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PARTIE IV, — AGRICULTURE

l'acheteur libre d'en faire ce que bon lui semblerait, après s’en être servi à l'irrigation de ses terres, sauf cependant à ne pas nuire aux fonds inférieurs. Disons tout de suite que l’intérèt, ce mobile tout puissant de nos actes, déterminerait nécessairement le propriétaire du fonds supérieur à vendre, et le propriétaire du fonds inférieur à acheter l'eau qui aurait servi au premier.

Le droit d'aqueduc, c’est-à-dire le droit de passage pour l’eau, tant pour les canaux d'arrosage que pour les colateurs, serait admis en Algérie comme il l’est aujourd'hui en France, grâce à la loi d’Angeville.

Le gouvernement étant seul propriétaire des cours d'eau, vendrait aux conditions qui lui paraitraient nécessitées par les circonstances, c'est-à-dire qu'il assurerait ou non, aux acquéreurs, pendant toute l’année, ou à certaines époques seulement, un volume déterminé d’eau, et que, dès lors, il s’imposerait naturellement l'obligation de ne point faire de nouveaux marchés qui l’empêcheraient de remplir les clauses des premiers ; donc, après avoir vendu en aval, il ne vendrait en amont que la quantité d’eau dont il saurait n'avoir pas besoin pour satisfaire aux dérivations inférieures. |

Ces ventes, ou plutôt ces concessions, se feraientellesmoyennant une redevance annuelle, ou moyennant un capital une fois payé? Sans vouloir trancher cette question, je pencherais cependant, pour plusieurs motifs , vers une redevance annuelle, mais stipulée

pour dix-huit ans au moins, afin que le concession

naire soit assuré d’une jouissance suffisante pour ren-

lrer dans ses avances. Il est bien entendu que, pen-

dant ce laps de temps, l'État, qu'il ait ou non con-

cédé à litre onéreux, ne serait nullement tenu de

garantir l'intégrité de la concession contre les causes

physiques qui pourraient en amener la réduction oumême l'anéantissement; mais en revanche, il s'inter-

dirait, comme je viens de le dire, toute nouvelle con-

cession qui pourrait nuire à la première.

Le droit d'appui du barrage sur les deux rives, découle naturellement du principe de la propriété des eaux par l'État.

Mais il serait nécessaire, en outre, de déterminer dans chaque cas particulier, avec la hauteur du barrage, la distance en amont jusqu'où celui-ci serait réputé cause des dégâts occasionnés par une inondation.

De ce même principe de la possession de l'eau par l'État, ressort également toute la législation pénale en matière d'irrigalion. L'État, propriélaire des eaux, poursuivrait d'office les dérivations illégales d’eau, et en général tout ce qui pourrait diminuer la portée d'un cours d'eau, comm® il poursuit en France les vols de bois dans les forèts domaniales.

Reste l'importante question des usines. Pendant longtemps elles se borneront, en Afrique, à des moulins à farine et à huile.

I en existe déjà un certain nombre; d’autres se

eréeront au fur et à mesure des besoins, Inutile d'a jouler qu'on cherchera toujours à leur donner Peau comme force motrice.

Je crois qu'il serait indispensable d'établir, dès à présent, et avant que d'inextricables difficultés ne résultent des droits acquis, les principes d'après lesquels ces usines et toutes les autres qui pourraient se créer plus tard, jouiront des eaux.

En France, la plupart des usines qui emploient l’eau comme force motrice se sont établies à une époque où l'agriculture était tres arriérée, où l'art des irigalions était à peine connu, Elles ont done pu s'emparer, sans opposilion, de la plupart des cours d'eau, et aujourd'hui, les droits qu'elles revendiquent sont, avec la législation, le grand obstacle qui s'oppose au développement de nos arrosages. Les connaissances agricoles sont d’ailleurs si peu répandues chez nous, et il ya, dans les classes supérieures ; une prédilection si marquée en faveur de l'industrie, qu'on n'hésite jamais à sacrifier l'intérêt agricole à l'intérêt d'une fabrique, toutes les fois qu'il y a lutte entre eux. On le fait d'autant plus volontiers, dans cette circonslance, que peu de personnes doutent que ce ne soit, en effet, la marche rationnelle, clairement indiquée par l'intérêt publie.

I faut bien avouer que les apparences semblent jusüfier cette opinion, par suite de la différence radicale qui existe entre l'emploi de l'eau comme force motrice

et son application à l'arrosage. Dans le premier cas ,

l'eau n’est pas usée; on la rend presque en entier, seulement on la rend à un niveau plus bas; tandis que, dans l'arrosage, l’eau est en grande partie consommée. Il semble done que, quelles que soient les circonstances, l'intérêt général veut qu'on donne la préférence à l'emploi industriel de l’eau sur son emploi agricole.

Cependant, quand on veut bien y regarder de près, on s'aperçoit qu'il n’en est pas tout à fait ainsi.

D'abord, il n'est pas juste de dire que l’arrosage consomme toute l’eau. L’arrosage rend, non-seulement les colatures, mais encore une portion notable de l’eau qui a pénétré dans le sol, et qui, en filtrant à travers les terres, vient se rassembler dans la partie inférieure, le thalweg du bassin, c’est-à-dire dans le lit mème du cours d’eau qui a fourni à l’arrosage. On en a la preuve dans le fait de l’accroissement de volume de certains cours d’eau, à quelque distance au-dessous des prises, sans cependant qu'il y ait d’affluents visibles; et dans cet autre fait, de l’état presque constant d'humidité des portions inférieures des terrains arrosés, lors même que ces portions ne reçoivent jamais d'eau directement 1.

Ensuite, on parait oublier que le niveau entre bien aussi pour quelque chose dans la valeur de l’eau, et que, dès lors, une usine, pas plus que le terrain ar-

(1) Jai vu, dans le midi, plusieurs cours d’eau auxquels, pendant l’étiage, certaines dérivations enlevaient la presque totalité de leur eau. Un peu plus bas celle-ci commençait à reparaître à peu

près à la hauteur des premiers arrosages, et finissait par reprendre un volume presque égal à celui qu’elle avait en amont,

PARTIE IV, — AGRICULTURE, 263 rosé, ne rend la totalité de la valeur reçue, valeur qui, je le répète, se compose du volume et de la chute. I est vrai que la chute est souvent plus considérable que le volume; mais on a vu que l’arrosage ne consomme qu'une portion souvent minime de ce dernier.

Il s’agit d’ailleurs, avant tout, de constater le résultat produit par l'eau, dans les deux cas, en supposant des conditions identiques. Si l’on peut prouver que l’eau employée à l'arrosage produit en général plus qu'employée comme force motrice , la question est résolue.

Nos ingénieurs ne semblent guère s'être occupés de cette matière ; et si un agriculteur avait essayé de la traiter, en supposant qu'il eût possédé les connaissances nécessaires dans ce but, il n'aurait convaincu personne.

Heureusement qu'un homme réunissant, comme ancien élève de l'École polytechnique et l'un des généraux les plus distingués de l'empire, et comme grand propriétaire d'usines et de prairies, la double autorité de capacités et de position, M. le marquis de Chambray, a voulu savoir à quoi s’en tenir à cet égard, et a publié le résultat de ses recherches.

Il s'exprime ainsi dans son intéressante brochure sur | Æmploi des eaux des rivières et des ruisseaux :

«.… Et lors même qu'il n’y aurait pas une si grande différence dans la nature des avantages que procurent les eaux employées comme moteur d'usine, ou pour l'irrigation des prairies, la comparaison du revenu

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d'une journée d'irrigation avec le revenu d’une journée employée à faire marcher les usines sur une rivière ou sur un ruisseau dont toutes les eaux sont utilisées des deux manières, est entièrement à l'avantage des prairies.

«J'ai fait approximativement ce calcul sur la partie de la rivière d’Iton, comprise dans le département de l'Eure. Toutes les eaux de celte rivière y sont employées à faire marcher des usines, parmi lesquelles il y en à de fort importantes, et à arroser des prairies qui, dans la plus grande partie de son cours, n’oceu pent qu'une petite superficie et sont d'un produit ordinaire. Cependant, en n’évaluant qu'à la moitié la partie de la récolte qui est due à l'irrigation, j'ai trouvé que la journée d’eau employée à l'irrigation produisait dix fois plus que la journée d’eau employée par les usines ; dans le Midi, les effets de l'irrigation sont encore plus grands. »

En effet, il s’agit ici de la Normandie, c’est-à-dire de la province de France qui a le climat le plus humide et où, par conséquent, l'irrigation a le moins de resultats.

On ne saurait toutefois généraliser le chiffre du marquis de Chambray. Ilest même, dans le Midi, des cours d’eau ayant un faible volume, mais une tres grande pente, où le résultat de l'emploi de l'eau comme moteur sera plus élevé qu'il ne l'indique ici, relativement au résultat obtenu par l’arrosage.

Néanmoins, plusieurs relevés que j'ai eu occasion

PARTIE IV. — AGRICULTURE, 265 de faire, dans diverses parties de la France, sur de pelits cours d'eau dont je pouvais embrasser tout le parcours, me portent à croire que, même en supposant que le sol absorbe et retienne les trois quarts de l’eau qu'il reçoit, l'emploi de l’eau à l’arrosage produit partout et toujours, en France, un résultat supérieur à celui que donne son emploi comme moteur.

Enfin, il est une dernière considération qui me parail puissante ; l’action de Peau sur la végétation ne saurait être remplacée par rien autre. L'eau, comme force motrice, peut au contraire parfaitement être suppléée par le vent, la vapeur ou les animaux. Tel moulin qui pourrait marcher avec six chevaux se relayant successivement, met obstacle, par suite de l'emploi qu'il fait de l’eau comme force motrice, à l'arrosage de 500, 400, 500 hectares et plus, condamne cette étendue à la médiocrité, voire même à unestérilité complète, etempèche ainsi la eréation d’une valeur capitale d’un million peut-être, tout cela pour économiser quelques centaines de francs, différence eutre les frais annuels des deux moteurs. On aura beau supposer que l’arrossge de 5 ou 400 hectares consommerait toute l’eau et empècherait, non pas un seul, mais 8, 40 ou 42 moulins du même genre de se servir de celle-ci comme force motrice, qu'on n'en ariverait pas moins à cetle conclusion, que l'emploi de l'eau à l'irrigation est infiniment plus avantageux que son emploi comme moteur.

Je parle ici pour la France ; à plus forte raison en

266 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. sera-{il ainsi en Algérie, où tout se réunit pour faire préférer l'arrosage aux usines.

Il ressort clairement de tout cela que la législation qui est à faire, sous ce rapport, devra être basée tout enüière sur le principe de la préférence constante à accorder à l’usage agricole de l'eau sur son usage industriel. Non-seulement il ne pourrait être fait à des usines des concessions qui seraient de nature à nuire à des arrosages déjà existants, ce qui est de droit naturel; mais encore l'administration ne permettrait l’emploi de l’eau comme force motrice, sur les points où il n'y a pas encore d'arrosage, qu'en réservant formellement la suppression ou du moins la modification de la concession , du moment où elle deviendrait un obstacle à l'établissement des arrosages.

Je viens de parler de modifications. Il y a, en effet, possibilite de concilier les besoins de l’industrie et ceux de l’agriculture, pourvu que la première soit aussi modeste que la seconde dans ses prétentions. On sait que l’arrosage n’a lieu généralement que pendant les six mois d'été. Pourquoi l’eau n'appartiendraitelle pas aux usines pendant le reste de l’année ? Si l’on objecte que des usines, surtout des moulins à farine, ne peuvent être montés pour marcher pendant six mois de l'année, je répondrai qu'il ne serait pas difficile de changer le moteur à l'époque des arrosages, et de remplacer alors l’eau par des chevaux ou des mulets.

On pourra souvent faire mieux encore, Partout où

PARTIE 1V, — AGRICULTURE, 267 la sécurité n'est pas assez grande pour permettre larrosage de nuit, les usines placées sur des cours d’eau qui ne larissent pas et qui, par conséquent, n'exigent pas l'emploi des bassins de retenue dont j'ai parlé plus haut, pourront user de l'eau pendant six à huit heures de la nuit, durant tout l'été.

Enfin il y aura fréquemment moyen de disposer les canaux de dérivation de façon à y permettre F'établissement d’une ou de plusieurs usines, sans nuire aucunement aux arrosages. Il suffira, dans ce but, d'établir la prise d’eau plus haut que ne l'exigerait l'irrigation seule, et de racheter la pente par une ou plusieurs chutes qu'on utilisera comme force motrice.

C'est ainsi que cela se pratique sur beaucoup de canaux d'arrosage de la Lombardie et du midi de la France.

Placées dans une position semblable, les usines cessent d’être en rivalité avec l'agriculture ; et d’un autre côté, elles trouvent un avantage fort grand dans la régularité de régime du canal.

On ne doit pas craindre qu'une législation basée sur les principes que nous venons dénoncer, empêche les usines vraiment utiles de se créer en Algérie. On sait déjà que les moulins à huile (pour lolive) ne travaillent guère qu'en hiver ; et quant aux moulins à farine, fonctionnant aujourd'hui la plupart avec des chevaux ou des mulets (sauf à Alger où 1ls marchent à la vapeur), ils pourraient continuer longtemps encore à marcher ainsi, sans qu'il en résulte aucun 1n-

268 COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE. convénient pour la colonie, si, ce qui n'est pas, comme on vient de le voir, cette législation devait les empécher à jamais d'utiliser l'eau.

Pour ce qui est des autres usines, je n'en parle pas. I n'ya, ce me semble, aucune urgence à faire de PAIgérie un pays industriel.

Enfin, il est un dernier point fort important, que la législation sur les cours d’eau ne devra pas négliger de régler d'une manière précise. L'industrie métallurgique qui parait vouloir prendre une grande extension en Algérie, de même que quelques usines, comme les moulins à recense, ont souvent l'inconvénient de charser les cours d'eau qu'elles utilisent, d’une certaine quantité de matières plus ou moins nuisibles, et qui rendent ces eaux impropres, non-seulement à larrosage, mais même et surtout à la boisson.

L'eau est trop rare et a une trop grande valeur en Algérie, pour qu'aucune considération permette de la laisser détériorer. Ier, ce ne serait pas seulement l'agriculture, ce serait la population qui se trouverait lésée directement dans son intérêt le plus grave, l'intérêt de la salubrité. Ce serait acheter les métaux trop cher, que de les obtenir à la condition d’empoisonner tout un cours d'eau.

$ 2. Règlement pour l'établissement des arrosages par association.

J'ai déjà dit que lassocialion et même le travail collecuf pourront s'appliquer avec grand avantaye à

plusieurs branches de Pagriculture algérienne.

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