‹ Colonisation et agriculture de l'AlgérieChapitre 123 sur 141 · PARTIE IV, — AGRICULTURE · texte numérisé non relu

PARTIE IV, — AGRICULTURE

les Arabes maraudeurs, on verrait s'y renouveler ces faits déplorables qui ont rendu certaines stations militaires plus désastreuses que les plus meurtiers combats.

Jusqu'à ce que les grandes plaines soient assainies, on devra préférer, je crois, sinon des montagnes, du moins les collines et les plateaux situés à mi-côte, placés assez près des riches herbages de la plaine pour pouvoir en proliler et jouissant néanmoins d'un air pur. Des positions pareilles se rencontrent en grand nombre dans toute l'Algérie. Je me borneraiï à citer les collines qui terminent le Sahel d'Alger du côté de la plaine; les sommités du Bougantas ou les pentes de l'Edough près Bône, les plateaux des environs de Mostaganem, elc.

J'ai dit précédemment que dans certaines localités, notamment dans les plaines, ilconviendrait d'imposer aux colons l'obligation d'entretenir constamment un cheval de selle, afin d'avoir une milice coloniale montée. On pourrait et on devrait exiger que ce füt toujours une jument, et on trouverait avantage à distribuer une prime pour chaque poulain qui naitrait.

Je me suis assez étendu sur la race actuelle des chevaux algériens pour n'avoir pas à y revenir. Mais je pe puis me dispenser de dire quelques mots sur cette question fréquemment soulevée de l'amélioration de celte race.

J'ai entendu des hommes distingués et qui connaissent le pays proposer les croisements avec des étalons anglais, arabes, andalous, tureomans, ete.

Je ne suis pas, je l'avoue, partisan quand même des croisements, et je repousse comme opposée à tous les faits cette doctrine de Buffon qui considère le eroisement entre es races comme nécessaire pour empêcher la dégénération. L'existence seule des races suffirait pour prouver la fausseté de ce principe. Je ne considère le croisement que comme un moyen plus ou moins puissant d'arriver à une modification, à un changement. Mais, pour réussir dans l'emploi de ce moyen, il faut d'abord nécessairement que le changement qu'on a en vue soit bien défini, ensuite qu'il soit avantageux, enfin qu'il puisse ètre obtenu par le croisement en général, et spécialement par la race qu'on aura adoptée comme typeaméliorateur. Croiser, comme on ne le fait que trop souvent en France, sans suite, sans but déterminé, dans un vague désir d'améliorer en général, est une méthode détestable qui conduit presque toujours à la détérioration et à l’anéantissement des races. Au lieu d’une race, défectueuse peut-être sous quelques rapports, mais exceilente- sous d'autres, on n’a plus que des animaux sans caractère, sans valeur, offrant parfois la réunion des éléments les plus hétérogènes et les plus disparates.

Avant done de songer aux croisements et à un noyen quelconque d'amélioration pour Ja race algérienne, il est, je crois, indispensable de bien se rendre compte de ses défauts, de ses qualités et de celles que nous voudrions leur donner.

Certes ce n'est ni le fond, ni la légèreté, m1 la sou-

plesse, n1 la force musculaire, ni la vigueur de conslitution, ni l'aptitude à supporter les fatigues et les privations de tous genres qui leur manquent. Sous ces divers rapports la race algérienne n'est inférieure, du moins dans ses individus de choix, à aucune autre au monde, si ce n'est peut-être (en supposant vrai le dire des voyageurs) à la race arabe de Nedjdj. La seule chose qu'on pourrait leur reprocher est l'exiguité de leur taille. Or, tous les bons éleveurs savent que les croisements sont un fort mauvais moyen d’aceroitre la taille des animaux. Croiser un grand mâle avec une petite femelle est une méthode sûre d’avoir des produits décousus et sans valeur. L'accroissement de la taille, lorsqu'on veut y arriver sans diminuer ou détruire les qualités d’une race, ne s'obtient que par l'amélioration de la nourriture et du traitement, car partout lexiguité de la taille est le résultat de l'insuffisance ou de la mauvaise qualité de la nourriture et du manque de soins, surtout dans le jeune âge de lanimal. « La taille du cheval est dans le sac à avoine, » disent les Anglais. Substituez l'orge à P’avoine, dans ce raisonnement, ajoutez-v des fourrages secs en hiver et pendant les mois les plus chauds de l’année, de plus un abri suffisant contre les intempéries des saisons et un traitement plus rationnel du jeune sujet que celui qu'il reçoit chez les indigenes, et vous aurez les movens infaillibles d'accroître promptement la taille.

On pourrait encore demander à la race algérienne

des formes plus agréables à l'œil, et il n’est pas douteux qu'avec des croisements bien entendus on ne parvienne à les lui donner. Mais, d’abord, ces formes sont-elles une condition bien importante ? Ensuite, ne risquerat-on pas de faire perdre, par ces croisements, des qualtés beaucoup plus essentielles? C'est d'autant plus probable qu'on ne pourrait employer dans ee but la race arabe qui n'est guère plus belle que la race barbe. Enfin, il est plus que probable que les moyens que je viens d'indiquer pour accroître la taille auront également pour résultat de rendre les formes plus belles. Un animal maigre, usé avant l’âge, est toujours laid quelle qu'ait été sa conformation primitive. Une bonne nouriture, en développant les parties musculaires et en général les tissus, et en arrondissant ainsi les formes, et surtout l'absence de ce traitement barbare auquel les indigènes soumettent le poulain dès l’âge de trente mois, suffiront, j'en suis sûr, pour rendre au cheval barbe ces formes élégantes et gracieuses qui l'avaient rendu célèbre jadis, qu'on ne retrouve plus d'une manière complète que chez quelques individus d'élite, mais dont on reconnait les éléments chez tous sans exception.

Ces divers motifs me font repousser les croisements comme dangereux, ou au moins commeinutiles.

La seule race qu'on pourrait employer avec quelque avantage est la race Nedjdj dont je viens de parler. Mais il est extrémement difficile de s'en proeurer des étalons de choix, el si on trouvait à en ache-

PARTIE IV, — AGRICULTURE, 503 ter, il faudrait les placer non pas en Algérie, mais en France où ils sont plus nécessaires. Tout porte à croire d’ailleurs que chez les tribus du désert on trouverait des animaux reproducteurs peu inférieurs à ceux de cette race. Et quant aux races anglaise et andalouse, je suis intimement convaincu qu'elles feraient un tort immense à la race barbe en la privant de ses qualités les plus essentielles pour ne lui en douner que d’illusoires.

z'est donc avant tout par la nourriture, par le trailement et par un bon choix des mâles reproducteurs pris dans la race même, qu’on améliorera les chevaux de l'Algérie.

lei se présente néanmoins une question : la race indigène est peu propre au trait. Les colons, tout en utilisant leurs chevaux pour la selle, dans l’occasion, en tireront principalement parti pour les travaux de culiures et de charrois. Ne serait-il pas préférable de leur donner des juments de trait françaises? En prenant une race moyenne, rustique, comme la race bretonne, ardennaise ou percheronne, on remplirait cerlainement beaucoup mieux le but agricole qu'avec la race du pays, et en faisant saillir ces mêmes juments par de bons étalons indigènes, on obtiendrait des produits qui, sans avoir toutes les qualités de la race barbe, en posséderaient une partie et d’autres qu’elle n'a pas, notamment plus d’étoffe. Mais outre que cette mesure serait très coûteuse, elle aurait l'inconvénient de ne pas produire les chevaux qui conviennent spé-

504 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. cialement à l'armée. Or, Farmée est et sera longtemps encore un élément trop essentiel en Afrique pour que les intérêts secondaires des colons ne soient subordonnés aux siens. D'ailleurs la milice coloniale elleeméme se trouverait fort mal d’être montée en chevaux de trait français. Enfin, la bonne nourriture, les soins, l'abri exerceront l'influence signalée nonseulement sur les produits des juments distribuées aux colons, mais sur celles-ci même, et les rendront plus fortes et plus aptes aux travaux de culture. Je rappellerai en outre que les principales bêtes de trait seront toujours les bœufs et les vaches, et que ee ne sera que dans les terres légères, où, par conséquent, le labour exige peu de force, qu'on leur substituera les chevaux.

J'ai dit plus haut que le gouvernement distribuerait des juments aux colons des villages de la première catégorie. Pour favoriser autant que possible l'élève et le soût du cheval parmi les colons, l'administration pourrait en livrer à bas prix aux colons des autres villages.

Sans doute il ne sera pas très facile de se procurer actuellement un grand nombre de juments à cause de la répugnance des Arabes à les vendre. Cette difliculté disparait toutefois de jour en jour, grâce aux progrès rapides qu'a faits depuis quelque temps la dominalion française en Algérie. Aujourd'hui même l'armée possède un certain nombre de juments qui souvent ne laissent pas que d’être un embarras. On les pren-

PARTIE 1V. — AGRICULTURE. 305 drait au fur et à mesure qu'il serait possible de les remplacer par des mâles et on les donnerait aux colons.

Enfin, le gouvernement fournirait et entretiendrait comme je l'ai déjà dit, dans chaque village où l'élève des chevaux serait pratiquée, un étalon de choix qui serait placé chez le maire ou chez le oardeur de troupeau communal. Dans le même but on pourrait donner une prime de 40 francs, par exemple, pour chaque poulain qui proviendrait de cet étalon.

Malgré les développements dans lesquels je suis entré sur l'élève du cheval chez les Arabes, je crois devoir présenter 1ei quelques données qui pourront servir de guides aux colons.

C'est en février et mars que les juments du pays entrent ordinairement en chaleur. Ce dernier mois est le plus convenable pour le colon, ear la jument portant 44 mois et quelques jours, met bas ainsi dans le courant ou vers la fin de février, c’est-à-dire à une époque où la plupart des semailles et des travaux de culture sont terminés. Le petit sujet arrive d’ailleurs à une époque où la température se radoucit et où l'herbe des pâturages s'améliore.

On sait qu'il est facile d'influer sur la force et la vigueur des produits avant mème qu'ils ne soient nés, par le régime auquel on soumet la mère pendant la gestation. On pourra la faire travailler jusque quinze jours avant le part, mais d'autant plus modérément et avec d'autant plus de précautions que ce moment sera plus proche. Quant à la nourriture,

elle doit également être d'autant meilleure que la ges- {ation est plus avancée. IT ne faut cependant pas qu'elle soit surabondante, de façon à ee que la bête s'engraisse; et même lorsque les signes précurseurs du part se manifestent, on doit la diminuer progressivement et la borner à de la paille hachée et de l'orge moulue donnée sous forme d’eau blanche.

Le traitement auquel les Arabes soumettent la mère et le petit sujet dans les premiers jours après la mise bas me semble assez rationnel pour en conseiller l’adoption aux colons jusqu'à ce que des expériences comparatives en aient démontré l'inutilité; ainsi la ceinture abdominale mise au poulain immédiatement après sa naissance, le séjour de celui-ci avee sa mère dans l'écurie pendant les sept premiers jours, pendant lesquels on la nourrit avec de la paille et de lorge, dont une partie est souvent torréfiée, nourriture à laquelleles colons pourraientajouter un peu de foin, des eaux blanches et des racines cuites, surtout des carottes.

Après ce temps, la mère et le petit peuvent aller au pâturage. On ajoute chaque jour une certaine quantité d'orge à la nourriture verte qu'elle y trouve. C’est nécessaire, surtout dans les commencements. Par les temps de pluie on la garde à l'écurie où on la nourrit avec du vert ou du sec. Il est également bon de la rentrer de onze heures à deux ou trois, dans les grandes chaleurs, lorsque les pâturages w’offrent pas un ombrage suffisant, et cette précaution est encore utile au poulain apres le sevrage.

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