PARTIE III. — COLONISATION
Une fois nos colons établis sur un point, il ne sera plus possible à nos ennemis d'induire les populations en erreur sur nos projets futurs.
On peut également espérer qu'on n'entendrait plus alors, chaque année, mettre en question, à la tribune, la conservation de l'Algérie, ou tout au moins le système d'occupation, et ce serait là encore un résultat bien heureux, car, je ne saurais trop le répéter, l'effet produit sur les populations indigènes par les discours, brochures, ouvrages destinés à prouver que nous devons abandonner l'Algérie, ou tout au moins l’intérieur, est déplorable.
« Mais, ajoute-t-on, et c’est là le principal argument, ce système nécessitera, pendant longtemps encore, la conservation de l'effectif actuel. Or, quand même la France se déciderait à continuer les sacrifices énormes qu’elle fait en ce moment, ne doit-on pas prévoir le cas où une guerre européenne la forcerait à retirer de l'Afrique la plus grande partie de ses troupes ? Que deviendraient, dans ce cas, ces colonies disséminées sur tout le pays, jetées isolément au milieu de populations qui se tourneraient inévitablement contre elles? »
Je l'avoue, cette objection est grave; cependant elle n'est peut-être pas aussi décisive qu’elle le parait au premier abord.
Je ne suis pas initié aux secrets de la politique; mais il est certains faits qui sont de notoriété publi-
que, et dont on peut, je crois, tirer des inductions assez Justes.
Le développement très grand qu'ont pris l'industrie, le commerce et l’agriculture, dans la plupart des pays voisins, a augmenté considérablement le nombre et l'importance des intérêts liés à la paix, tandis que les embarras intérieurs, financiers ou autres de plusieurs États, nous les rendent peu redoutables.
J'ai pu juger des dispositions de quelques-uns des peuples qui nous entourent, et je puis affirmer qu'elles sont toutes à la paix. J'ajouterai que l'enthousiasme guerrier de ces mêmes peuples, en A8%0, était beaucoup plus apparent que réel, comme j'ai pu m'en assurer sur les lieux mêmes, et qu'il tenait beaucoup à la conviction qu'ils avaient que la sagesse du gouvernement français et de leurs propres gouvernements saurait conjurer l'orage. Ajoutons ici que, quelle que soit la manière dont on envisage les fortifications de Paris, il est impossible de ne pas admetre que, devant contribuer puissamment, d'un côté, à maintenir la tranquillité à l’intérieur, d'un autre à accroitre les difficultés d’une nouvelle invasion, elles sont un nouveau gage de cette paix dont la conservation jusqu'à ce jour est un des plus beaux titres de gloire du gouvernement de juillet.
Je le déclare done, je ne erois pas à une guerre prochaine. Je vais plus loin; je crois que, dans un avenir plus ou moins éloigné, la France, ce volcan qui fait trembler l'Europe, en sera peut-être la portion la plus calme.
Aussi je pense que, sans se départir de la prudence
PARTIE UT, — COLONISATION. 263 qu'on a montrée jusqu à présent, on aurait tort de se régler, dans la question de la colonisation, princtpalement sur la prévision d’une guerre européenne.
Mais ensuite, même en admettant que celte güerre ait lieu, pourvu qu'elle n'éclate pas immédiatement après la création des établissements coloniaux, il me semble que ceux-ci, disséminés ainsi que je l'ai dit, ne se trouveraient pas dans une beaucoup plus fâcheuse position que s'ils avaient été fondés sur le système mentionné en premier lieu.
D'abord, je n’admets pas, et je crois qu'il en sera de même pour tous ceux qui connaissent l'Afrique et les Arabes, que, dans ce système, on puisse se dispenser d'occuper les points de l’intérieur que nous tenons aujourd'hui. Ce serait mème plus nécessaire encore, ainsi que je l’ai dit, car nous aurions à lutter non-seulement contre les tribus du lieu, mais encore contre celles que nous aurions dépossédées de leur territoire et reloulées des côtes dans l’intérieur.
Qu'on suppose maintenant l'abandon de tous ces points occupés de l'intérieur; qu'on suppose nos troupes forcées de se replier vers les zones colonisées, afin de défendre celles-ei contre les attaques des Arabes et contre une agression européenne. Que l’on songe qu'il n’y aurait eu presque aucun contact entre indigènes et colons, par conséquent point de liens com merciaux, point de solidarité d'intérêts, point de modification dans les mœurs, et l'on comprendra facilement que cette organisation des indigènes, pre-
mier élément de pacification du pays, ne pouvant plus s'étayer sur nous, croulerait de toutes parts et se tournerait contre nous, et qu'Arabes et Kabaïles viendraient se ruer sur les districts colonisés, qu'un obstacle continu ne saurait garantir qu’à la condition d’être établi d’une manière fort coùteuse et garni de nombreux défenseurs, condition difficile à remplir pour une ligne d’un grand développement, el qui deviendrait, en tous cas, insuffisante, si une agression des indigènes coïncidait avec une attaque par mer et un débarquement.
Dans l’autre système, l'existence des colonies serait incontestablement très compromise par une guerre européenne nécessitant le retour d’une grande partie de l’armée en France. Toutefois il est certains faits très présumables qui viendraient atténuer le danger de leur position.
On peut admettre que les tribus environnant les établissements coloniaux seraient non pas seulement soumises, mais alliées; que leurs relations journalières avec nos colons, le commerce et le perfectionnement progressif de l’agriculture, favorisés par notre exemple, par la paix et la facilité des débouchés, les auraient enrichies et rendues plus stables, par conséquent plus attachées à la paix.
Il faut admettre, en outre, que cette organisation des indigènes, d'après un système quelconque, mais qui aurait {oujours pour résultat de lier à notre cause un certain noinbre de tribus privilégiées et intéressées