PARTIE IV, == AGRICULTURE
L'agriculleur est un producteur de denrées agricoles. Comme pour tous les producteurs, pour lui le grand problème à résoudre, c'est de produire à bon marché et de vendre avantageusement.
Les règles qui s'appliquent à cette dernière partie du problème sont simples, et sinon constamment appliquées, du moins comprises par tout le monde.
Il n’en est pas de mème de celles qui dépendent de la première. Autant le principe en lui-même, produire à bon marché, est simple, autani les moyens sont compliqués et variables dans toutes les branches de produetion en général, mais surtout en agriculture.
Deux forces concourent à la production agricole : la nature, ou, si l'on veut, le pouvoir productif du sol, et le travail de l'homme et des animaux qu'il emploie.
De ces principes, on doit nécessairement conclure que deux ordres de faits influent sur le résultat que donne la culture, et doivent dès lors en déternuner le caractère pour chaque localité spéciale, pour chaque situation donnée : les faits physiques et les faits économiques, c'est-à-dire les faits qui dépendent de la nature et ceux qui dépendent des hommes.
Si les circonstances physiques ne sont pas toujours
.bien connues, et si l'on peut prévoir d'avance que les colons, surtout ceux venus du nord, commettront plus d'une faute sous ce rapport, du moins l'importance de ces circonstances est-elle appréciée généralement.
On ne saurait en dire autant des circonstances éco-
nomiques. Non-seulement la plupart des cultivateurs les connaissent et les apprécient rarement bien, mais c'est à peine s'ils y songent, s'ils croient nécessaire de les étudier, d'y avoir égard. Sur ce point, il faut bien le dire, praticiens et savants, à peu d’exceptions près, peuvent se donner la main. Si les premiers font moins de fautes sous ce rapport tant qu'ils restent dans leur localité, c'est tout simplement parce que la culture qu'ils suivent s’est mise en harmonie de longue date, et par la seule force des choses, avec les circonstances locales. Mais sortez-les'de leur village, et ils commettront tout autant, plus d'erreurs même que les théoriciens les plus inhabiles. C’est ce qui a eu lieu en Algérie, où il semble y avoir eu lutte entre ces deux classes à qui s’éloignerait le plus de la bonne voie. Du moment où il doit y avoir accord entre le systèéme de culture et les faits physiques et économiques, le principe qui doit guider l’agriculteur est nettement indiqué. Les circonstances locales étant choses données, qui existent déjà, et sur lesquelles l'exploitant n’a d'ordinaire aucune action, il est clair que, s'il veut réussir, c’est le système de culture qu'il doit appro-
prier aux circonstances, et non les circonstances qu'il :
doit chercher à modifier d’après le système qu'il lui aura plu d'adopter.
Quel est l'homme assez fou pour oser entreprendre de transformer une localité de landes du Berry ou de la Bretagne en une espèce de banlieue de Paris ou de Lille? Et c'est cependant ce qu'on aurait dû faire
toutes les fois qu'on a voulu introduire la culture flamande, la culture soi-disant avancée dansces contrées.
Répétons done ici qu'il n’y a de bonne agriculture que celle qui, étant en parfaite harmonie avec toutes les circonstances de la localité, donne des résultats avantageux : c'est là ce qu'on appelle l'agriculture rationnelle.
Cette agriculture affecte autant de caractères divers qu'il y a de localités et de positions différentes; elle doit se plier à toutes les circonstances, tenir compte de toutes les causes qui peuvent agir sur elle, même du caractère de l'exploitant.
On peut néanmoins rapporter toutes les formes que revêt l’agriculture rationnelle à deux types bien tranchés.
Il y a une agriculture dans laquelle l'élément artificiel concourt pour la plus grande part à la production. Cette agriculture tend à créer un grand produit brut sur une minime étendue de terre, et, dans ce but, accumule sur cette petite superlicie une somme considérable de travail et de dépenses quelconques.
Il y a une autre agriculture qui laisse, au contraire, prédominer la nature dans l'œuvre de la production, et qui, cherchant à réduire le plus possiblé la somme de travail, n’applique de celui-ci que ce qui est strictement nécessaire pour diriger les forces naturelles, et consent à ne tirer de la terre qu’un produit brut minime, à la condition de n'y consacrer qu’une dépense plus minime encore.
J'ai à peine besoin d'ajouter que chacun de ces deux. systèmes peut être bon et mauvais, suivant les circonstances.
Tel est l'état arriéré de nos connaissances en matière agricole, que nous n'avons pas même d'expression pour désigner ces deux types dans lesquels rentrent plus ou moins tous les systèmes agricoles du monde. Je serai donc obligé d'employer, en les francisant tant bien que mal, les termes usités dans la langue allemaude, el je nommerai le premier système intensif, et l'autre système extensif. On voudra bien me pardonner ce néologisme en considération de Putilité qu'il y a de donner une expression à chaque chose.
Le sujet mème qui nous occupe en fournit, du reste, une preuve.
Il y a quelques années que l'administration répandit, sous forme de circulaire ou autrement, des conseils sur le genre de culture que, selon elle, devraient adopler les colons. Il y était dit, entre autres choses, que les circonstances agricoles de l'Algérie ne se prètent point à une bonne culture, et que, pour bien faire, les colons devaient mal cultiver. On se moqua beaucoup de ce conseil, et cependant rien n'était plus juste au fond. Seulement l’auteur, qui n'avait pas étudié l'économie de l’agriculture, et n'avait été guidé que par son simple bon sens, s'était mal exprimé. Il ne faut jamais et nulle part faire de mauvaise agriculture ; mais souvent, très souvent la bonne agriculture, c’està-dire l'agriculture rationnelle, sera précisément ce que
PARTIE IV, — AGRICULTURE. 29 beaucoup de personnes considèrent d'une manière absolue comme de la mauvaise agricullure ; et rarement la bonne agriculture d’une localité ressemble à la bonne agriculture d'une autre localité très différente.
Pour rendre ma pensée plus intelligible aux personnes étrangères à l’industrie rurale, je dirai que l'agricullure flamande, que l’on considère vulgairement comme la plus parfaite, serait aussi mauvaise, abstraction faite du climat, en Algérie, dans les landes de Bordeaux, en Sologne, que le serait la bonne culture algérienne, landaise, solognote, appliquée aux environs de Lille ou de Gand. Done, encore une fois, à chaque localité, à chaque concours de circonstances, son système spécial de culture.
Indiquons iei brièvement dans quelles circonstances conviennent l’une et l’autre de ces deux agricultures.
Le système intensif'est à sa place dans les pays riches, où la terre est fertile et a une haute valeur, où les produits ont un prix élevé, où les débouchés sont faciles, et surtout où il y a une nombreuse population d’ouvriers ruraux qui loue ses bras à bon marché (proportionnellement au prix des produits). Là il faut de orands capitaux pour bien cultiver ; là on fait beaucoup d’avances à la terre et on en obtient en retour beaucoup de produits.
… Le système extensif convient partout où règnent les circonstances contraires, dans les localités arriérées, où le sol, riche ou pauvre, mais le plus souvent pauvre, est en mauvais élat et a peu de valeur, où la popu-
lation est elair-semée, et où dès lors la main-d'œuvre est rare, mauvaise et chère, où les capitaux sont peu abondants et sont à un taux élevé, ete.
On peut réduire cette proposition à des termes plus simples encore : « Laisser la prépondérance à celui des deux éléments de production, travail et force productive du sol, qui est le moins cher. »
Dans le premier système où, comme nous l'avons dit, prédomine l'élément artificiel, tout est calculé pour permettre l'emploi de la plus grande somme possible de travail. Ainsi, suppression de la jachère, culture étendue des plantes sarelées, des plantes commerciales, des récoltes dérobées (doubles ); défoncements et en général multiplicité des facons de toute espèce données à la terre, surtout des menues cultures ; nourriture des bestiaux constamment à létable, au moyen des racines et des fourrages artificiels, ete., etc.
Dans le système extensif, au contraire, réduction de la surface cultivée, exclusion des plantes qui exigent. beaucoup de travail, ou restriction de leur culture. Afin de diminuer le travail, mise en pâturages ou en plantations d’une portion plus ou moins considérable des terres, celles principalement dont la culture exigerait le plus de dépenses ; nourriture du bétail pendant une grande partie de l’année au pâturage, etc.
Le rapprochement suivant achèvera de faire comprendre les règles que je viens d'exposer. D’après un relevé fait avec beaucoup de soin, les 4,578 hectares de jardins maraichers contenus dans la nouvelle en-
PARTIE IV, — AGRICULTURE, 27 ceinte de Paris occuperaient, pendant toute l'année, l'équivalent de neuf à dix mille travailleurs adultes et quinze à seize cents chevaux. D'un autre côté, une propriété que je connais parfaitement, qui est située dans le Berry, et qui a tout près de 4,400 hectares de superficie, dont environ 500 en bois, 200 en étangs, le reste en terres et herbages permanents ou alternes, occupe pendant toute l’année l'équivalent d'environ soixante-cinq travailleurs adultes et vingt-six chevaux. J'ajouterai que cette propriété est soumise à un système de culture parfaitement approprié aux circonstances locales, et qui donne de très bons résultats.
Entre ces deux types offrant les caractères extrêmes, on comprend qu'il y a des systèmes intermédiaires, participant plus ou moins de la culture intensive et de la culture extensive, et convenant dés lors aux localités placées également, pour les circonstances agricoles, entre les deux localités types que nous venons de mentionner .
$ 2. Système de culture propre à l’Algérie.
Il m'aura suffi, je pense, d'entrer dans ces dévelop. pements pour démontrer à quiconque a la moindre notion sur l'Algérie, quel est le système de culture qu'il convient d'adopter dans cette contrée.
Dans les circonstances actuelles, et pendant bien longtemps encore, le système extensif peut seul y promettre du succès.
Je mets à part, bien entendu, les environs immeédiats des villes, qui formeront toujours une zone exceplionnelle, consacrée principalement à la cullure maraichère.
Je mets encore à part tout terrain susceptible d’arrosage et dans lequel pourra et même devra se faire la culture la plus intensive possible.
Dans loutes les autres circonstances, 1l faudra done que les colons cultivateurs, et, à plus forte raison, les orands propriétaires qui feront valoir, ne consacrent à la culture proprement dite qu’une portion plus ou moins restreinte de leurs terres, qu'ils plantent et mettent en fourrages naturels et artificiels le reste.
On m'objectera peut-être que l'étendue des terres donnée à chaque famille n'est pas telle que les colons ne puissent y appliquer une culture plus riche, et que, dans la négative, on pourrait restreindre cette étendue au chiffre convenable pour remplir cette condition.
A cela je répondrai : qu'en Algérie le {ravail agricole est plus difficile, parce qu'il est plus irrégulier que dans les pays lempérés ; que dès lors il y faut plus de bras pour la même culture appliquée au même espace ; ensuite, que ce n’est pas la surface qui manque en Afrique, mais les hommes ; que par conséquent il faut se préoccuper, non pas de faire rendre le plus possible à chaque hectare, mais de faire gagner le plus possible à chaque famille.
Or, dans la culture extensive, l'élément artificiel,