PARTIE 1V. — AGRICULTURE
On sait que dans quelques localités de l'Algérie, du côté du désert, les bêtesà lainesonttondues deux foisl'an, au printemps et en automne. Je n'ai pu me procurer aucune indication précise à cet égard; mais, en supposant qu'il v ait erreur, il n’est pas douteux à mes yeux qu'on ne puisse {rès facilement réaliser le fai ; car ce qui empêche les Arabes du Tell de pratiquer cette méthode, c’est la nécessité de conserver aux bétes une couverture suffisante pour l'hiver qu'elles passent sans aueun abri. Cette considération n’existant pas pour les colons, rien ne les empêchera de tondre deux fois, s'ils y trouvent de l’avantage. En Allemagne, la double tonte est pratiquée sur plusieurs races de bêtes à laine longue, et on assure, ce qui est croyable, que la quantité de laine obtenue ainsi est plus considérable que lorsqu'on ne tond qu’une fois. Il s’agit de savoir si ce surplus sera suffisant pour payer l'augmentation des frais de tonte et si les acheteurs s’accommoderont de cette laine plus courte; si enfin, et malgré les abris, la tonte d'automne ne nuira pas aux brebis qui viennent d’agneler, ou ne nécessitera pas un surcroit coùteux de précautions. Ce sont là des questions que lexpérience seule peut résoudre.
Quant au lavage à dos, comme le commerce est habitué à ne tirer de l'Algérie que des laines en suint, les colons feront bien, je crois, de ne pas l'adopter, du | moins dans le début.
La garde des bêtes à laine au pâturage devra né-
cessairement être confiée à un berger communal, ainsi
que je l'ai déjà dit en traitant de l'organisation des villages. Si chaque colon devait faire garder son petit troupeau à part, il en résulterait une perte de temps d'abord, et ensuite des fautes fréquentes dans la conduite, attendu qu'on serait forcé de l’abandonner à des enfants. Il serait en outre fort difficile de distribuer les pâturages communaux entre les colons. Enfin, on risquerait beaucoup plus du maraudage des Arabes qu'avec un seul troupeau communal qu'il serait toujours facile de faire garder, en cas de danger, par quelques miliciens à cheval.
De toutes les maladies des bêtes à laine en Algérie, la plus fréquente est la pourriture. On comprend du reste que cela tient moins au climat ou au sol qu'au régime, et qu'avec les précautions que j'ai in; diquées on l’évitera facilement. Ce sont surtout les premières grandes pluies d'automne qui paraissent agir d'une manière funeste sur les bêtes ovines que la pénurie soufferte pendant l'été n'a que trop bien préparées pour subir toute l'influence de cette cause morbide.
Les autres affections paraissent y être rares, même celle connue sous le nom de sang de rate et qui semble cependant causée en France par la chaleur jointe à l’abondance de nourriture. En général, on peut dire que les bêtes ovines participent en Algérie de la vigueur et de la rusticité des chevaux et des bètes bovines.
Cette qualité si essentielle, de même que la posses-
sion d’un grand nombre de races, doivent empêcher qu'on ne songe à l'introduction de races étrangères.
Je n'en vois aucune, sans excepter la race mérine d'Espagne, qui pourrait supporter aussi bien que les bêtes indigènes la chaleur, le froid, la pluie, les marches forcées et les privations. Si l’on m'objeete que ces diverses causes de dépérissement n’existeront pas chez les colons, je répondrai que des animaux assez robustes pour les subir sans y succomber proliteront aussi beaucoup mieux que d’autres d’un réoime meilleur.
Loin d’avoir besoin d'importer des types améliorateurs dans l'espèce ovine, l’Algérie pourra probablement en fournir de très précieux, notamment pour notre midi. Ce sera surtout le cas si, par des soins et de bons choix, les colons parviennent à perfectionner encore certaines races, et entre autres celles à large queue.
Ÿ 11. Chèvres.
J'ai déjà mentionné ces animaux en parlant des forêts et des plantations, pour signaler les dommages qu’elles y causent. La chèvre est d’un caractère trop vagabond pour pouvoir être conduite en troupes eomme les moutons, sans danger pour les récoltes environnantes. D'un autre côté, la chèvre est de tous les animaux celui qui, à nourriture égale, fournit le plus de lait. Elle se contente en outre d'une nourri-
ture analogue à celle des moutons et supporte parfai-
tement la chaleur. C’est assez dire qu'elle convient sous une foule de rapports à l'Algérie. Aussi le nombre en est-il assez grand, comme dans tous les pays méridionaux. Ces divers avantages la rendront précieuse aux colons, et il serait cruel de leur interdire d'en avoir, Cependant si l’on veut le succès des plantations, el je répète que c'est là l'intérêt le plus essentiel pour la colonisation, il est indispensable de les garantir des chèvres, ce qui serait impossible si on laissait päturer celles-cr.
Heureusement que ces animaux s’accommodent parfaitement de la stabulation lorsqu'on leur accorde, outre l’étable, un espace libre où ils peuvent prendre leurs ébats. Ce que je n’oserais proposer, même pour les bêtes à cornes et les chevaux, je le propose donc pour les chèvres. Chaque colon trouvera grand avantage, je crois, à tenir deux ou trois chèvres qui fourniront du lait, du fromage et des chevreaux pour la consommation de la famille ou pour la vente et qui, parvenues à l’âge de six ou sept ans, pourroni encore être engraissées, tuées et salées pour la nourriture d'hiver. Mais, je le répète, ces animaux devront être nourris constamment à l’étable, au printemps et pendant une partie de l'hiver avec de l'herbe fraiche, en été avec des fourrages artificiels verts si on en a, ou des racines el du foin préparés comme il a été dit plus haut.
Le système que je propose est depuis longtemps pratiqué dans le Mont-d'Or, près de Lyon, où il est appliqué aux quinze à vingt mille chèvres qui four
PARTIE IVe — AGRICULTURE, L 347 nissent les délicieux petits fromages du Mont-d'Or. La nécessité, c'est-à-dire l'absence de terrains vagues et de pâturages, a forcé les pauvres vignerons de cette localité à recourir à la nourriture à l’étable pour les chèvres, seul bétail qu'ils pussent tenir ; les faits sont heureusement venus prouver que cette méthode, adoptée comme pis-aller, est en réalité la meilleure.
La plupart des colons, surtout ceux qui viennent du midi, se décideront difficilement à mettre en pratique un régime aussi nouveau pour eux. Il sera probablement nécessaire de recourir à un règlement sévère qui interdise d'une maniere absolue le pâturage des chèvres.
J'insiste sur ce point, parce que sans un moyen pareil on ne pourra éviter ni les dégâts, ni les procès et les querelles qui en seront les suites nécessaires.
\ 12. Bêtes bovines.
J'ai déjà décrit les principaux caractères des bètes bovines de l'Algérie, On a pu voir que ces animaux, de même que les chevaux barbes, ne manquent que d'un peu de taille pour devenir une race extrêmement remarquable sous le double rapport de l'engraissement et du travail.
Cette petitesse qui n’est un défaut que pour le travail, et encore seulement dans certains cas, est à tort considérée par la plupart des agriculteurs comme une circonstance si défavorable qu'on a tout de suite songé à importer une race plus grande ou à recourir
à des croisements pour y remédier. Jen ai dit assez sur ce dernier moyen pour qu'il soit facile d'en apprécier l’inapplicabilité dans cette circonstance. Resterait l'importation, et il est certain que lalie, lEspagne, et notamment les îles Baléares, possèdent des races qui rempliront parfaitement le but sous ce rapport. Mais, encore une fois, la taille est le résultat de la nourriture, I faut donc augmenter celle-ci avant de chercher à accroître la taille. Sans doute chez les colons 1l y aura beaucoup plus de nourriture et surtout une nourriture plus régulièrement abondante que chez les indigènes, et cette circonstance permettrait sans contredit l'importation d’une race plus exigeante et plus développée que celle du pays ; mais ne doit-on pas croire, ou plutôt n'est-il pas certain que cette méme bonne nourriture, que cette uniformité dans l'abondance devront précisément amener dans la race du pays un prompt accroissement de taille ? Et ce résultat n'aura-t-il pas lieu sans qu’on perde aucune des qualités si précieuses de la race indigène, sans qu'on soit obligé de courir les risques si nombreux de l’acclimatation ?
Si j'ai proposé l'introduction des bœufs toscans et romains, €'est uniquement pour l'exécution des premiers travaux, et non pour en lirer race.
Je crois donc que pour les bêtes bovines comme pour les chevaux, les colons ne devront employer d'autres moyens d'amélioration qu'un bon régime et uu choix convenable des reproducteurs pris dans la
PARTIE IV. — AGRICULTURE, : 539 race même, tant qu'il s'agira de bêtes de travail et d'engrais.
Pour les bêtes à lait, je dois avouer qu'il n’en est plus de même. On sait déjà que la race indigène est peu laitière. Chez les Arabes, les vaches à l’époque la plus favorable, c’est-à-dire en février et mars, ne donnent guère que un et demi à deux litres de lait par jour. Beaucoup d’entre elles ont même le défaut de retenir leur lait lorsque le veau n'est pas présent et n’a pas commencé à téter, circonstance fort gênante, comme on le pense. Il n'est pas douteux qu'avec des soins, de la patience et un bon choix des reproducteurs, on ne parvienne à faire disparaitre ces défauts. Mais, pour y arriver, 1} faudra un certain temps et des moyens qui ne sont pas à la portée de tout le monde, tandis qu'en important une race bonne laitière, le but se trouvera être Immédiatement atteint, On n'aura plus à s'occuper que de l’acelimatalion, et si l’on n’a pas fait un trop mauvais choix, ce dernier résultat sera plus promptement obtenu que l'autre n'aurait pu l'être avec la race indigène. Malheureusement aucune race du midi n'est bonne laitière. D'un autre côté, j'ai à peine besoin de dire que les grandes races lailières du nord ne sauraient convenir à l'Algérie. 1] faudra done forcément avoir recours à de petites races, et parmi celles-ei je conseillerais la bretonne. Cette race qui, pour la taille, les formes et même la rusticité, se rapproche beaucoup de la race indigène, est à mes veux une des meilleures races laitières qui existent.
Je doute qu'aucune autre, mème parmi les plus réputées, utilise mieux la nourriture, c'est-à-dire produise plus de lait pour une quantité donnée d'aliments. Amenées dans le midi de la France, les vaches bretonnes paraissent y supporter assez bien la chaleur. Reste à savoir s’il en sera de même en Afrique. Au surplus, si la race pure ne pouvait s'acelimater, on pourrait essayer les eroisements qui produiratent toujours une amélioration marquée sur les bêtes indisènes sous le rapport de l'aptitude lactifère #.
Dès l’âge de dix-huit mois ou deux ans, le taureau et la génisse peuvent être employés à la reproduetion et servir, le premier jusqu'à cinq ans, la vache jusqu'à neuf et dix. Passé cet âge, le taureau devient lourd, paresseux, souvent méchant ; la vache cesse de donner autant de lait et ne s'engraisse plus que difiicilement. |
(1) Cet article, de même que le reste de ouvrage, sauf quelques additions, a été écrit en 1842. Un rapport fort remarquable de M. Bouvier, sur la production du bétail en Algérie, rapport que je recois à l’instant, m’apprend que des vaches bretonnes importées en Algérie ont fait défaut à leurs propriétaires. Ont-elles succombé au climat, ou ont-elles manqué pour le produit ? L’auteur ne s’explique pas à cet égard. En l’absence de données plus positives, je persiste à croire que la race bretonne, comme race laitière, est une des plus convenables pour l'Algérie. Le climat de la Bretagne est sans doute fort différent de celui du nord de Afrique ; mais j’ai vu cette race s’accommoder si bien du climat de la Provence, que son acchimatation en Algérie me senible présenter beaucoup de chances de succès. Une première expérience est insuffisante pour trancher négativement celle question.