PARTIE 1V, AGRICULTURE
GAPITRE VT Irrigation.
SECTION 1, — Importance de l'irrigation. — Moyens de se procurer l'eau nécessaire.
\ 1. Avantages de l'irrigation, « Le o
J'ai dit précédemment que l’arrosage pouvait décupler deux et trois fois la valeur du sol dans le midi. Celte asserlion, tout exagérée qu'elle puisse paraitre, n'étonnera nullement les personnes initiées à l'agriculture et qui savent que, même dans les parties montagneuses et froides du nord de la France, les plus pauvres {erres, valant à peine quelques cents francs l’hectare, acquièrent immédiatement une valeur de 5 à 6,000 fr. par le seul fait de leur transformation en prairies arrosées.
Comme, ‘dans l'irrigation, l'effet de l’eau dépend de la température, et qu'il est d'autant plus considérable qu’elle est plus élevée, on ne doit pas s'étonner si dans les pays chauds l’arrosage peut produire des résultats qui tiennent du prodige, « Si 2 de chaleur multipliés par 2 d’eau, dit M. de Gasparin, ne donnent que # de produit, 4 de chaleur multipliés par 4 d’eau en donnent seize. De là l'effet miraculeux de l'irrigation dans le midi. »
Le Milanais, et surtout la magnifique plaine de Valence, que les Espagnols appellent avec raison les
jardins (auertas) de Valence, nous en fournissent des preuves irrécusables.
Dans le Milanais, les prairies arrosées, appelées marcite, se vendent en général au delà de 4,000 lire la perticha (15,290 fr. l'hectare), et une oncia d’eau (57 à 44 litres d’eau continue par seconde), se loue de 1,000 à 4,200 fr., et se vend de 22,000 à 27,000 fr. Dans le midi de la France où les eaux sont en général plus rares qu'en Lombardie, le litre d’eau continue par seconde, se loue souvent 48 à 50 fr., et a une valeur de 4,000 fr.
M. Jaubert de Passa, dans son excellent ouvrage sur les irrigations de l'Espagne, cite un fait qui paraîtra incroyable aux agriculteurs du nord, et qui néanmoins ne semble nullement exceptionnel dans la contrée: Près de Valence, il a vu des cultivateurs obtenir, sur moins d'un hectare, trois millions de piments qui, au prix de À fr. 50 ce. le millier, produisirent une valeur d’environ 4,500 fr. C'était là le rendement d’une seule récolte, et on en fait plusieurs dans l’année, sur le même terrain. F
Si l’on veut bien se rappeler que le soleil de l'Algérie est encore plus puissant que celui du royaume de Valence, on jugera d’après cela des résultats qu'y devra produire l'irrigation. Du reste, on en a déjà des preuves dans le prix excessif auquel se louent certaines terres aux environs d'Alger, notamment dans la plaine du Hammah. Quoique l’arrosage ne s’y fasse en majeure parlie qu'au moyen de norias, très défec-
PARTIE 1V, — AGRICULTURE, 95 tueuses la plupart, cette seule circonstance que l'eau n'est qu'à quelques mètres de la surface suffit pour que l’hectare se loue jusqu à 4,000 fr. et plus, dans les situations favorables.
Dans le nord, lPirrigation n'est guère appliquée qu'aux prairies naturelles ; mais, dans le midi, elle s'emploie indistinctement pour les prés, pour les terres arables et surtout pour les jardins.
$ 2. Moyens de se procurer l’eau.
L'absence de rivières importantes et de grandes forèls en Algérie, la nature essentiellement torrentielle des cours d’eau et la sécheresse du elimat pourraient faire penser à beaucoup de personnes que l’arrosage n'y sera possible que par l'emploi de moyens artificiels pour élever les eaux. Le fait que je viens de citer pour la plaine du Hammah, et qui est de notoriété publique à Alger, prouve que cette circonstance n'empêcherait pas l'irrigation d'être d’un immense avantage, pourvu que l’eau ne füt pas à une très grande profondeur.
Mais, à part ce moyen applicable presque partout, ilyaura, jecrois, possibilité, sur une foule de points, d’arroser avec des eaux courantes, car si un grand nombre de cours d’eau tarissent en été, il en est aussi
“beaucoup qui coulent pendant toute l’année.
On se tromperait d’ailleurs si l’on croyait que l'irrigation n'est utile que quand elle a lieu dans la saison chaude. L'Égypte doit en grande partie sa fertilité aux inondations du Nil, qui ne sont autre chose que
des irrigations automnales par submersion. Beaucoup de prés et de terres, qui ne sont arrosés qu'en hiver ct au printemps, c'est-à-dire pendant la saison humide, éprouvent cependant d'excellents effets de cet arrosage.
Des arrosages semblables, renouvelés à plusieurs reprises et dont on règlera la durée suivant les besoins, pourront s'établir sur la plupart des cours d’eau, moyennant des barrages, accompagnés des levées transversales dont j'ai parlé précédemment.
Pour peu que le cours d’eau soit assez fort, ces arrosages pourront être prolongés au moins jusqu’en mai et juin, et deviendront dans ce cas déjà des arrosages d'été.
Comme l'établissement des barrages en question est traité dans la section des ouvrages d’art, je me dispenserai d'en parler ici.
\ 3. Réservoirs pour l’arrosage.
Sur plusieurs points, des barrages permanents, établis en travers des rivières et ruisseaux, non-seulement auront pour effet d'élever le niveau des eaux et de les jeter dans des canaux de dérivation qui les dirigeront au lieu de leur emploi ; mais encore, suivant la bauteur qu’on leur aura donnée, ils pourront transformer une portion du lit de la rivière, en amont, en espèces de bassins de retenue qui, après le tarissement des cours d’eau, serviront encore à l’alimentation de quelques canaux d'arrosage pendant les plus grandes
sécheresses.