‹ Colonisation et agriculture de l'Algérie (volume 2)Chapitre 88 sur 138 · PARTIE III, —= COLONISATION · texte numérisé non relu

PARTIE III, —= COLONISATION

à soutenir notre domination, que cette organisation, dis-je, aurait marché en mème temps que la colonisation; qu'ensuite beaucoup de chefs, nommés par la France, ne devant qu'à nous leur élévation, persévéreraientdans leur fidélité, même après une réduction notable de nos forces.

Tout cela constituerait dans le pays une puissance indigène sur laquelle il ne faudrait sans doute pas compter exclusivement, mais qui, se sentant quelque peu soutenue de notre côté, ne laisserait pas que d'agir efficacement pour le maintien de la paix. Et puis, ce grand principe de la solidarité des otages, principe dont nous avons démontré les avantages et qu’on serait bien forcé d'adopter dans une situation pareille, n'agirait-il pas de tout son poids dans la balance?

$ 6. Importance des colons sous le rapport militaire.

A toutes ces causes réunies, il faut joindre les colons qui, dans la position où les place ce système, s'ils sont d’un côté plus exposés à être attaqués, sont d’un autre mieux placés pour attaquer à leur tour, pour réprimer et punir toute agression.

Beaucoup de militaires n’admettront sans doute pas que les colons, à moins d’être organisés militairement et dirigés par des officiers, puissent être bons à autre chose qu’à se défendre tant bien que mal derrière des murs.

Loin de moi l’idée de rabaisser qui que ce soit et

surtout notre brave armée, qui, chaque jour, renouvelle sur cette terre d'Afrique les faits les plus brillants des époques antérieures.

Mais enfin je dois dire ce que je crois vrai, surtout dans une question aussi importante que celle-ci. Je prierai done de nouveau que l’on veuille bien jeter les yeux sur l'histoire des diverses colonies. L'on y verra que, presque partout, les colons et les milices coloniales ont été plus utiles, plus efficaces pour la soumission des peuplades aborigènes, que les troupes régulières, et que celles-c1 ont été souvent impuissantes à accomplir certains faits que les autres ont opérés très promptement.

Pour ne pas trop m'étendre sur un sujet qui ne se rattache qu'indirectement à cet ouvrage, je me contenterai de citer ces terribles Buschmaænn et ces Caffres contre lesquels les troupes hollandaises du cap de Bonne-Espérance ne firent jamais que d'infructueuses expéditions, et qui ne purent être chassés et réduits à l'impuissance que par la guerre incessante que leur firent les hardis bærs ( paysans hollandais), qui avancaient successivement leurs établissements bien en avant des postes fortifiés.

Ce fait, qui semble étrange au premier abord, s'explique parfaitement lorsqu'on veut se donner }a peine d'y réfléchir. Le propre de notre organisation militaire c’estd'absorber et d'annihiler complétement l'individu au profit de la masse totale, c'est de détruire Finitiative personnelle pour accroître action collective. Fout

PARTIE LIL, — COLONISATION. 267 est calculé pour donner à cette action le plus de puissance possible.

Lorsqu'il s’agit de combattre des troupes également régulières, e’est à une condition indispensable, et la tactique est mème encore essentielle contre des peuples sauvages, quand il faut résister en bataille rangée, avee une faible troupe, à des assaillants nombreux. Le triomphe de notre organisation militaire a été, en Afrique, principalement dans la défense. Elle n’a brillé dans l'attaque que lorsque, chose rare, les Arabes ont tenu devant nos troupes. Dans toutes les autres circonstances qui forment précisément la rèole pour cette guerre d'Afrique, comme pour toutes les guerres contre les peuples plus ou moins barbares, ce sont avant tout le courage, la vigueur, l'adresse, l’activité, en un mot l’action individuelle, qui sont les conditions de succès. « C’est la mobilité, ce sont les jambes de nos soldats et de nos chevaux qui dominent, » a dit M. le maréchal Bugeaud ; et les faits prouvent journellement la vérité de cette assertion.

Or, luniformité des mouvements et des actes, et jusqu’à l’uniformité des vêtements et des armes, nuisent singulièrement à l’action individuelle, et font que le soldat, pris isolément, est, toutes choses égales d'ailleurs, inférieur au colon. Ce qui y contribue encore, ce sont les habits et l'équipement qui semblent, même après les derniers et très notables perfectionnements qu'ils ont subis, peu propres encore à favoriser les mouvements et les fonctions de la

vie et le développement de la force musculaire. L'habitude atténue ce mauvais effet, sans toutefois le détruire entièrement, car l'habitude ne peut faire que des choses contraires à l’organisation de l’homme deviennent complétement inoffensives, surtout lorsque cet homme doit faire une guerre comme celle d'Afrique, sous un climat comme celui de l'Afrique.

D'ailleurs nos régiments renferment beaucoup de jeunes soldats qui n’ont pas encore eu le temps de s'accoutumer à l'équipement militaire.

On attribue, et je crois avec raison, une grande partie de la supériorité des zouaves à leurs vêtements mieux appropriés au climat que ceux de nos troupes. Mais là encore se reproduit cet inconvénient attaché à l'uniformité et qu’il est impossible d'éviter dans le militaire. Tel soldat s’y trouve à l'aise dès l’abord, tel autre y est gèné et y restera gèné longtemps, et surtout lorsqu'il s'agira de développer des efforts puissants et continus.

Chaque colon se vêtira et se nourrira, au contraire, de la manière la plus conforme à son tempérament, au climat et même aux circonstances ?.

(1) L’empressement que mettent les plus vieux soldats, et même les officiers, à se débarrasser de leurs uniformes toutes les fois qu'ils le peuvent, prouve bien que jamais l’habitude ne détruit complétement la gêne.

(2) J’ai été à même de voir maintes fois combien cela est important. Qu'on me permette de signaler un seul fait. Le commandant supérieur d’une certaine localité où je suis resté quelque temps, par des motifs très louables d'économie pour l'État, fit faire la plus

Page 1