PARTIE II. — COLONISATION
et, avant tout, lhabileté à tirer. Cette dernière condition me semble de la plus haute importance dans la position des colons d'Afrique. Soit qu'ils aient à repousser les maraudeurs, à poursuivre des voleurs de bestiaux, ou, attaqués par des forces supérieures, à défendre leurs villages, un bon tireur parmi eux vaudra dix hommes.
Aussi, qu'il me soit permis de le dire, je n'ai jamais compris quelle idée étrange, ou quel principe d’étroite fiscalité a pu faire introduire nos règlements sur le port d'armes dans un pays où nous devons tendre à multiplier le plus possible le nombre des tireurs habiles parmi les Européens. Peut-être a-ton eu d’excellents motifs, mais personne n’a pu me les indiquer et je ne saurais les découvrir.
Par la même raison, je crois qu’on s’est laissé aller à un sentiment exagéré de prudence, en interdisant la chasse d’une manière absolue dans beaucoup de localités où cependant les circonstances auraient permis d'en user sans danger. Il aurait suffi d'imposer aux chasseurs lobligation d’avoir sur eux une arme défensive, couteau de chasse ou yatagan”, et des cartouches
(1) Le fusil normal de chasse et même de guerre (pour le colon) me paraîtrait devoir être, comme celui que j’ai vu employer en Allemagne, par quelques personnes, pour la chasse au sanglier, un fusil double, d’un calibre un peu moindre que celui de munition, dans lequel la balle de munition entre juste, et qui porte une disposition analogue à celle des fusils des chasseurs d'Orléans, pour y planter un couteau de chasse en guise de baïonnette. On voudra bien me pardonner ces réflexions. en se souvenant que chasse et agriculture sont deux choses intimement liées ensemble.
272 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. à balles, et d’être toujours deux, trois ou quatre, suivant les lieux.
Je crois donc que non-seulement on devrait supprimer toutes ces entraves apportées à l'exercice de la chasse, sauf les précautions indiquées, mais encore qu'il devrait y avoir, dans chaque village, un tir à cible mobile. Tousles dimanches, une partie de l'apresmidi serait consacrée à exercer les colons. Des prix donnés par le gouvernement, et qui pourraient consister en munitions ou autres objets d'usage, récompenseraient les vainqueurs. Chaque année, à un jour fixé d’avanee, les lauréats des différents villages d'une mème circonscription seraient appelés à disputer un grand prix, qui consisterait en une arme d'honneur.
Quelques centaines de franes, appliquées, dans chaque village, à des mesures semblables, qui ont entretenu si efficacement l'esprit militaire dans plusieurs contrées, et notamment en Suisse, produiraient certainement les plus heureux effets en Algérie.
Sur tous les points tant soit peu exposés, on dev ait, en outre, obliger le colon à ne sortir du village qu'armé. Le colon d'Afrique devrait être, sous ce rapport, comme le paysan Corse ; il faudrait que son fusi] devint son compagnon inséparable, qu'il shabituät à labourer, cultiver, moissonner avec le fusil en bandoulière.
Dans les localitéstrès nombreuses, comme je le dirai plus loin, où l'élève et la tenue des chevaux devraient
PARŸIE II, — COLONISATION. DS ètre rendues obligatoires à la plupart des colons, on leur ferait une loi d'entretenir constamment, dans chaque famille ayant au moins deux hommes valides, un cheval de selle avec harnachement complet, et on leur imposerait l'obligation de savoir bien monter à cheval. Là également il devrait y avoir des prix fondés pour des courses mensuelles ou trimestrielles, non pas à la facon des nôtres, mais sérieuses, dans des terrains accidentés, courses accompagnées du tir à cheval et du maniement du sabre, à l'exemple de ce qui se pratique dans la cavalerie autrichienne.
En outre, il serait bon que les colons eussent une idée des principales évolutions, qu'ils en connussent, non pas l’exéculion précise du champ de manœuvre, mais le commandement et le sens.
Mais, dans tout cela, l'écueil qu'il me paraitrait, avant tout, essentiel d'éviter, ce serait de faire, avec les colons, ce que lon a fait avec les gardes nationales de France, de les assimiler plus ou moins aux militaires pour la tenue, les exercices, les vêtements et la discipline, de jouer, en un mot, au soldat. En s’y prenant ainsi, on ne ferait jamais que de mauvais conseri(s en permanence. En leur laissant, au contraire, une certaine liberté d’allure, on en üirera les importants services que nous rendirent, dans le temps, ces courageux colons du Canada, de la Louisiane, des Antilles, et que rendent encore aujourd'hui les milices des États-Unis. Ce seront des troupes spéciales qui rem-
pliront admirablement la plupart des conditions que 4 18
nécessitera la guerre qu'elles pourront avoir à soutenir contre les indigènes, et combleront une lacune que laissent en Afrique les troupes réglées.
Il faudra bien leur accorder, par exemple, une plus parfaite connaissance du pays, de la force, de la situaüon et des dispositions des tribus environnantes, ainsi qu'une plus grande mobilité qu'aux troupes régulières ; et enfin les avantages qui résultent, en Afrique plus souvent qu'ailleurs, d’une certaine liberté d’action permettant d'agir promptement suivant les exigences du moment, et sans être tenu à en référer d'abord à une série de supérieurs.
D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, ces hommes combattront pro aris et focis, et c'est là un stimulant qui en vaut bien un autre.
Vivant, comme les Arabes, au milieu de leurs bestaux, et souvent menacés de se les voir enlever, ils apprendront bien vite l’art que possèdent ces derniers à un si haut degré, de les rassembler ou de les disséminer, de les faire marcher rapidement, de les lancer dans une direction donnée pour échapper à des poursuites, art que déjà plusieurs de nos soldats se sont approprié depuis quils ont coopéré à un certain nombre de razzias.
8. Une guerre européenne ne détruirait pas nos établissements.
J'en reviens au sujet que m'a fait quitter cette longue digression. Je persis(e à croire qu'une fois
PARTIE III. — COLONISATION, 279 la colonisation bien établie sur une partie des points actuels d'occupation, et les colons et les indigènes organisés d'après un système rationnel, l'Algérie ne cesserait pas d'être française, nos établissements coloniaux ne cesseraient pas d'exister par le fait seul d'une guerre européenne qui aurait pour résultat le retrait d’une grande partie de l’armée, et des interruptions plus ou moins fréquentes dans les communicalions avec la métropole.
N'est-il pas permis de penser que, dans des circonslances pareilles, douze à quinze mille hommes de troupes françaises, convenablement réparties en co= lonnes mobiles et appuyées sur les mékhazeni et sur les colons qui fourniraient, en outre, les transports, suffiraient pour maintenir le pays en paix, surtout si l’on adoptait le système des otages dont j'ai parlé plus haut?
Sans doute les révoltes, les attaques partielles, les brigandages deviendraient plus fréquents; mais enfin, au pis aller, les colons n’auraient-ils pas leurs villages fortiliés ? Et ne sait-on pas que jamais les Arabes n'ont pu prendre la moindre bicoque, pas même un blockhauss, pas même une ferme, lorsque ces lieux étaient défendus par quelques hommes déterminés ? Il y a eu, en 4859 et 14840, dans la Mitidja et le Sahel, de la part des colons, des traits de courage et d'intrépidité qui confirment en tous points ce que je disais plus haut du parti que l’on pourra tirer de ces hommes, et auxquels il n'a manqué que des bulletins pour
exciter une admiration plus juste que certains faits d'armes du même genre.
Si des faits pareils ont eu lieu dans des circonstances aussi défavorables, dans des fermes disséminées, sans liens entre elles, où d’ailleurs rien n’était disposé pour la défense, que ne doit-on pas attendre des colons lorsqu'ils seront réunis dans des villages convenablement situés, fortifiés et reliés entre eux de maniere à pouvoir se prêter secours mutuellement, et s'appuyant enfin sur un point central occupé par la troupe qui, srâce aux chevaux et mulets fournis par les colons, pourra se porter rapidement partout où le besoin l'exigera?
Sans doute, une armée européenne ennemie, débarquant en Algérie, changerait complétement ces conditions, en supposant qu'elle eût d'abord quelques succès qui feraient présumer aux Arabes que la force est pour elle; mais je n'ai pas besoin de démontrer ici Loutes les difficultés que présenterait, à une armée ennemie, la prise d’un point important de la côte et surtout l'attaque de nos établissements de l'intérieur, quand mème une partie des indigènes serait pour elle. Nous avons aujourd'hui, sur fout ce qui concerne Ja guerre d'Afrique, une expérience chèrement acquise, et qui, en pareille circonstance, nous assurerait une grande supériorité. D'ailleurs, dans l'hypothèse d’une guerre européenne, il est douteux que nos ennemis pussent disposer d’une armée et des moyens que nécessiterait la conquête de
PARTIE Lil, — COLONISATION, 2717 l'Algérie, Le but ne serait pas en raison des efforts. Ce qui serait plus probable, ce serait l'envoi de subsides, d'argent pour soulever les indigènes, et d’offi ciers pour les discipliner. Ces moyens pourraient, sans doute, nous faire grand tort ; mais ils seraient insuffisants pour nous chasser du pays, si une fois les Arabes et nos établissements coloniaux étaient organisés comme je l'ai dit.
On ne trouverait d’ailleurs pas facilement un grand nombre d'agents et d'officiers connaissant assez la langue, le caractère et les mœurs des Arabes, pour pouvoir leur inspirer beaucoup de confiance et nous devenir dangereux. Et si ces derniers sont perfides à notre égard, ils le sont vis-à-vis de tous les chrétiens. Enfin, ils nous connaissent mieux que toute autre nalion, et ils ont suffisamment appris à estimer le courage de nos soldats.
Je le répète donc, la possibilité d’une guerre européenne, à laquelle je ne crois pas, comme je l'ai déjà dit, ne me semblerait pas justifier l'adoption d’un sys- {ème de colonisation autre que celui que j'ai indiqué.
Il me reste maintenant à examiner la troisième ques tion.
SECTION III. — Distribution des habitations coloniales en villages ou en fermes isolées.
J'ai déjà dit un mot des villages. Tout le monde est, en effet, d'accord sur la nécessité de grouper les colons. L'agplomération des cultivateurs, en villages plus
ou moins populeux, est une circonstance défavorable en Europe; car elle nuit à la culture et déprécie, sans compensation, la valeur d'une grande étendue de terres. Mais en Afrique, où le besoin de la défense est la première condition, eette agglomération est une nécessité, et les premiers colons, en la négligeant, ont éprouvé ce qui arrive toujours lorsqu'on veut faire du mieux à où le bien est à peine réalisable, lorsque d'un saut l’on veut franchir tous les degrés d’une amélioration successive.
\ 1er. Système du général Duvivier.
Plusieurs systèmes se présentent pour celle agglomération. Un des militaires les plus distingués de l'armée d'Afrique, M. le général Duvivier, propose d’entourer d’un fossé avec relèvement tout le territoire concédé à un certain nombre de familles, et de disséminer les fermes le long de cette ligne à 450, 200 ou 300 mètres de distance les unes des autres.
J'avoue que ce système me parait avoir de graves inconvénients. Et si l'on m'objectait que l'honorable sénéral connait mieux l'Afrique que moi, ce qui est parfaitement juste, je répondrais que des personnes qui la connaissent aussi bien que lui, et qui se sont occupées d’une manière spéciale de la matière, sont aussi d’un avis contraire au sien.
L'auteur me parait s ètre préoccupé avant tout de l'urgence de mettre les récoltes à l'abri des rapines et des incendies.