‹ Colonisation et agriculture de l'AlgérieChapitre 105 sur 141 · PARTIE 1Ve — AGRICULTURE · texte numérisé non relu

PARTIE 1Ve — AGRICULTURE

songer à la soie, 11 faut penser aux produits alimentaires, d’abord parce qu'avant tout les colons doivent vivre, ensuite parce que la présence d’une armée nombreuse rendra longtemps encore la culture de ces produits plus avantageuse que celle de toute autre chose.

Or, ce ne sera pas de sitôt que cette culture pourra être organisée de manière à ne pas entraver les éducations qui, en Aloérie plus qu'ailleurs, demandent à être faites à jour fixe.

Un simple rapprochement rendra plus Mahifésté encore le peu de réalité des espérances gigantesques qu’on fonde sur la culture du mürier et la production de la soie en Algérie. Qu'on suppose tout le sahel d’Alger, toute la Mitidja et les pentes voisines de l'Atlas couverts de müriers d'âge à être utilisés, le seul avantage qu'on en retirerait serait d’avoir plus de bois et des surfaces ombragées au lieu de surfaces nues ou cou vertes de broussailles; mais je pose en fait que du reste on ne produirait pas un kilogramme de soie de plus qu'on n'en produit aujourd’hui. Or, l’on sait que tout est encore à cet égard à l’état d'essai. Le mürier n'offrirait donc pas plus d'avantage, dans l'état actuel des choses, que le premier arbre forestier venu. Croire que dans une occurrence semblable des capitalistes de France, d'Italie, d'Espagne s’empresseraient d'établir en Algérie de grandes magnaneries pour exploiter cette richesse en feuilles, serait une complète erreur, On sait que nulle part, même dans les pays où la main-d'œuve est à très bas prix, les grandes magnane-

ries n’ont pu se soutenir ; à plus forte raison ne sauraient-elles réussir avec des salaires de 2, 5 et 4 francs par Jour.

Qu'on suppose maintenant qu'au lieu de müriers ce soient des ôliviers qui couvrent le sol des localités mentionnées, Certes la question de l'établissement d'une population européenne sur ces points aurait dès lors fait un pas immense; car si l’olive n’est pas encore de l'huile, sa transformation en huile n'exige pi les soins, n1 le temps, ni les connaissances qu'exige la transformation de la feuille en soie. Un seul moulin, établi à peu de frais et n'employant qu'un petitnombre d'ouvriers spéciaux, suffit à l'exploitation d’une étendue considérable d’olivettes ; et quant à la culture de l'olivier et à la récolte del’olive, elles ne réclament éga lement que peu de bras et n'exigent nullement des connaissances spéciales. On aurait donc vu cultivateurs et industriels accourir à lenvi vers ces localités qui en peu de temps seraient devenues ainsi l’un des centres les plus importants pour la production de l'huile.

À ces faits et à ces assertions dont la justesse ne saurait être contestée, on répond, il est vrai, qu en attendant les circonstances favorables pour utiliser le mürier, il est toujours avantageux de le multiplier le plus possible, comme condition première de la sériciculture.

Eh bien! je crois que c'est encore envisager les choses sous un point de vue faux. Non-seulement le müûrier blanc vienten Alpérie avec une rapidité dont nous

PARTIE IV. — AGRICULTURE, 429 n'avons pas d'idée en France, à tel point qu'après trois ans de plantation il peut déjà être utilisé, mais encore on peut y cultiver le mûrier multicaule par le moyen duquel il est facile de se créer, d’une année à l’autre, les ressources les plus abondantes en feuilles. Il est vrai qu'on reproche à la feuille mince des multicaules de se dessécher trop vite en Algérie ; mais si le système de M. Robinet, l'emploi de la feuille mouillée, a dans ce pays d'aussi bons résultats qu'en France, comme tout doit le faire supposer, nulle objection sérieuse ne s’élèverait plus contre son emploi. A mesure que des populations séricicoles viendraient s’implanter en Alpérie, le multicaule leur offrirait, dès l'année suivante, toutes les ressources nécessaires pour l'exploitation de leur industrie. Que si, par un motif quelconque, ces éleveurs préféraient le mürier blane, toujours pourraient-ils, sans aucun inconvénient, utiliser le multicaule pendant les trois ou quatre premières années, jusqu’au moment où les müriers blancs qu'ils auraient plantés à leur arrivée seraient exploitables.

On voit que rien ne justifie l'engouement dont le mürier a été l’objet en Algérie, engouement qui est à mes yeux une preuve nouvelle de cette légèreté, de cette absence de jugement, de bon sens qui caractérisent notre nation.

Ce que je viens de dire s'adresse aux colons habitants des villages ; mon raisonnement a bien plus de force encore lorsqu'on l’applique aux grands propriétaires. Aussi je m'explique à peine comment ceux-c1

ont pu faire planter un seul müûrier, si ce n'est pour leur agrément, pour faire des expériences, ou encore parce qu'ils comptaient trouver des fermiers proveneaux et languedociens qui leur achèteraient la feuille. J'ai déjà dit que les cultivateurs ne viendraient pas en Afrique pour être fermiers ; mais dût-on en trouver, on ne pourrait encore utiliser la feuille pendant plusieurs années, ear ces fermiers seraient dans la même position que les colons des villages.

Encore une fois, si les colons veulent réussir en Algérie, ils doivent s'attacher avant tout aux produits alimentaires, puis à ceux que l'Algérie ne partage qu’avec quelques localités exceptionnelles de la France, enfin à ces cultures dont les produits sont immédiatement ou presque immédiatement réalisables, comme ceux de l'oranger, du figuier, de l’'amandier et même celui de la vigne et de l'olivier ; car personne sans doute ne mettra en parallèle la dessiccation des raisins, la confection du vin et la fabrication de l'huile avee la production de lasoie, pour la durée, la multiplicité et la difficulté des opérations. Je serai donc très bref sur lout ce qui concerne le mürier.

Sous l'influence de cette idée irréfléchie que je viens de signaler, on a multiplié à l'infini les plants de mùriers blancs dans les pépinières du gouvernement, de sorte que pendant longtemps les colons n'auront pas à s'occuper de faire des semis. Les pépinières marchandes du midi renferment d’ailleurs d’immenses quantités de pourettes et autres plants, qu'elles

PARTIE IV, — AGRICULTURE, 451 vendent à bas prix et qu'on pourra faire venir à peu de frais dans la colonie.

Les colons qui voudraient néanmoins faire des semis sauront que ceux-ci se font le plus convenablement en mai, immédiatement après la récolte des müres, en terrains arrosables et en lignes à 0,25 de distance. On arrose et on sarele le semis quand il en a besoin. La graine lève promptement, et en éclaireissant de manière à ce que les jeunes plants soient à 0",07 ou 0,08 les uns des autres, on aura au printemps suivant un bon nombre de sujets assez forts pour être

greflés.

Cette grefle se fait en avril, à écusson et le plus bas possible. Les sujets qui n'auraient pu être greffés à celle époque le seront en septembre à œil dormant.

Quant à la taille, quoiqu'elle doive être quelque chose de plus qu'un simple émondage, elle ne devri nullement ressembler à celle qu'on pratique trop généralement dans le midi, et qui, mème pour ces contrées, a été reconnue défectueuse. Les principes que j'ai exposés plus haut sur ce sujet devront également être appliqués au mürier; une taille longue et modérée sera nécessaire si l’on ne veut pas voir la surabondance de séve occasionner de nombreux écoulements sanieux qui comprometltraient l'existence des arbres. Par la même raison, on ne devra jamais enlever la totalité des feuilles, mais en laisser au moins un tiers sur chaque arbre, ou bien ne dépouiller celuici que tous les deux ans; mais comme la première

méthode s'accorde très bien avec une taille modérée dont le seul inconvénient est de rendre parfois la cucillette oénérale un peu plus difficile, c'est celle que je conseillerais.

L'époque ordinaire pour cette taille est en février.

Quant aux müriers multicaules, c’est dans le mois de janvier qu'on en fait les boutures. Trois yeux sur chaque bouture sont suffisants. On les place dans un terrain profondément labouré, en lignes espacées de 4,50 à 2",00.

On ouvre, à ces distances, des raies profondes à la charrue; des enfants y placent les boutures en les ap-« puyant contre le côté vertical de la raie et en les espacant d'un mètre environ entre elles. On peut les recouvrir par une seconde raie de charrue passant à côté de la première. Mais il est préférable de le faire à la houe. On presse la terre avec le pied contre la bouture, et on l'entoure de manière à ce que le bourseon terminal soit seul hors de terre. k

Faites à cette époque, ces plantations n’exigent point d'arrosage. Pourvu que le sol ne soit pas trop see, il suffit de les biner deux ou trois fois dans le courant de l’été pour les voir prendre et pousser vigoureusement.

Dans la plupart des terrains, on pourrait, dès la même année, utiliser une partie des feuilles, tant la croissance de ces boutures est rapide; mais ke vaut mieux attendre à l’année suivante.

On pourrait également établir en Algérie, et avec

PARTIE IV, — AGRICULTURE, 433 plus de succès qu'ailleurs, au moyen du multicaule, ces prairies de müriers que nous a fait connaitre le savant M. Bonafous comme fréquemment employées en Chine et aux États-Unis.

Je m'absliens ici de parler de l'éducation des vers à soie, Ce que j'ai dit plus haut sur cette industrie expliquera suffisamment celte lacune. D'ailleurs, Ja production de la soie est une branche spéciale, aussi distincte de l’agriculture proprement dite que la sucrerie de betteraves, par exemple. Si cependant l'administration pensait qu'une ins{ruction spéciale sur cet objet püt être utile, sinon pour l’enseignement de ceux qui n en ont aucune notion, du moins pour indiquer aux colons du midi les modifications qu'ils devront apporter à leur pratique habituelle, elle trouvera, en Algérie mème, plusieurs hommes parfaitement en état de remplir ses vues sous ce rapport. Il me suffira de citer parmi plusieurs autres l'habile directeur de la pépinière d'Alger etM. le docteur Moreau, à Bône, qui s’est occupé de l'industrie sétifère avec une intelligence et un succès remarquables *.

{ 5. Nopals et cochenille.

L'immense quantité de cactus qu'on rencontre dans

(1) Le Moniteur algérien de 1844-45 a publié sur cet objet plusieurs communications intéressantes de MM. Hardy, vicomte Héricart de Thury et Camille Beauvais. Je recommande surtout à l'attention des colons la lettre de ce dernier qui donne sur l'élève des vers à soie en Syrie des détails précieux dont les éducateurs algériens pourront tirer un excellent parti. |

toute l'Algérie aurait suffi pour démontrer la possibilité d'y produire la cochenille, si des expériences réttérées n'étaient venues lever tous les doutes à cet égard. Le nopal cochenillifère, plante du mème genre que le figuier de Barbarie, vient en effet aussi bien que ce dernier dans toute l'Afrique septentrionale, et la cochenille parait également s’accommoder parfaitement du climat de cette contrée. Il est possible qu’un jour la production de la cochenille acquière en Algérie une certaine importance, quoique du reste l'emploi de cette denrée soit assez limité aujourd’hui. Mais, quant à présent, cette branche me parait dans les mêmes conditions que l'industrie de la soie, si ce n’est qu'elle n’exige pas, comme cette dernière, de grands locaux et des appareils coûteux. Cette circonstance me fait moins regretter mon ignorance sur cette matière,

Le Dictionnaire d'agriculture de Pourrat renferme un mémoire intéressant de M. Heudelot, ex-directeur des cultures de Richard-Tol, au Sénégal, sur la production de la cochenille dans ce pays; mais nous manquons encore d'une instruction faite spécialement en vue des circonstances agricoles de l’Algérie.Un savant distingué habitant Alger depuis longtemps, M. de Nivois, s’est occupé de cette branche d’une manière toute spéciale et parait avoir obtenu des résultats très remarquables sous le rapport de la qualité. Mieux que personne il serait à même de rédiger une notice claire et suffisamment explicite pour les colons qui voudraient essayer de faire de la cochenille.

PARTIE 1V. — AGRICULTURE. 435 Les détails que je donne plus loin sur la culture du

figuier de Barbarie s'appliquent au surplus en grande partie au nopal.

(6. Figuier.

Cet arbre, qui fait avec l'olivier la richesse d’une partie du Levant et de plusieurs localités de la Provence, pourra, entre les mains de nos colons, acquérir une importance bien autrement grande qu'il n'en a jamais eue pour les indigènes. La figue, comme on sait, n'est pas seulement un fruit agréable, substantiel et salubre (lorsqu'il est parfaitement mur) ; sèche, elle devient un produit de vente qui trouve de nombreux débouchés, surtout dans le nord. Ajoutons que sa dessiccalion est une opération fort simple.

Aux quatre où cinq variétés connues dans le pays, et qui, je suis sûr, donneront, par une meilleure eulture, des produits bien supérieurs en qualité à ce qu'ils sont aujourd'hui, les colons feront bien d’ajouter les meilleures variétés du midi de la France, parmi lesquelles je citerai la figue grise ou servantine qui produit les meilleures figues-fleurs, et en outre des figues d'automne assez estimées, la barnissote où bourjansotte, qui fournit les meilleures figues d’automme à manger fraiches; enfin et surtout la marseillaise qui donne les figues sèches les plus recherchées, au point qu'elles se vendent trois ou quatre fois plus cher que les autres. L'Espagne, l'Halie et le Levant pourront également nous fournir plusieurs variétés précieuses.

Presque tout terrain convient au figuier ; mais e'est dans les sols calcaires, et cependant frais et profonds, qu'il donne le plus grand et le meilleur produit. Cette nature de terre est, comme on sait, très répandue en Algérie.

Le figuier se mulüplie par boutures et par drageons enracinés. J'ai vu un grand nombre de ces derniers autour des vieux pieds, dans les jardins maures que jai visités; aussi les colons qui se trouveront à proximité pourront-ils se procurer facilement et à peu de frais ce moyen de multiplication qu'on traite absolument comme un plant enraciné.

À défaut de drageons, on emploie des boutures de deux ou trois ans qui reprennent toujours très facilement et qu'on met immédiatement en place. Dans une fosse d’un mètre environ en tous sens, au fond de laquelle on met des feuilles de cactus ou du fumier recouvert d’un peu de terre, on place horizontalement une branche de fisuier de0,"55 à 0°,70 de longueur, de manière que le jet le plus vigoureux et le plus droit ait seul une direction verticale et sorte de 0,45 à 0",20 de terre lorsque la fosse est comblée. Les autres jets sont couchés et recouverts de 0°,20 à 0°,50 de terre. Avant de placer la bouture, on donne plusieurs coups de serpette sur le bois de deux ou trois ans qui en avoisine le gros bout; il se forme sur les lèvres de ces blessures un léger bourrelet d’où partent lesracines.

C'esten janvier et février ou mème plustôt qu'on fait ces boutures et qu'on plante les drageons.

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