation ne devrait, du resle, jamais être tentée, 42

à 45 hectares sufliront toujours par famille, même là où, comme nous le dirons plus tard, l'élève des chevaux devrait constituer une branche importante de la culture. On peut donc supposer qu’en prenant la moyenne des cultivateurs, artisans et marchands établis dans les villes et au dehors, 40 à 142 hectares seront une étendue suffisante pour une famille. On aurait done besoin de 20,000 à 24,000 hectares, ou d'un carré de 50 à 60 kilomètres de côté, pour l'établissement de deux mille familles de colons, c’est-à-dire de dix mille individus des deux sexes et de tout âge. Ce n'est pas là une surface pour l'obtention de laquelle il faudrait déposséder et refouler beaucoup de tribus. Il est telle tribu qui compte moins de mille âmes et occupe une surface cinq et dix fois plus considérable.

Après avoir ainsi colonisé les principaux centres d'occupalion militaire, on tâcherait de lés relier, soit entre eux, soit avec la côte, au moyen d'établissements coloniaux intermédiaires.

Ces derniers établissements et mème plusieurs centres de colonisation, tels que Philippeville, Sétif et autres à créer encore, se trouvent sur des terres de tribus.

Les difficultés ne seraient pas plus grandes iei que pour les zones extérieures des établissements formés dans les villes mauresques.

Ajoutons que ce qui servira, dans le début surtout, à aplanir ces obstacles du côté des indigènes, c'est le profit très grand que retirent ceux-ci de la présence de nombreux consommateurs européens, et la sécurité qui résulte pour eux du voisinage d’une garnison française. Ce sont là les motifs qui ont fait accepter avec plaisir la création de Philippeville à diverses tribus du voisinage, et notamment à celle des Zerramnabs, sur le territoire-de laquelle est située la ville.

La justice et même la bienveillance devront toujours présider aux transactions de ce genre que nous aurons avec les tribus, surtout avec celles qui nous sont depuis longtemps alliées. Je crois, néanmoins, qu’on ne devra que bien rarement s'arrèter devant leur répugnance ou leurs exigences lorsqu'il s'agira de nous céder un peu de leur territoire, et que jamais des difficultés de cette espèce ne devront déterminer le choix de localités n’offrant pas les conditions essentielles que doivent nécessairement présenter les points sur lesquels on appellera des colons.

Je veux éviter la faute que commettent beaucoup de personnes qui, lorsqu'elles présentent un projet, se croient en conscience obligées de n'y voir que des avantages et d'en nier {ous les inconvénients. Tout en considérant jusqu'à présent le système que je viens de développer comme le meilleur, je ne me dissimule pas qu'iloffre également un revers de médaille, comme du reste toute chose dans ce monde. Ainsi, je conviens qu'en multipliant de cette sorte les points de co-

PARTIE II, — COLONISATION. 259 lonisation, et en les disséminant sur toute la surface du pays, on accroitra considérablement la zone exposée aux atlaqueset au brigandage, et la ligne à défendre.

Cette circonstance me semblerait des plus fâcheuses, tellement fâcheuse qu’elle devrait, selon moi, faire rejeter le système, s’il ne présentait de puissants correclifs.

On connait assez aujourd’hui le caractère des indigènes pour savoir que le seul moyen de les soumettre e est de leur montrer des profits réels, de grands avantages attachés à la paix; des pertes incessantes, la misère, la ruine, comme résultats inévitables de la guerre. D'un autre côté, quatorze années d'expériences bien chèrement acquises ont démontré de la manière la plus évidente que ce fractionnement de nos forces, tel quil a été adopté par le maréchal Bugeaud, et qui, partout ailleurs, serait un détestable système, est ici le seul par lequel on puisse se mettre en relation avec toutes les tribus, réprimer immédiatement toute tentative de révolte, punir efficacement toute hostilité, et empêcher dès lors la formation de ces grands foyers d'insurrection qui s’établissent et trouvent un aliment partout où notre action n'est pas immédiate et énergique.

Pour éviter l'affaiblissement qui pourrait résulter du fractionnement des établissements coloniaux, il suffira que ce fractionnement s'arrête, comme celui de l'armée, à une certaine limite, c'est-à-dire que chacun des centres de colonisation ait encore une importance

et un développement tels qu'il puisse, au besoin, exister et se défendre par lui-même.

Je répète que la présence des colons rendra plus prompte, et dès lors plus puissante, l’action des corps occupant les centres coloniaux, et cela par les molifs que j'ai déjà signalés et qui seront compris de tout le monde.

Mais, ensuite, l'établissement de colons dans les points principaux d'occupation militaire prouvera aux Arabes, mieux que tout ce que nous pourrions leur dire, notre ferme résolution non-seulement de rester en Algérie, mais encore de continuer à occuper et à dominer tout le pays. Or, on sait aujourd hui, à n’en plus douter, que c’est la conviction de cette instabilité, de ce manque complet de persévérance dont nous avons donné {ant de preuves en Afrique, qui pousse les tribus mal disposées à continuer la guerre, qui empèche celles qui sont bien disposées à se rallier franchement à nous, partout où les unes et les autres peuvent penser que nous ne persévérerons pas longtemps à nous maintenir dans leur voisinage. C'est là le grand argument qu'exploitent les aventuriers et les fanatiques qui cherchent à soulever les indigènes contre nous. « Les Français vont quitter, disent-ils; le grand divan de la France l'a ordonné. Malheur aux tribus qui se seront soumises à eux et qui seront devenues leurs alliées ; elles seront pillées, chassées, détruites, et les tribus fidèles à la sainte cause s'enrichiront de leurs dépouilles. »

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