PARTIE IY. — AGRICULTURE
les soins et l'année sont autant de circonstances qui influent sur un produit. Ilest cependant utile, je crois, de donner ici quelques chiffres Le produit moyen d'un hectare d’olivettes, dans le département du Var, est évalué à 90 fr. dans le cadastre. M. le comte de Gasparin, dans son excellent et remarquable mémoire sur la culture de l'olivier, porte le produit moyen annuel d’un arbre de 45 ans à un demi-litre d'huile pour les divers départements cultivant l'olivier.
Je crois, sans crainte d'erreur, pouvoir faire espérer aux colons un produit au moins quadruple; et en cela, ie puis le dire, je reste au-dessous des espérances que m'a fait concevoir ce que j'ai vu en Algérie. Mais en supposant qu'après dix ans de plantation et de greffe on n'oblienne que ce chiffre d’un demi-litre d'huile par arbre, avec les distances que nous avons indiquées, c’est-à-dire 420 mètres carrés par pied et 85 pieds par hectare, on récolterait déjà à cette époque, sur cette étendue, #1 litres et demi d'huile, valant à peu près 50 francs, produit qui n'empècherait pas d'obtenir du même terrain, soit un pâturage plus ou moins abondant, soit des grains et autres récoltes. Mais, je le répète, je compte sur un rendement beaucoup plus élevé, et ceux qui ont vu les oliviers d’Afrique, si productifs quoique si mal cultivés !; ceux même qui, sans les avoir vus, se rappelleront qu’en Algérie ces arbres ne souffrent jamais de la gelée qui,
(1) Jai vu aux environs d'Alger et de Bône beaucoup d’oliviers
dont le produit annuel moven était de 10 à 12 francs par arbre. IL, 27
en France, est la cause principale de l'exiguité du produit, et qu’ils ne seront pas, comme chez nous, reléosués dans les terres les plus pauvres, privés d'engrais et soumis à une mutilation bisannuelle, mais qu'ils profiteront, au contraire, de la richesse d’un sol presque vierge et des engrais donnés pour les cultures annuelles, ceux-là seront certainement de mon avis.
Quant à la qualité, je crois qu'on pourra obtenir en Algérie de l'huile aussi bonne que partout ailleurs, en y apportant les soins convenables ; car j'ai vu faire en Corse, où elle est en général fort mauvaise, une huile comparable à la meilleure huile d'Aix, en suivant les mêmes procédés que dans les environs de cette ville, c’est-à-dire en cueillant les olives un peu avant leur complète maturité et en les travaillant trois jours après la cueillette.
Mais, à moins de circonstances particulières, je ne pense pas que les colons doivent viser à une qualité supérieure, parce que, si la contrée n’a pas déjà une réputation établie, la différence entre le prix: qu’on obtient pour cette huile fine et celui de l'huile ordinaire n’est pas assez forte pour compenser le déficit sur la quantité.
Je rappellerai que les olives sont conservées soit dans de la saumure, soit dans de l'huile, pour être consommées entières. Je n’entrerai pas dans le détail de ces opérations, fort simples du reste. Les colons du nord qui les ignoreraient n'auront qu'à imiter leurs confrères de la Provence et du Languedoc, de
mème que les indigènes qui les connaissent pareillement.
Je me suis beaucoup étendu sur cet arbre; mais, Je ne saurais trop le répéter, l'olivier est la première, la plus importante de toutes les cultures pour l'Algérie. Il n’est peut-être aucun pays auquel s'applique avee plus de justesse le mot de Columelle : Olea prima omnium arborum est. Seul, l'olivier suffirait déjà pour donner à ce pays un avantage inappréciable. Grâce au défrichement des forêts dans le midi, la zone des oliviers se retrécit de jour en jour davantage en France, et si cela continue, on peut déjà prévoir l’époque où elle se réduira presque à rien. D'un autre côté, les huiles de graines ne peuvent remplacer l'huile d'olive pour tous les usages, et d’ailleurs la production de ces huiles ne pourrait recevoir une plus grande extension en France sans compromettre gravement les intérêts si importants de la produetion alimentaire ; car, il ne faut pas se faire illusion, notre sol est loin d’être riche, et diminuer encore ses facultés productives en en appliquant une portion notable à la production des plantes économiques qui tirent beaucoup du sol et ne lui rendent presque rien, serait marcher à coup sûr vers l'épuisement de notre territoire et la ruine de notre agriculture.
Si la France n’a pas jusqu'ici à se féliciter d’une manière générale de la conquête de l’Aloérie, du moins, en considérant cet accroissement de territoire comme un fait accompli sur lequel il n'y a plus à
420 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE, revenir, doit-elle se féliciter des ressources qu'offre ce pays pour la production de l'huile.
$ 3. Orangers et citronniers.
Ces arbres n'auront jamais, pour l'Algérie prise en totalité, le même degré d'importance que les oliviers, car ils exigent une condition qu’on ne pourra malheureusement remplir partout, l’arrosage. Mais dans les localités où cette condition se rencontrera, les orangers et citronniers, par l'abondance et la valeur de leur produit, donneront un résultat qu'aueune autre culture ne pourrait offrir.
Des nombreuses espèces et variétés que renferme le genre cttrus, celles auxquelles les colons devront s'attacher de préférence sont : l'oranger doux et le limo nier qui produit les limons aigres ou citrons et les limons doux. Ils pourront cultiver aussi, mais en pelite quantité, le cédratier, le bergamotier et le bigaradier, qui, comme on sait, vient spontanément sur beaucoup de points de l'Algérie. Ces dernières variétés où espèces seront utilisées soit pour la confection de l’eau de fleurs d'oranger, soit pour celle de l'huile essentielle que renferme l'écorce de leur fruit.
L'établissement d’une orangerie offre moins de difficultés encore que celle d’une olivette, et le produit s’en fait moins attendre. Outre les sauvageons de bigaradiers et citronniers qui se rencontrent sur plusieurs points à sol frais, et qu'on traitera comme les sauvageons d'oliviers, les colons utiliseront avee avan-
PARTIE LV, — AGRICULTURE, 121 tage les jeunes sujets francs qui, bien entendu, n’ont pas besoin d’être greffés. Enfin, ils pourront recou rir aux semis et aux boutures. |
Les boutures sont le moyen le plus prompt d’avoir des arbres productifs. Les boutures d'orangers doux réussissent difficilement en France. Peut-être réussiraient-elles mieux en Algérie. Il serait intéressant d'en faire l'essai et d'appliquer à cette opération le procédé Defacroix dont j'ai parlé plus haut. Dans tous les cas, on peut employer les boutures de cédratiers et de limoniers qui réussissent presque toujours et qu’on oreflera immédiatement en écusson avant de les planter en pépinière où elles resteront deux ans pour être ensuite mises en place. On peut aussi ne grefler qu'à la seconde année. Ce sont les gourmands de l’année de 0”,20 à 0,25 de longueur qui conviennent le mieux, et janvier ou février sont l’époque la plus favorable pour celte opération pour laquelle il faut une terre douce, bien fumée et pouvant être arrosée abondamment.
C'est en mars et avril qu'on transplante les jeunes sujets de toute nature, ce qui doit toujours s'effectuer en mottes.
La multiplication par semis offre peut-être plus d’avantages pour l'oranger et le limonier que pour tout autre arbre fruitier en ce qu'on obtient ainsi des sujets donnant de bons fruits sans qu'il soit nécessaire de les grefler, el qui produisent beaucoup plus promptement que l'olivier, par exemple. Ces sujets venus de
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graines sont, comme toujours, plus vigoureux et mieux venants que ceux obtenus de boutures ou greffés.
En mars, avril ou mai, on plante dans un vase ou dans une caisse remplis de terre légère et bien fumée, ou même dans un coin ombragé du jardin, des pepins de grosses et belles oranges, cueillies en pleine maturité. On les met à la profondeur de 0*,05 à 0°,06. Si l’on a soin d’arroser, d’abord tous les jours, puis tous les deux ou trois jours, ils ne {ardent pas à germer et atteignent jusqu'à 0",50 de hauteur dans la même année. Au printemps suivant, on les transplante dans une portion bien fumée et arrosée de la pépinière, où on les espace entre eux de 0,50 environ. Enfin, deux ou trois ans après, on les plante à demeure en lignes ou en quinconce à 5 et 6 mètres les uns des autres. A six ou sept ans, si le sol est riche et s'ils ont été bien soiognés et suffisamment arrosés, ils commenceront à porter quelques fleurs et à donner des produits dont le chiffre s’accroitra rapidement d'année en année. Dans de telles conditions, un oranger de 25 ou 50 ans peut donner, à ce que m'ont assuré des indigènes, Jjusqu'à 4 et 5,000 oranges.
Ces arbres s’accommodent de tout terrain lorsqu'il est arrosé; mais, à défaut d'irrigation, un sol frais, riche, profond et profondément remué est le seul qui leur convienne.
Les soins qu'ils demandent sont un fort houage au pied en février, culture avec laquelle on fait coïneider la fumure et l'enlèvement des racines et des bar-
PARTIE IV, — AGRICULTURE. 123 billes superticielles. Cette dernière opération est surtout essentielle lorsqu'on ne peut arroser souvent. Vers la même époque et tous les deux ans, on enlève les branches qui gènent et les rameaux qui poussent du bas. Dans le courant et à la fin de été, on donne deux nouveaux labours au pied de l'arbre, si l'on ne cultive pas le terrain en récoltes-racines eten légumes.
On arrose tous les huit jours, mais à raison de 200 mètres cubes d’eau seulement par hectare et par arrosage.
Quand on ne peut le faire que tous les quinze jours, on donne un labour profond au pied de l'arbre peu avant d'irriguer.
C’est en décembre, janvier et février que muürissent les orangers. Les limoniers sont, comme on sait, à fleur et à fruit presque toute l'année.
Je ne saurais trop engager les colons à complanter une grande partie de leurs terres arrosables, et surtout leurs jardins, en orangers et limoniers. Que les colons du nord mettent de côté, dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres, leurs prédilections routinières pour les choses et les pratiques d'Europe ; qu'ils tirent parti du climat heureux et exceptionnel de l'Algérie, et qu'ils n'oublient pas que ce climat, qui est d’un si grand avantage quand on sait y approprier la culture, devient un obstacle lorsqu'on s’obstine à suivre les errements d’une autre latitude. Cette chaleur qui fait muürir les meilleures oranges du monde et en couvre les arbres avec une profusion inconnue
ailleurs empêche que les pommes, par exemple, n'acquièrent la même qualité que dans le nord. Je sais bien qu’à force d’arton peut, dans ce cas aussi, suppléer au climat; mais, si ces luttes de l’homme contre la nature sont pleines d'intérêt parfois profitable quand il s’agit d’une nature avare qu'on force à devenir généreuse, ne tournent-elles pas à notre détriment lorsqu’elles ont pour but de faire dévier une nature prodigue de sa véritable direction pour satisfaire un caprice ou des idées routinières? Il me semble que le plus médiocre oranger vaudra {oujours pour le produit dix et quinze des plus beaux pommiers ou poiriers qu'on puisse élever en Alyérie.