‹ Colonisation et agriculture de l'AlgérieChapitre 27 sur 141 · Profondeur des labours · texte numérisé non relu

Profondeur des labours

Un des grands vices de la culture française est de faire des labours trop superficiels. Il règne à cet égard des idées très erronées parmi nos cultivateurs : nonseulement ils attribuent au sous-sol en général une influence pernicieuse qui n'existe que dans quelques cas très rares, mais encore ils supposent qu'un terrain profondément labouré souffre plus de la sécheresse qu'un autre. Cette dernière opinion est diamétralement opposée à la vérité, et depuis longtemps les ha. biles cultivateurs du midi de la France savent par expérience que les récoltes résistent d'autant mieux à la sécheresse comme à la surabondance d'humidité, que le sol qui les porte a été plus profondément remué. C’est ce que la culture de la garance a démontré aux plus incrédules, dans le midi, car aucune récolte

ne résiste mieux à la sécheresse que celle qui suit cette plante dont l'arrachage exige des défoncements de 0,50, 0%,60 et 0,70 de profondeur.

Je ne saurais donc trop recommander les labours profonds aux cultivateurs algériens, et je le fais avee d'autant plus de confiance que l'expérience des agriculteurs habiles, en Algérie même, est déjà venue confirmer la théorie sous ce rapport.

J'ai déjà dit que la qualité généralement inférieure du grain produit par les Arabes était presque entièrement due au manque de profondeur des Jabours. On conçoit, en effet, qu'au moment oüarriventleschaleurs, la mince couche de terre remuée se dessèche complétement. Les céréales, dont les racines n’ont pu pénétrer dans le sous-sol et ont été forcées de s'étendre latéralement, sont saisies par la chaleur, se dessèchent et éprouvent une maturation anticipée. Le grain, jusque-là beau et bien nourri, ne pouvant plus rien tirer de la tige, se dessèche également et se racornit : de là déchet considérable, qualité inférieure du grain et difficulté du battage.

La même chose a lieu, m'a-t-on dit, en Égypte, où des essais tentés par des Européens ont également prouvé qu'avec des labours profonds on obtenait nonseulement une récolte plus abondante, mais aussi un produit de qualité bien supérieure.

La réflexion seule suffit pour expliquer ces faits.

La terre absorbe de l’eau en raison de l’épaisseur de la couche remuée. Done, la même quantité d’eau qui

PARTIE IV, == AGRICULTURE. 69 trempera complétement et changera en une espèce de bouillie, de façon à nuire beaucoup aux plantes, une terre qui n'aura que 0",10 d'épaisseur, ne fera qu'humecter convenablement une terre de même nature, mais cultivée à 0,50 de profondeur. D'un autre côté, la dessiccation du sol est en raison inverse et composée de la quantité d’eau qu'il a absorbée et de la profondeur à laquelle se trouve cette eau. Tout le monde comprend que 2 litres d’eau doivent s'évaporer moins vite qu'un litre qui offrirait la même surface à l'air; mais l’on remarquera en outre qu'il devra surtout en être ainsi pour l’eau qui a pénétré dans le sol et dont la majeure partie, par l'effet de la pesanteur, se trouve dans la portion inférieure de la couche remuée, Si un certain temps est nécessaire pour dessécher la première couche d’un centimètre d’épaisseur, 1] faudra, toutes choses égales d’ailleurs, non pas le double, mais quelque chose comme le carré de ce temps pour dessécher la seconde couche, car celle-ci non-seulement contient plus d'humidité que la première, mais encore elle est protégée par elle contre l'action des causes d’évaporation, la chaleur, l'agitation et la sécheresse de l'air. Done les labours profonds garantissent également les plantes contre l'excès d'humidité et contre la sécheresse, c’est-à-dire contre les deux principaux ennemis des récoltes en Algérie,

On doit d'autant moins craindre de donner de profonds labours dans ce pays, que, grâce au climat, nulle part le sol n'est aigre et tourbeux comme dans beau-

coup de contrées du nord; que dès lors une très courte exposition à l'air suflit pour donner au sous-sol les qualités requises pour devenir une bonne terre arable,

Je dois ajouter toutefois que, du moins dans le début, il est bon de fumer en proportion de la profondeur du labour.

Quelle sera cette profondeur? Il n’est guère possible de l'indiquer ici d’une manière générale, car elle doit nécessairement varier suivant les terrains, non pas que tous ne profitent également d'un profond labour, mais parce que les difficultés que présentera un tel labour seront souvent très grandes. Ce sujet demande quelques développements.

$ 4. Difficulté des labours profonds.

Les labours profonds exigent de grandes et solides charrues et un fort attelage. Ces charrues sont chères ; el lors même que le gouvernement se déterminerait à en acheter, 1l n’est pas certain que les colons, plus tard, consentiraient à les renouveler. .

L’attelage, pour des charrues et des labours de cette espèce, devrait au moins se composer de deux et souvent même de quatre grands bœufs du pays. Or, il est impossible que le gouvernement fournisse cet attelage à chaque colon; le fitAl, d’ailleurs, les colons auratent grand” peine à nourrir ces animaux dans les premières années.

\ la vérité, on pourrait, supposer que, de même que cela se pratique souvent en France, deux voisins

PARTIE IV. — AGRICULTURE, LA reuniraient leurs bêtes de trait pour exécuter conjointement un labour; eela pourra se faire dans des circonstances exceptionnelles, mais il y aurait des inconvénients à ce que cela füt la règle. Je crois indispensable que chaque colon possède en propre un attelage suflisant pour les labours ordinaires.

Quelques agronomes croiront peut-être résoudre le problème en conseillant de prendre des tranches étroites et profondes ; mais ce genre de labour, préconisé par des théoriciens, n’est pas seulement mauvais, il est à peu près impraticable. Pour qu’un labour soit bon, il doit y avoir une certaine relation entre la profondeur et la largeur de la raie. L'expérience a prouvé que cette relation était, pour la profondeur, des trois quarts environ de la largeur.

Ÿ 5. Labours doubles.

Le seul moyen qui me paraisse propre à donner une solution satisfaisante à ce problème consisterait à faire ce qu'on appelle, dans lé département du Nord, des labours doubles où rayollages.

Cette culture s'exécute de la manière suivante : on ouvre une raie ordinaire d'à peu près 0",15 à 0°,46 de profondeur ; puis le laboureur, en revenant à la mème place, au lieu d'ouvrir une raie à côté de la première pour combler celle-ci, comme cela se pratique dans les labours ordinaires, fait de nouveau passer la charrue dans la raie ouverte dont il entame, soulève et retourne le fond à une profondeur de 0",06,

0",08 ou 0",10. De cette manière, les raies peuvent ètre étroites et on peul arriver néanmoins à une grande profondeur avec une charrue légère etun faibleattelage.

Ce labour double exige aussi le double de temps et de peines, mais il suffirait d'en donner un seul par année. Les autres labours pourraient n'avoir qu'une profondeur de 0°,42 à 0",46 ; les racines des plantes n'en pénétreraient pas moins dans toute l’épaisseur de la couche remuée, épaisseur qui sera de0”,22 à 0",26.

Ces labours doubles peuvent s'effectuer avec de bonnes charrues ordinaires; cependant on préfère, surtout dans le début, faire passer en second lieu, : c'est-à-dire dans la raie ouverte, une espèce de charrue sous-sol, qui n'est autre chose qu’une charrue ordinaire à laquelle on a enlevé son versoir. Ainsi disposé, cet instrument se borne à remuer le fond de la raie sans le ramener à la surface. II en résulte le double avantage que la résistance est moindre et que le soussol n'est pas immédiatement mélangé avec la couche végétale, et a le temps de s'améliorer par le contact de l'air. L'année suivante, on peut alors le ramener à la surface sans aucun risque.

Moyennant celte culture exécutée de l’une ou de l'autre manière, les colons pourront procurer à leur sol tous les avantages des labours profonds, sans être obligés de recourir à la complaisance toujours incertaine du voisin; et le gouvernement pourra se borner à l'acquisition de charrues légères dont le prix (40 à 00 fr.) ne dépassera pas les ressources des culüivateurs.

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