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ne possède encore que des pépinières. Sans vouloir en aueune facon faire la critique de ces établissements, et sans mettre en doute un instantles services très réels qu'ils ont rendus, services qui ont engagé le souvernement à en créer dans presque toutes les villes importantes, je crois utile de signaler ici deux écueils queles directeurs des pépinières devront éviter s'ils veulent qu'elles acquièrent toute l'utilité qu'on est en droit d’en attendre. Le premier serait de se rapprocher par trop des jardins botaniques proprement dits, de faire de la science au lieu de faire de l'application ; lesecond serait d'imiter servilement les pépinières marchandes. Comme je l'ai dit à plusieurs reprises, les essais d'introduction et de naturalisation des végétaux utiles, étrangers à l'Aloérie, devront constituer une partie essentielle de la tâche des directeurs de ces établissements. Il en est de même de la création de variétés nouvelles parmi les plantes déjà cultivées, comme les pommes de terre, les patates, les topinambours, etc. et de l'introduction, dans la culture, des plantes spontanées qu'on jugera pouvoir être utiles, soit pour l’alimentation des hommes ou des bestiaux, soit pour les arts et le commerce. Mais la partie la plus importante de cette tâche sera de multiplier, pour les répandre ensuite parmi les colons, les plants et graines desvégétaux et des variétés qu'une longue expérience ou que les essais ont démontré être les meilleurs, et que les colons ne pourraient se procurer facilement ailleurs. J'ai à
peine besoin de citer comme exemple les meilleures IT, 37
variétés d'oliviers,d'orangers, d’amandiers, de figuiers, de vignes, de bambous, de thé et de diverses autres plantes arborescentes ou herbacées dont il a été question plus haut.
Les pépinières royales de l'Algérie devront présenter ainsi deux établissements distincts : le jardin de naturalisation et d’'expérimentation, et la pépinière proprement dite pour la multiplication des végétaux dont on aura reconnu l'utilité. Cette dernière portion destinée, comme je viens de le dire, aux végétaux dont la réussite et l'utilité en Algérie ne sont plus douteuses, doit occuper une superficie incomparablement plus grande que la première, et l’espace consacré à chaque plante y sera proportionné à son importance. C'est assez dire que dans une pépinière rationnellement organisée, une portion notable de la surface reviendra de droit aux cinq ou six plantes arborescentes mentionnées. Quant aux plantes d'agrément et même aux plantes d’une utilité secondaire comme les arbres forestiers ou de bordures et nos arbres fruitiers d'Europe, sans les bannir des pépinières, je crois qu’il conviendrait de ne leur accorder qu'une place très restreinte.
Outre ces établissements, il en faudra d’autres encore si l’on veut que l’agriculture, cette base première ou plutôt unique de la prospérité de la colonisation, fasse des progrès rapides. Il faudra des fermes modèles dont j'ai déjà dit un mot en parlant des inspecteurs d'agriculture.
Certes, s'il est un pays où les fermes modèles seront
PARTIE IV. — AGRICULTURE. 579 utiles, c'est l'Algérie. Les pépinières ne sauraient les remplacer, car on ne peut y résoudre la question économique, ni mème d'une manière complète la question de la culture en grand d’une plante. D'ailleurs, les pépinières ne pourront jamais s'occuper de la branche fondamentale de l’agriculture, du bétail.
Les fermes modèles devront également offrir un double caractère : on y fera de la culture expérimentale et de la culture modèle.
La première, comme l'indique son nom, devra s'occuper exclusivement de la solution des questions agricoles encore douteuses, tant pour la culture des plantes que pour la multiplication, l'amélioration, la nourriture et l'emploi des animaux domestiques. J'ai à peine besoin de dire que cette culture coûtera au lieu de rapporter.
Il n'en sera pas de mème de la culture modèle qui sera l'application en grand des procédés et méthodes reconnus avantageux dans la culture expérimentale. Pour justilier son titre, cette culture devra nécessairement donner des bénéfices.
Quant aux bases sur lesquelles on asseoirait ces établissements, il en est plusieurs. On pourrait, par exemple, joindre une ferme modèle aux haras dont j'ai parlé plus haut, le tout placé sous la direction immédiate de l'administration ; ou bien on pourrait faire des concessions de terres à des hommes connus pour réunir les conditions nécessaires de talent et de probité, y ajouter une subvention de premier établisse-
ment et une subvention annuelle pour les expériences. Ce système pourrait ètre suivi pour les fermes modèles secondaires dirigées par les inspecteurs d’agriculture. Mais il serait bon qu'il y eüt une ferme modèle centrale qui présentât spécialement ce caractère expérimental dont je viens de parler, et fût, comme les pépinières et comme les fermes modèles de l’Allemagne, placée sous la direction immédiate du gouvernement. Au surplus, si jamais on arrivait, en Algérie, à l'application de cette idée, 1] n’y a pas un agriculteur s'étant occupé de cette matière et initié aux circonstances agricoles et politiques du pays qui ne füt en état de rédiger un projet d'établissement de nature à remplir les conditions les plus essentielles,
Cet ouvrage, que des circonstances particulières m'ont empêché de publier plus tôt, date, ainsi que j'ai déjà eu occasion de le dire, des années 4842 et 4845.
Malgré l'intervalle écoulé et les grands événements accomplis depuis cette époque, sauf quelques additions et modifications peu importantes concernant surtout la partie agricole, je n'ai rien changé à mon travail.
Ce n’est pas cependant que je tienne à mon œuvre primitive, ou qu'ayant cessé de m'occuper des affaires d'Afrique, j'ignore ce qui s’est passé depuis. J'ai suivi, au contraire, avec une attention soutenue tous les événements de ces dernières années. C’est simplement parce que je ne ferais pas autre chose que ce que j'ai fait, si j'avais à écrire mon ouvrage aujourd'hui.
Cette déclaration, je la fais non point dans un intérèt de vanité personnelle, mais dans l'intérêt des idées et des principes que j'ai défendus ; je la fais pour démontrer ce que nous devons attendre de l'Algérie, en continuant à lui appliquer le système actuel.
Au moment où j'écrivais, les faits semblaient donner un démenti formel à mon opinion sur les moyens de pacilier le pays. Sous l’énergique action du gou-
verneur général , les tribus se soumettaient de toutes parts; le calme et la sécurité renaissaient, et le public français, qui a peu de mémoire et s’en tient volontiers aux apparences, pouvait en effet croire qu’une ère de paix et de prospérité allait enfin luire sur notre colonie. Moi aussi j'aurais voulu le croire ; mais, malgré mon vif désir, il m'était impossible de me laisser prendre à ces semblants trompeurs, et je ne pouvais me défendre d’un sentiment pénible en voyant cette obstination de loyauté, de générosité chevaleresques chez nos chefs militaires qui, trompés cent fois, ne se lassaient pas néanmoins d’accorder pleine confiance aux protestations de dévouement et d'amitié des Roberts-Macaires en burnouss qui, sur cette terre d’Afrique, tiennent la puissance française en échec.
Aujourd'hui (fin novembre 1845), le lecteur est à même d’apprécier la justeste de mes prévisions.
Et en vérité, outre que je déplore comme Français d’avoir été aussi complétement dans le vrai, je n'ai guère lieu de m'en enorgueillir. Le métier de prophète était par trop facile dans cette circonstance. Que s'est-il en effet passé depuis 4842? Des actions d'éclat, des preuves de courage, d’abnégation, de sang-froiïd qui ont prouvé pour la millième fois que le soldat français n'a pas cessé d'être le premier soldat du monde et que ses chefs sont toujours dignes de lui; des soumissions de tribus, puis des révoltes de ces mêmes tribus, puis de nouvelles soumissions et de nouvelles révoltes, suivant que nos troupes étaient près ou loin,
DE L'ALGÉRIE, 583 en position ou dans l'impossibilité d'agir, le tout compliqué de petites trahisons dans le genge de celle de Djemma-Ghazaouat ; enfin des transactions diplomatiques petites et grandes, dans lesquelles la civilisation, procédant avec la bonne foi, la générosité, et ajoutons l’imprévoyance qui nous distinguent, a eu le dessous dans ses luttes avec la barbarie étayée de l'antique fides punica, en un mot, l'exploitation du vainqueur par le vaineu, de la civilisation par la barbarie. N'est-ce pas mot pour mot, fait pour fait, l’histoire des douze années précédentes, sauf que la scène est plus grande, le nombre des acteurs plus considérable, la succession des événements plus rapide? Ce sera également lhistoire des douze, des vingt, des trente années qui suivront, quel que soit, du reste, l'homme que l’on place à la tète de l'Algérie, si nous persévérons dans le système actuel.
Quand je dis qu'il n y a rien de nouveau, je me trompe. Il est un fait qui, comme symptôme, a eu pour moi une signification {elle que ce n’est plus qu’avec un profond découragement que je livre mon ouvrage à la publicité.
Ce fait, c’est l'immense elameur d'ind gnation qui s'est élevée de toutes les parties de la France, et jusque des deux Chambres, à l’occasion de l'incendie des grottes du Dahra.
Quelle que soit l'impression que laissera la lecture de mon ouvrage, on me rendra, je l'espère, celte justice, que J'ai eu le courage de mon opinion, Si l'on
584 COLONISATION ET AGRICULTURE veut bien remarquer, en outre, que cultivateur, indépendant par ma position et n'ayant aueun intérêt en Afrique, je n'ai personnellement rien à perdre par la conservation du système actuel, rien à gagner par l’adoption des mesures que je propose, on restera convaincu que j accomplis une œuvre de conscience. Je la laisserais inachevée, je serais d’ailleurs inconséquent avec les principes que j'ai posés plus haut, si, par la crainte d'attirer sur mot une partie de la réprobation qui a frappé la conduite du colonel Pélissier, je n'osais déclarer hautement que je l’approuve. Je n'ai pas à justifier ici l'incendie du Dahra; je dirai seulement que le blâme qui s’est attaché à cet acte necessera de me paraitre un non sens et une révoltante injustice que lorsqu'on aura également accolé les épithètes d’assassin et d’incendiaire au nom de tout général, de tout chef qui à jamais bombardé une ville ou occasionné, par ses opérations militaires, directement ou indirectement, volontairement ou involontairement, la mort d'une femme, d’un enfant, d’un vieillard, ou d’un non combattant quelconque. J’ajouterai que ce n’est pas sans étonnement que j'ai vu les plus violentes déclamations contre M. Pélissier partir de cette portion de la presse et du publie qui reproche journellement au gouvernement son amour pour la paix, qui voudrait nous voir revendiquer nos anciennes frontières du Rhin au risque d'une conflagration générale, et qui signale toujours à notre admiration les guerres de la république et de l'empire, ces effrova-
DE L'ALGÉRIE, 585 bles boucheries suscitées en partie par l'ambition d'un seul homme et où les balles, la mitraille et les bou lets français atteignaient, non pas des barbares, honte et rebut de l'éspèce humaine, mais des frères en civilisation, en religion, et mème des frères de race.
La guerre est en elle-même une chose horrible, mais s'il est une guerre qui puisse se justifier, c'est celle de la civilisation contre la barbarie, celle en un mot que nous faisons en Afrique. S'il est un eas où l'emploi des moyens les plus terribles qu'offre l'art de la destruction soit non-seulement excusable, mais nécessaire, c'est le cas où s’est trouvé le colonel Pélissier, et où se trouveront encore bien des chefs,
Un journal qui a pris pour devise : os omnes fratres estis, et qui cherche à se montrer fidèle à ces paroles sublimes #, disait dernièrement à l'occasion d'un fusil électrique nouvellement inventé : « Après les inventions qui contribuent à accroître la somme ( si faible encore) de bien-être dont jouit l'homme, il n’en est pas qui excite en nous de joie plus vive que celles qui tendent à amener les arts de destruction à leur dernier degré de perfection. A nos veux, les terribles machines dont la science militaire s'enrichit chaque jour sont le complément naturel de celles qui ont pour but d'étendre et de perfectionner la production. Contrairement à ce qu'on semblerait devoir en attendre, elles seules suffiraient à nous apporter la certitude que les fruits croissants du travail pacifique ne seront
(1) Démocrate pacifique, du 30 novembre 1845.
pas engloutis un jour dans les désastres de guerres nouvelles, car elles ne tendent à rien moins qu’à rendre la guerre impossible. Avec elles, en effet, les chances de salut dans toute collision armée deviennent si faibles, que la plus inconcevable folie pourrait seule s'y engager, du jour où leur adoption serait devenue générale, ete., ete. »
C'est absolument pour le même motif que je voudrais voir adopter vis-à-vis des indigènes une politique d’inflexible rigueur, se traduisant par des actes dans le genre de celui du Dahra et par des razzias à la turque à l'égard de toute tribu qui nous aurait trahis; c'est ainsi, et ainsi seulement, qu'on les désoüterait de ces révoltes et de ces trahisons continuelles qui ne laissent prévoir aucun terme à l’effusion du sang et aux énormes sacrifices de la France.
Mais les représailles... Ce mot seul prouve que depuis quinze ans que nous avons mis le pied en Afrique, nous sommes encore aussi novices qu au premier jour sur {out ce qui concerne le caractère et les mœurs des indigènes. Ce mot n’est ni dans leur langue ni dans leurs habitudes. Est-ce par représailles que les farouches tribus du Maroc égorgent les malheureux que la tempête jette sur leur côte? Est-ce par représailles que ce chef nommé par la France, honoré de l'amitié du colonel de Montagnac, a, par son infâme trahison, amené la boucherie de Sidi-Brahim ? Est-ce qu’un peuple qui courbait la tête sous Fhumiliante domination de quinze mille vagabonds tures,
le blessant constamment dans ce qu'il avait de plus cher, son intérêt pécuniaire, le traitant d’une façon devenue proverbiale, peut être de caractère à agir par représailles? Achmet-Bey, ce monstre qui s’est vautré dans le sang de ses administrés, ne parcourt-il pas en toute sécurité les tribus où il a fait tant de vicüimes? Supposer des représailles de la part des Arabes, c’est méconnaitre entièrement le trait le plus saillant du caractère de ce peuple, la résignation stupide devant la force, conséquence nécessaire du fatalisme musulman.
Qu'on le sache donc une fois pour toutes, la rage de ces bandits s’exalte en raison de notre douceur ettomberait à plat devant une série d'actes énergiques. Du jour où les tribus nous craindront plus qu'Abdel-Kader, elles resteront sourdes à ses provocations et se lèveront comme un seul homme contre lui lorsqu'il voudra les forcer à nous attaquer.
Tant que j'ai pu attribuer à la générosité et à Ja franchise toute militaire de nos chefs les fautes que je voyais commettre dans les relations avec les indigènes, je n'ai pas cessé d'espérer. Mais aujourd’hui qu'à l’occasion du Dahra l'opinion publique s’est prononcée d’une manière aussi puissante, aussi unanime contre le système que je regarde comme le seul eflicace, le seul rationnel, je ne puis me défendre d'un profond découragement. Je ne vois plus que deux alternatives également fâcheuses : l'abandon définitif de l'Algérie, soit parce que la France ne
voudra ou ne pourra subvenir plus longtemps aux dépenses énormes et croissantes qu'exige la conservalion de ce pays, soit parce qu'une guerre européenne nous aura forcés de rappeler nos troupes ou aura intercepté les communications, heureuxsi, dans cette der pière hypothèse, nous ne subissons pas la honte de voir notre brave armée, bloquée par terre et par mer, réduite à mettre bas les armes. Ou bien les circonstances nous permettront de prolonger notre occupation dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui, et alors, après vingt ou trente ans d’alternatives de troubles et de calme, après avoir sacrifié des milliers d'hommes et quatre ou cinq milliards, nous arriverons peut-être, grâce à un certain nombre de colons européens qui se seront péniblement établis auprès des divers centres d'occupation, grâce surtout à la nouvelle génération indigène, moins barbare, moins fanatique, moins guerrière, plus habituée à nos mœurs, nous arriverons, dis-je, à un état de choses meilleur, à une situation qui aura probablement de l’analogie avec ce qui se passe dans la Russie méridionale où lon voit les anciens dominateurs musulmans du pays vivre pacifiquement à côté des populations chrétiennes, sans cependant jamais s’y méler.
Il y aurait bien encore une autre solution de la question d'Afrique : ce serait d'ajouter annuellement aux cent millions que nous coûte ce malheureux pays cmquante millions exclusivement consacrés à la colonisafion. On pourrait espérer alors qu'après quelques
années, la population européenne formerait une masse tellement imposante qu’elle pourrait résister à toutes les éventualités1. Mais ce moyen est encore plus antipathique à l'esprit de notre nation que le système politique que je propose. Rien ne répugne autant au Français que les dépenses productives ?.
(1) On pourrait, dans une occurrence semblable, appliquer une partie de ces fonds à transporter en Algérie des familles maronites, et sauver ainsi des milliers de chrétiens de la rage de leurs bourreaux et de la haine de l'Angleterre, tout en donnant à notre colonie une population dévouée à la France, brave, acclimatée et au fait de la culture, de la langue et des mœurs de l'Orient.
(2) Un membre du conseil général de la Seine fit distribuer, en 1843, à ses électeurs une note où nous puisons les chiffres suivants :
« Si l’on jette un coup d’œil rétrospectif sur l’ensemble des dépenses de la ville pendant quarante-trois ans, de 1797 à 1840, dépenses portant sur une recette totale de 1,554,362,449 fr., on trouve entre autres faits, et en chiffres ronds, que lon a dépensé :
« Pour fumées de feux d’artifice et fêtes publiques. 16,000,000fr.
« Et pour quais, pavages neufs, trottoirs et carrières sous Paris (Catacombes) seulement. . . . . , 11,000,000
« Pour grands travaux d’architecture, dont partie ont été détruits, n’ont jamais servi, ou ont changé dmdrstination, 2. . à. . i À a del °288:000:000
dépensait à Paris, pour des travaux du même genre, 200,000,000
« Et pour agrandissements de la voie publique. 33,000,000
« Pour la garde nationale. . . . . . . . . . . . 20,000,000
« Pour la garde municipale. . . . . . . . . . . 67,000,000
« Pour la préfecture de police. . . . . . . + «+ + 148,000,000
« EC pour égouts, distributions des eaux, dispositions d'assainissement, etc., seulement. . . . . . 14,000,000
Ajoutons que l'instruction primaire est portée annuellement au budget de l’État pour 2 millions, l’agriculture pour 900 mille fr., et les théâtres de Paris pour 1,300,000 fr.!!
C’est une grande faute pour un peuple comme pour un individu que de se jeter dans une entreprise par simple esprit d'imitation, sans avoir, au préalable, étudié son caractère, ses aptitudes, calculé ses forces matérielles et morales. Nous avons vu l'Angleterre et la Hollande obtenir d'admirables résultats de leurs établissements coloniaux, et nous avons cru pouvoir entrer en partage avec elles, sans voir si nous étions à la hauteur d'une œuvre pareille, si notre caractère national n’était pas un obstacle à tout succès.
Il est des qualités destructives de certaines autres, et si chez quelques hommes d'élite ces qualités se trouvent réunies à des facultés qu’elles excluent d’ordinaire, jamais cela n’a lieu chez un peuple tout entier.
Nous sommes une nation éminemment littéraire et artistique, douée d'’infiniment d’espritet d'imagination, mais complétement dénuée de ce froid jugement, de ce bon sens pratique, de cette persévérance, et surtout de ce sentiment de nationalité qui distinguent à un si haut degré les peuples du nord. Notre système d’éducation, qui n'est que l'expression de ce même caractère, contribue encore à en entretenir et accroitre les tendances, tristes tendances, sans doute, aujourd’hui que les intérêts matériels acquièrent tant d’importance, car ce n'est pas avec les produits de l'esprit et de l'imagination que l’on paie un budget de quinze cents millions et que l’on maintient, malgré les efforts des nations rivales, un pays comme la France au rang qu'il doit occuper dans le monde.
Chez nous, la forme emporte le fond, la phrase domine les faits, le sentiment tient lieu de jugement, l'esprit de salon passe pour la preuve de toutes les capacités, et réfléchir est une insupportable corvée. Faut-il s'étonner, après cela, si les questions d’intérèts matériels ne sont nulle part traitées d’une manière aussi étroite et aussi fausse qu'en France; si, placés à la tête de la civilisation sous le rapport littéraire et artistique, nous sommes en arrière de presque tous nos rivaux pour l’agriculture, l’industrie et le commerce, c'est-à-dire pour ce qui constitue la base de la prospérité ou plutôt de l'existence d’une nation ‘?
J'ignore ce que l’avenir nous réserve. Peut-être conserverons-nous et coloniserons-nous définitivement Alger. Peut-être coloniserons-nous aussi la Guyane, cette colonie qui aurait pu nous dédommager de la perte de toutes les autres si nous avions su en tirer part. Il est possible que nous fassions d’autres établissements encore et que le mouvement seul auquel donneront lieu ces créations devienne une cause de richesse pour le pays ; mais 1l faut bien qu'on le sache, nous commettrons plus de fautes, nous dépenserons
(1) Chose remarquable, c’est dans les provinces où la population est le mieux partagée sous le rapport de l'esprit et de imagination que l’agriculture est le plus arriérée. L'agriculture de la Provence, qui en est arrivée à stériliser presque les cinq septièmes de son territoire, ne fait, malgré les apparences contraires, que confirmer cette assertion. Ce fait n’étonnera, du reste, que ceux qui confondent encore l’imagination et ce qu’on appelle vulgairement esprit avec la véritable intelligence.
davantage, nous obliendrons moins de résultats que la plupart des autres nations à notre place.
Il faut espérer néanmoins qu à force d'écoles nous finirons par faire aussi notre éducation sous ce rapport, et par nous apercevoir enfin que la persévérance, l'ordre, l'esprit de nationalité et le froid jugement sont des éléments bien autrement essentiels à la prospérité et à la puissance d’un peuple que les beaux-arts, la littérature, l'esprit et même la bravoure.