PARTIE IV, —= AGRICULTURE
ÿ 13. Lentilles.
Les lentilles, dont on ne connait que la variété commune en Algérie, se sèment ordinairement en janvier ou février; mais il y aurait souvent profit à les semer en octobre ou novembre, surtout dans les terrains lésers, car elles supportent parfaitement l'hiver et se récoltent alors plus tôt.
On les sème à la volée ou en lignes, distantes de 0",40 à 0°,50 les unes des autres. Les binages, au printemps, sont toujours bons; mais de même que pour les pois et les fèves, ils sont surtout indispensables quand on a semé tard. C’est en cela encore que les semailles précoces sont avantageuses.
On répand, par hectare, 450 litres de semence à la volée; un tiers de moins en lignes.
Dès que les gousses commencent à jaumr, on se hâte de faucher, on met en petits tas qu'on rentre le jour même avec précaution. Le grain, dont on récolte 40 à 42 hectolitres par hectare, est un des produits les plus nutritifs du règne végétal. La paille a la valeur du foin.
Les lentillons d'hiver, qu'on cultive fréquemment en mélange avec le seigle en France, et les lentilles à une fleur où jarraudes (ervum monanthos), tous deux pour fourrage et {ous deux d'automne, pourront, je crois, être introduits avantageusement en Algérie, dans les localités à terre légère.
Il en est de mème de la gesse commune où pois
arré (lathyrus sativus), qu'on eultive pour la graine et pour fourrage, et qui réussit mieux que les pois dans les terres légères.
On cultive encore quelques autres plantes de la méme famille, mais plutôt pour fourrage que pour graine; néanmoins, comme elles exigent le même traitement que celles qui précèdent, elles peuvent eonvenablement prendre place dans la même section. Telle est la suivante.
Ÿ 14. Vesces.
Les vesces ont été importées en Algérie par les colons européens. Les variétés d'automne et de printemps réussissent également bien, semées depuis septembre jusqu'en février. En mars et avril, il est plus prudent de ne semer que les vesces d'été. De même qu’en France, on ne les cultive que pour fourrage, et ordinairement en mélange avec des pois (surtout des pois gris), des fèves et de l'orge ou du seigle, qu'on pour rait aussi remplacer par l’avoine. ;
Ce fourrage annuel est assez cher à cause de la semence et de la culture qui ne profitent qu'à une seule coupe, mais il importera tellement aux colons d’accroitre la masse de leurs fourrages verts en été, qu'ils ne devront pas reculer devant cette considération pour obtenir une récolte sûre et presque toujours abondante. La graine peut s’'employer à l’engraissement du bétail.
elles sont les principales récoltes à oraines alimen-
PARTIE IV, — AGRICULTURE, 301 laires que les colons algériens auront à cultiver pour leur subsistance.
Je passe maintenant aux autres plantes également alimentaires, et notamment aux récoltes-racines eultivées soit pour les hommes, soit pour les animaux.
Section 1f. — Reécoltes-racines.
Ces récoltes rentrent toutes dans la classe des plantes sarclées. Ce que j'ai dit plus haut de ces dernières, en parlant des systèmes de cultures, s'applique par conscéquent spécialement aux récoltes-racines.
Les colons pourront avantageusement cultiver de ces plantes, mais seulement sur une petite étendue et dans une terre abondamment pourvue d'engrais. Cette règle est fondamentale, mème pour la France, à bien plus forte raison pour l'Algérie. Ce n’est qu'en lobservant que les colons trouveront du profit à ces cultures, et c’est pour l'avoir négligée qu'un si grand nombre de nos agronomes ont été ruinés par ces récoltes dont ils attendaient principalement leur succes. L
Les motifs de cette règle sont tellement clairs et évidents qu'il est inconcevable qu'aucun auteur agronomique ne les ait encore indiqués. Ces plantes extsent beaucoup de frais de culture, et ces frais sont les mêmes, quel que soit le produit. On conçoit dès lors que si 50 mille kilogrammes de betteraves, par exemple, obtenus sur un hectare, paient ces frais et laissent encore un bénéfice notable, 11 n’en sera plus de même
d'un produit de 40 mille kilogrammes sur la même étendue; non-seulement il n’y aura pas de bénéfice, mais les frais ne seront pas même payés, ou bien le prix de revient de chaque unité, de chaque quintal, sera tellement élevé que les animaux qui consommeront ces betteraves seront en perte. C’est là de lévidence qu’on ne saurait trop s'étonner d’être obligé de démontrer à des gens qui font métier d’être agronomes.
Une autre règle qui dérive également de la nécessité de réduire le plus possible les frais de culture, c'est de faire suivre, toutes les fois que cela se peut, deux récoltes sarclées l’une après l’autre. Cette pratique est, je le sais, en opposition avec les principes de l’alternat pur; mais tous ceux qui ont pratiqué l'agri culture savent qu'il est rarement possible et presque jamais profitable d'appliquer ces principes dans toute leur rigidité scientifique. Les avantages de la méthode que je propose sont de réduire beaucoup les frais de la seconde récolte sarelée tout en obtenant un résultat plus complet, c’est-à-dire un rendement élevé et le néttoyage et l’ameublissement parfaits du sol, effet que produit rarement une seule récolte sarelée, ou du moins qu'on n'obtient qu'à force de cultures, qui coûtent souvent plus que ne rapporte la récolte. Du reste, pour toutes les plantes à tubereules, cette méthode offrira un surcroit d'avantages, par la facilité que présente le climat de l'Algérie à renouveler la plan- {ation sans presque aucun travail.
PARTIR IV. — AGRICULTURE. 303 \ 1. Pommes de terre.
L'Algérie est probablement sur la limite de la culture de la pomme de terre, au midi. Quoique cette plante y réussisse encore, elle ne donne, en général, qu'un produit inférieur à ce que nous obtenons en France, et ce produit même n'est pas tout à fait d'aussi bonne qualité.
Cependant c’est une acquisition précieuse pour le pays, et, s’il est indispensable que les colons ne se bornent pas à celte seule plante-racine, comme l'ont fait plusieurs d’entre eux, Alsaciens et Allemands, tous devront néanmoins en cultiver une certaine étendue, et ce sera surtout le cas pour ceux qui habiteront des localités montagneuses et élevées.
Dans ces dernières localités, la culture sera à peu près comme dans le midi de la France; aussi ne par-lerai-je que de celle des localités chaudes qui en diflère essentiellement.
Dans les terrains arrosés, on fait trois récoltes par an; dans les seccanos, on en fait deux.
Dans ces derniers, on plante en février pour récolter en mai et juin; on plante de nouveau en septembre, dès les premières pluies, et la récolte a lieu en décembre et janvier. ,
La plantation peut être faite comme en France, cest-à-dire derrière la charrue, en plantant de trois raies lune. Dans les plantations de février, et même dans celles de septembre, on observera en outre de
placer les tubereules non pas au fond de la raie, mais au milieu de la tranche de terre renversée. On évitera de cette manière le danger de les voir pourrir, ce qui est à craindre, surtout dans les terrains humides, ou le désagrément de ne récolter que de très petits tubercules. Une autre précaution non moins nécessaire sera de tirer, immédiatement après la plantation, des saignées suffisantes pour assurer l'écoulement parfait des eaux. Les fossés auront été curés d'avance.
Quelques agriculteurs m'ont assuré avoir obtenu de bons résultats de la plantation en buttes ou ados. Voici comment elle s'effectue :
En automne, après les travaux de semaille, on met tout le sol en petits ados bas, de 0,60 de largeur environ, au moyen-du buttoir. En février, on dépose dans les sillons qui séparent les ados les pommes de terre de semence à la manière ordinaire, c’est-à-dire à 0",25 ou 0,50 les unes des autres; puis, avec le buttoir, on refend les ados, et on recouvre ainsi les tubereules. On règle l'épaisseur de terre sur la nature plus ou moins compacte de celle-ci, sur l'humidité du sol et de la saison.
Cette méthode me semble, du reste, particulièrement applicable aux plantations de septembre qui ont souvent à lutter contre la sécheresse au début, seulement elle a l’inconvénient de ne pas permettre le hersage peu après la levée des plantes, opération fort importante surtout pour la plantation d'automne.
Dans les plantations de printemps, on ne commence
PARTIF IV, — AGRICULTURE. 305 les cultures que lorsque le sol s’est ressuyé. Ce sera un hersage si les plantes n'ont pas plus de 0,40 à 0",12 de hauteur ; dans le cas contraire, ce sera un binage à la houe à cheval, qui sera réitéré lorsque l’état du sol le nécessitera, et qu'on fera suivre d'un premier, et plus tard d'un second buttage donné comme pour le maïs. Îl est à remarquer toutefois que ces buttages de printemps doivent être légers, surtout lorsqu'on ne peut les donner avant le mois d'avril. Ceux d'automne pourront au contraire être plus forts, car c’est le bon moyen de soustraire les plantes à l'influence de l'humidité qui les menacera en hiver. On buttera, dans ce cas, dès que les plantes auront atteint 0",40 à 0,45 de hauteur.
Une fois buttées, les pommes de terre n’exigent plus d'autre soin que celui d’ameublir et de nettoyer la terre autour du pied. Cette opération, indispensable dans les plantations de printemps, se fait à la binette.
L'arrachage peut avoir lieu soit à la bêche à dents, soit à la charrue. Dans ce dernier cas, on pique un peu à gauche du centre de la butte, et on commence par prendre de deux buttes l’une, en ayant soin de renverser toujours du même côlé dans chaque moitié du champ.
Plusieurs colons, pour s’épargner la peine de la plantation d'automne, laissent à chaque touffe un tubercule dans le sol. Aux premières pluies, ces pommes de terre repoussent et produisent autant, plus même,
dit-on, que par la méthode ordingire, ce qui toutefois IT, 20
est douteux, attendu que la terre n’est pas suffisamment ameublie; néanmoins, comme il importe avant tout de diminuer les travaux, je n'hésite pas à recommander l'adoption de ce procédé, d'autant plus que la pomme de terre vient très bien après elle-même.
Le produit ordinaire, dans la culture de printemps, est de huit à dix pour un; dans celle d'automne, on ne récolte guère que cinq, si les pluies ont été très abondantes, et six à sept dans les cas favorables ; mais, à cette époque, les pommes de terre ont une haute valeur : elles se vendent de 45 à 25 francs les 400 kilogr.
Dans les arrosages, on peut de nouveau planter en juin et juillet, soit après une première récolte, soit après une autre plante, céréale, fourrage annuel, etc.
La conservation des tubercules offre quelques difficultés en Algérie, surtout pendant l'été. Il serait, à la vérité, facile de faire venir d'Europe, en automne, les pommes de terre qu'on plante à cette époque; c’est même ce qui a lieu généralement; mais la pomme de terre est une matière fort encombrante, et d’ailleurs les pays riverains de la Méditerranée cultivent peu cette plante. |
Comme elles germent facilement dès qu'elles sont entassées, on les étendra aussi superficiellement que possible dans un endroit aéré et parfaitement à l'abri de l'humidité. ;
Peut-être se conserveraient-elles également dans des silos faits à la manigre ordinaire de l’Europe; c’est
PARTIE IV, — AGRICULTURE, 307 une expérience à tenter si elle ne Fa pas déjà été. On pourrait essayer en même temps de mettre sur Îles pommes de terre üne couche très légère et une couche très épaisse de terre qu'on recouvrirait, en outre, de branchages, afin de voir s'il vaut mieux les exposer à la sécheresse ou les en garantir.
Dans tous les cas, voiei comment se font ces silos qui conviennent également aux autres racines.
On creuse une fosse de 0°,50 à 0®,60 de profondeur sur À mètre de largeur, et d'une longueur quelconque; on y dépose les racines en les amoncelant en toit ; on les recouvre d’un peu de paille, puis de 0",50 à 0",60 de terre bien battue à la pelle. Afin d'empêcher l'humidité d'y pénétrer, on creuse de chaque côté un fossé plus profond que le silo. Pour que l'air pénètre dans l’intérieur de celui-ci et que les racines ne s'échauffent pas, on ménage dans le haut quelques ouvertures faites avec deux tuiles creuses qui descendent jusqu'aux racines, et qu on recouvre d’une troisième tuile lors-
qu'il pleut (figure 84).
Figure 84.
Il serait utile d'introduire en Algérie nos variétés les plus hâtives de pommes de terre. Je suis presque
certain que, surtout pour les plantations d'automne, elles donneraient un produit plus élevé que les autres, quoiqu'en France ce soit le contraire. En Algérie, ce qui diminue le produit, c’est que le développement des tuberceules a lieu dans des conditions défavorables, par la sécheresse dans les plantations de printemps, et par un excès d'humidité dans celles d'automne. En adoptant des variétés précoces, telles que la pomme de terre hétéroclite, la naine hâtive, la truffe d'août, la shaw et la fine hâtive, surtout ces deux dernières qui paraissent s’accommoder le mieux de la culture en plein champ, on atteindrait la maturité avant que le temps ne devint défavorable.
Du reste, on pourra créer facilement de très bonnes variétés, plus appropriées que les nôtres au climat de l'Algérie, en faisant des semis de graines. C’est là un but d'essai que devront se proposer les directeurs des pépinières royales de l'Algérie, but qui sera beaucoup plus utile que la culture des plantes d'ornement qu'on trouve encore en trop grand nombre dans ces établissements.
\ 2. Topinambours.
Je n'ai pu me procurer aucun renseignement sur la culture de cette plante en Algérie; néanmoins, orisinaire du Brésil, le topinambour doit convenir parfaitement à notre colonie, et s’il n’y est cultivé, il est à désirer qu'on l'y introduise le plus tôt possible.
On lui consacrera les terres les plus sèches, car 1l
PARTIE IV, — AGRICULTURE. 309 s'en accommode parfaitement et v réussit mieux que dans les sols humides.
Je pense qu'on pourrait le planter en janvier, car les tubercules supportent parfaitement le froid. La plantation s'effectue de la même manière que celle des pommes de terre. On peut butter ou non; mais le buttage parait augmenter le produit. Dans tous les cas, il faut, comme pour la pomme de terre, plusieurs binages et sarclages. :
Je crois que la maturité aurait lieu en juin pour les tubercules, et en juillet et août pour la graine. Le produit sera, je pense, aussi élevé que celui des pommes de terre, et les tubercules, quoique plus aqueux, n'ont pas une valeur beaucoup moindre, En outre, les fanes, qui sont très abondantes, sont recherchées par les bestiaux, et les grosses tiges qu'ils ne mangent pas fournissent un combustible précieux pour chauffer le four.
Non-seulement on peut obtenir une seconde récolte des topinambours par le procédé que j'ai indiqué pour les pommes de terre, c’est-à-dire en laissant un tubercule de chaque touffe dans le sol, mais il est très difficile, pour ne pas dire impossible de l'éviter, car la moindre radicule laissée en terre repousse, et c'est même celte reproduction indéfinie qui a nui à l'extension de cette plante. Néanmoins, on sait aujourd'hui que le fauchage réitéré des tiges la détruit d'une mamère assez prompte. Il suffira donc de semer, apres la seconde récolte, une plante fourragère à faucher. Le
mélange des tiges de topinambours ne nuira aucunement à la qualité du fourrage et en augmentera la quantité.
En semant la grame qui en Algérie mürira chaque année, on pourra obtenir de nombreuses variétés parmi lesquelles il y en aura certainement qui seront mieux appropriées que les nôtres au climat du pays.
Cette graine, que la plante fournit en abondance, peut “devenir elle-même un produit important par l'huile qu elle renferme. «
. Des essais apprendront s’il y a profit à la récolter et si cela ne nuit pas au produit en tuberceules.