PARTIE IV. — AGRICULTURE
l’avoine, du trèfle, des pommes de terre, comme il les faisait chez lui. Il plante ces dernières en avril, assez tôt pour que le végétal se développe, assez tard pour qu'il périsse infailliblement par la sécheresse. Il taille sa vigne court, et n’a rien ; il traite ses bestiaux comme en France, et les perd, ou ne réussit à les conserver que par des dépenses hors de proportion avec le résultat. De cotonniers, d’oliviers, de figuiers, d’amandiers, et de toute cette série de cultures méridionales qui constituent la richesse de l'Algérie, il n'en est pas plus question qu’en Franche-Comté, en Lorraine ou en Alsace. Voilà cette expérience tant vantée, cette expérience que j'ai entendu mettre audessus de la science.
Sans doute le colon du midi évitera une partie de ces grosses erreurs ; et, en ayant soin de le placer à côté du colon du nord, comme je l'ai proposé plus haut, il pourra donner à celui-ci d’utiles indications ; mais il ne faut pas non plus s’exagérer l'efficacité de ce moyen, el croire que son emploi remédiera à tous les inconvénients signalés. Je l'ai déjà dit, l’Algérie est un pays neuf pour tous les Européens. Le cultivateur du Var y sera sans doute moins embarrassé que celui du Haut-Rhin : cela n'empêehe pas qu'il y commettra également bien des fautes, et-qu'il aura une dure école à y faire. J'ai vu à Marseille les restes de plusieurs pauvres familles de eultivateurs provençaux qui revenaient de l’Algérie, après y avoir perdu leur petit patrimoine et plusieurs de leurs membres. Arri-
vées en Afrique avec quelque aisance, elles avaient tout dépensé en construelions ou travaux de défrichement et en denrées nécessaires pour vivre; et lorsqu'enfin elles espéraient recueillir le fruit de tant de labeurs, les récoltes, traitées à la méthode de leur pays, leur avaient fait défaut, ou avaient donné un rendement si minime, qu'elles n'avaient pas payé les frais. Habitués d'ailleurs à vendre le blé 25 fr. lhectolitre, ces pauvres Provençaux n'avaient vu que le blé pour se récupérer de leurs avances, sans faire altention que celle denrée ne vaut en Algérie que les deux cinquièmes de ce prix. Ils n'avaient pas mieux compris que les colons du nord les avantages très orands et tout particuliers qu'offrent les hivers doux et pluvieux de notre colonie; enfin, moins encore qu'eux, ils avaient su tirer parti des importantes ressources que présente le bétail, cette ancre de salut pour le colon intelligent qui débute.
Ce que je dis iei des Provençaux s applique également aux colons des Baléares, de l’Andalousie, de Valence, de Malte, etc. sh
Certes 1l y aura d'excellentes choses à prendre dans l'agriculture de ces diverses contrées ; mais introduire en bloc l’une ou l'autre de ces agricultures, sans lui faire subir les nombreuses modifications nécessitées par les circonstances agricoles foutes spéciales de l'Algérie, ce serait se condamner d'avance à d’inévitables échecs.
Or, jamais le petit cultivateur n’apportera sponta
PARTIE 1V, — AGRICULTURE, 13 nément la moindre modification à ses habitudes roulinières. Qu'on le transporte sous l'équateur ou sous le cercle polaire, il y appliquera invariablement les notons locales qu'il a puisées dans l'exemple de ses pères; d’ailleurs, il voudrait changer qu'il ne le pourrail pas, faute de connaissances et d'argent.
L'homme instruit, qui a étudié l’agriculture nonseulement comme art, mais aussi comme science, est seul capable d'arriver, après un examen approfondi des circonstances locales, à la détermination du Système de culture à suivre dans chaque situation donnée. Cela est vrai pour l’Aloérie où tout est à créer : cela est encore vrai pour les divers pays de l'Europe où règne déjà une agriculture plus ou moins avancée,
Partout, en effet, la grande culture a été la cause principale ou plutôt unique du progrès. C’est à ses landlords, à ses gentlemen-farmers que l'Angleterre doit l’état avancé de son agriculture, aujourd’hui la première du globe. Si la F rance est arriérée, c'est au contraire parce que, tout en possédant de la grande propriété, elle n'a pas ou n'a presque pas de grande culture ; et une des principales causes du peu de succès de nos tentatives de colonisation, c’est que la grande culture, faute d'instruction, n'y a pas rempli la mission qui lui était dévolue, celle de marcher en avant, de guider la petite culture dans la bonne voie. Elle a bien marché en avant, mais elle a fait fausse roule.
Que l’on examine ce qui s’est passé dans d’autres colonies, et notamment dans la plus récente de toutes,
à la Nouvelle-Galles du Sud, et l'on verra la confirmalion de ce que j'avance ici. Le succès de cette colonie, si longtemps languissante, date du jour où de riches et habiles fermiers anglais vinrent y apporter leur intelligence et leurs capitaux.
Cette influence de la grande culture se conçoit. Seule elle peut se tenir au courant de la science, elle peut connaitre les découvertes, les améliorations qui s’accomplissent ailleurs ; seule elle possède assez de connaissances et assez de capitaux pour pouvoir expérimenter avec succès, soit qu'il s'agisse d'introduire dans une localité les procédés perfectionnés d’une autre, ou d'appliquer pour la première fois les donuées nouvelles de la science. Que l’on passe en revue les nombreux et importants perfectionnements qui se sont effectués depuis un siècle dans l’agriculture des diverses parties de l'Europe, et l’on verra que tous ou presque tous sont dus à la grande culture. Est-il besoin de mentionner le chaulage et le marnage des terres, le plâtrage, la culture des fourrages artificiels, des récoltes-racines, l'adoption de l’alternat dans les assolements, l'invention et l'emploi des instruments perfectionnés ?
Bien loin d’avoir été à la tête du progrès, la petite culture lui a été presque toujours hostile. Ce n'est qu'à son corps défendant, et après avoir eu pendant longues années sous les yeux la preuve irrécusable de la supériorité des innovations introduites par la grande culture, qu'elle s’est décidée à les adopter. C'est