CHAPITRE VIII
LA VIE EN PRISON (suite)
I. Uo écueil réel et un écueil apparent. — La vraie discipline pénitentiaire incompatible avec l’emprisonnement eu commun. — Hypothèse de M. Tarde. — La prétendue loi du silence. — Nature des communications entre détenus. — L'esprit de corps en prison. — II. Le régime de l’emprisonnement individuel étudié dans ses exemplaires les plus parfaits. — La cellule en Belgique. — La séparation des détenus n’est pas la solitude absolue.
— La conversation dans la prison commune et la conversation dans la cellule. — Saint-Gilles et Louvain. — Saint-Gilles et les Petits Carmes à Bruxelles. — Louvain et Gand. — III. Une enquête médicale. — Une enquête morale. — Concordances. — La vie en cellule. — L’art en cellule. — La sociabilité en cellule.
— L’initiative et l’effort en cellule. — L’attachement du prisonnier belge pour sa cellule. — En quoi cette vie reste dure. — 1Y. Ce succès est-il spécial à la Belgique ? — Comparaisons : Hollande, Espagne, Allemagne. — A quoi tiennent les dispositions des condamnés à l’égard de l’emprisonnement individuel ? — Expériences françaises. — La femme et la cellule. — Conclusion : appliquée au condamné, la cellule achève de briser l’association mauvaise et dangereuse ; elle seule le peut.
La prévention exige la cellule : le début de l’emprisonnement l’exige aussi. Pour les longues peines, le système pénitentiaire n’est-il pas condamné à osciller entre deux écueils ? La vie en commun entretient sem-
ble-t-il, la réaction individuelle, la volonté, le caractère, l’adaptation aux exigences sociales ; mais entre individus déjà tarés, elle entretient aussi les mauvaises passions et elle développe la corruption par une contagion inévitable. La vie en cellule prévient les effets de cette contagion ; mais elle supprime peu à peu, dit-on, la prévision, le calcul, la volonté même ; et elle ne laisse plus subsister qu’une machine. Yoilà du moins, ce qui, à première vue, paraît inévitable.
Mais plus on réfléchira et surtout plus on observera, plus, j’en suis convaincu, on atténuera ces deux jugements, dans ce sens que les vertus attribuées à la vie en commun 'pour les condamnés disparaîtront, et que les inconvénients imputés à la vie cellulaire, pour ces mêmes hommes, cesseront de paraître un obstacle insurmontable.
Reportons-nous d’abord à ce que nous avons constaté sur les exigences de la véritable discipline. La vie en commun d’hommes coupables et soumis à une punition continuelle est- elle compatible avec cette discipline, avec le respect du règlement, avec la confiance dans le personnel des gardiens et des directeurs, avec le recours efficace à l'intervention des hommes de foi et de dévouement qui s’offrent à eux?
L/a discipline extérieure et mécanique, je le répète, est facile à obtenir dans la prison ; c’est une preuve de plus, entre mille, que le public se trompe, quand il persiste à croire à la violence farouche des criminels. Dans l’immense majorité des cas, le détenu se résigne à son sort, il n’affronte point la lutte ouverte ; mais il a des moyens détournés de déjouer les prescriptions de l’autorité.
La première de toutes ces prescriptions, dans les maisons centrales et dans les prisons un peu importantes,
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c’est le silence. En théorie, l’exigence est rationnelle. La conversation, c’est le commerce des idées et des sentiments; et qu’est ce que ces hommes réunis peuvent échanger les uns avec les autres, sinon des souvenirs irritants, des rêves malsains et des projets coupables ? M. Tarde estime 1 que le mal serait moins grand si on mettait les ruraux avec les ruraux et si on laissait les ouvriers des villes former bande à part. Il prétend qu’au lieu de causer plaisir et délit, les uns et les autres aimeraient à deviser ensemble des secrets de leur profession préférée. Cette hypothèse est ingénieuse, mais je crains qu’elle ne soit que cela. Quatre-vingt-dix fois sur cent — et peut-être plus — le paysan qui se fait condamner avait commencé par négliger son travail, et l’ouvrier des villes avait fait de même. L’un et l’autre ont été des déclassés 2 avant de devenir des criminels. Aussi ne voisje guère le braconnier assassin, l’incendiaire de moissons, le briseur de clôtures, le voleur de fruits ou de bétail, si jaloux de disserter, entre les quatre murs de la prison, sur les chances de la récolte ou sur la meilleure qualité des engrais. Quant aux ouvriers qui se font condamner, ils appartiennent à des industries si diverses, que je ne vois pas beaucoup quel genre de travail serait capable d’alimenter entre eux des conversations techniques. Sans doute ils parleront de la ville ; mais il y a bien des chances pour qu’ils y aient fréquenté le cabaret et le lieu de débauche ou encore le syndicat anarchiste et batailleur plus souvent ou plus volontiers que l’usine. Qu’y gagneraient leurs conversations ? Non ! il faut toujours en revenir à cette profonde parole de la
1 G. Tarde, La Philosophie pénale,
2 Voyez la France criminelle , voyez surtout le chapitre vin (Le déclassement des professions ).
Bible : que c'est le crime qui est le lien entre les méchants. Le lien de deux meurtriers ou de deux escrocs, c’est le meurtre ou c’est l’escroquerie, ce n’est pas la première profession trahie, ce n’est pas l’honnête gagnepain dédaigné. L’administration des prisons a donc mille fois raison d’estimer que des malfaiteurs, de quelque origine qu’ils soient, s’ils sont ensemble, ne causeront entre eux que du méfait, de ce qui y mène, de la façon de le perpétrer, de la manière d’en éviter les conséquences fâcheuses ou d’accroître l’illusion de ses tristes bénéfices. C’est pour cela qu’elle voudrait obtenir le silence et que l’obligation du silence est inscrite en tête de presque tous les règlements.
Etonnerai-je maintenant qui que ce soit en disant qu’il est plus facile d’édicter une pareille prescription que d’en obtenir le respect? Je lis à l’Enquête de 1873, dans le rapport d’une de nos Cours d’appel 1 : « Pour maintenir le silence, il a fallu, dans une prison d’Angleterre, 142 employés pour une population de 1,100 détenus, et des punitions presque innombrables ont été infligées pour infractions à cette règle. Aussi l’Angleterre a-t-elle renoncé à imposer le silence aux détenus ; et les inspecteurs généraux l’ont également reconnu insuffisant et impossible à maintenir. » Chez nous (et ailleurs) bien des visites rapides faites à l’heure où le travail des ateliers bat son plein, peuvent, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, donner des impressions fort trompeuses. Dès que vous entrez, surtout si vous êtes accompagné du directeur ou d’un inspecteur 2, le gardien de la salle crie : un fixe ! solennel ; et vous n’entendez que le
1 Cour d'appel de Dijon, Enquête citée , tome IV, p. 337.
2 Les détenus se gênent déjà beaucoup moins, si le visiteur n’est conduit que par le gardien-chef.
LA VIE EN PRISON
bruit des métiers. Là où les « récréations » sont communes, la promenade aussi doit être silencieuse, et bien souvent elle semble l’être rigoureusement. C’est même un lugubre spectacle que de voir ces hommes de toute condition tourner les uns à la suite des autres comme des automates ou comme des bêtes et frapper régulièrement les cailloux de leurs sabots, au commandement saccadé de gauche, droite1.
Mais qui peut répéter souvent ces visites dans des circonstances variées et avec la volonté d’observer ne tarde pas à voir le dessous de ces apparences. « Les détenus,
1 Veut-on savoir ce qui se passerait si les récréations étaient libres? Voici l’un des tableaux les moins noirs qu’on en puisse tracer (il a pour auteur M. Lacointa). t Dans une période de notre carrière, nous avons occupé au parquet d’un palais de justice, un cabinet d’où la vue plongeait dans deux cours d'une prison départementale : de nombreux condamnés étaient réunis le jour. Nous les avions sous les yeux ; leurs mouvements désordonnés, leurs cris, leurs jeux bruyants, leur folle gaieté, nous causaient une vraie tristesse ; fréquemment, alors que le diapason des voix troublait notre travail, nous nous disions : Qui croirait que ces hommes subissent des peines ! — Insensibles à la répression, d’autant plus surexcités qir'tfô appartiennent moins à eux-mêmes qu'au groupe dans lequel ils avaient été jetés, ils nous fournissaient le témoignage quotidien et vivant de l’impuissance du système pénitentiaire actuel pour obtenir l’amendement des condamnés. » (Comparez à cette description ce que nous avons eu occasion de dire sur le Dépôt et sur une scène observée il n’y a pas très longtemps à la maison de Melun.) — A la Grande-Roquette, les récréations sont libres, et comme l’ordre y est maintenu avec une assez remarquable fermeté, je ne crois pas que d’habitude on y observe rien de bruyant ni de scandaleux. Mais que l’attitude et la physionomie de ces personnages sont répugnantes!.,. Non pas toujours, non pas uniformément. Qu’un supérieur respecté ou qu’un visiteur ordinaire dont ils connaissent l’indulgence s’adresse à eux avec un sourire, ils y répondent, et pour un instant « l’homme * reparaît. En revanche, il ne paraît guère chez ceux qui s’abandonnent tout entiers « à leur groupe » ou à leurs habitudes quotidiennes. J’en ai vu se pousser à la porte de la cantine, écuelle en main, qui, bon gré mal gré, faisaient penser à une bande de chiens dévorants.
LE COMBAT
écrit M. Herbette1, ne doivent parler entre eux que pour les besoins du travail ou du service. Mais telle est la puissance de relation des êtres vivants dans le même ordre d’idées et de phénomènes que, sans communications saisissables, ils se transmettent leurs impressions avec une incroyable rapidité. C’est toujours un sujet d’étonnement pour les visiteurs d’une maison centrale, si bien tenue qu’elle soit, de constater que tel incident qui s’y produit, ou qui a pu retentir du dehors au dedans est presque immédiatement connu de tous les détenus, hormis de ceux qu’on tient en cellule. » Par où entrent ces bruits du dehors ? Par les arrivants, par les contremaîtres, par ceux qui reçoivent des visites, par les prévôts dont Emile Gautier a vu « la complicité fréquente incompressible », c’est-à-dire qui ne peuvent faire autrement que de trahir tour à tour la confiance des autorités et celle de leurs co-détenus ; par les auxiliaires mis en rapports avec les fournisseurs dans les magasins d’approvisionnement ou dans les cuisines ; par des bouts de conservation surpris dans un couloir entre les visiteurs et les fonctionnaires de la maison, etc., etc.
Comment ces bruits, une fois entrés, se répandent-ils? On dit un mot permis pour le travail ou pour le service. Mais il faudrait que le visiteur fût bien naïf pour s’étonner qu’à ce mot s’en ajoutent une douzaine d’autres lancés rapidement et à mi-voix. Le gardien va et vient : on en est quitte pour interrompre et pour reprendre la conversation commencée. En plus d’un établissement la fermeté des surveillants se relâche ; et, après avoir parcouru tant de salles où vous vous étiez dit : « mais ces gens se voient et se regardent, et c’est tout », vous en
1 Recu.il cité.
LA VIE EN PKISON
surprenez une d’où se dégage à la sourdine et où plane un brouhaha universel et continu; il est tellement confus qu’on ne sait à qui s’en prendre et qu’il faudrait punir la salle tout entière si on ne préférait fermer les jeux et les oreilles. Puis viennent les heures où le travail doit cesser, où chacun quitte son escabeau, où l’on tourne autour de sa machine pour j tout ranger, où l’on se rapproche dans les coins, où l’on se presse du côté des corridors et de l’escalier. C’est alors que les échanges de paroles sont faciles, surtout si on est à ces moments de l’année où le travail cesse avec le jour et où l’administration économe n’a voulu allumer encore aucune lumière. Vient ensuite le temps du réfectoire, où les rangs serrés permettent de nouveaux échanges ; à la récréation, l’on essaiera de les continuer. Il est vrai qu’il faut tourner en rond à une certaine distance les uns des autres ; mais les distances se rapprochent souvent ; c’en est assez pour stimuler sans cesse, par l’espérance d’une satisfaction toujours possible, la soif toujours ardente de société, de conversation, d’intimité. Vienne une infirmité légère, une blessure — peut-être volontaire — au pied, une fatigue réelle ou simulée, on obtient d’aller au banc des malades ; et là, pendant que le bataillon ordinaire fait avec fracas sa manœuvre monotone, les privilégiés se disent ce qu’ils veulent. Ils apprennent ainsi à se connaître mutuellement, à deviner leurs sympathies et leurs antipathies réciproques, à en faire naître, à former de petites sociétés à deux ou à trois. Souvent un homme passe d’un atelier à un autre, soit par nécessité de service, soit parce qu’il a obtenu, sur de bonnes notes, d’aller exercer un métier plus agréable ou plus lucratif. Il est bien rare alors que l’administration ne se voie pas assaillie par quelque autre demande humble, mais
tenace, habile à trouver des raisons ; c’est une liaison interrompue ou gênée qui veut à tout prix reprendre ses habitudes. Elle le veut d’autant plus que dans cette claustration aggravée par la vue et le contact permanents, la gamme des passions se déroule avec cette fureur concentrée, caractéristique de tout ce qui est déshabitué des satisfactions conformes à la nature. Ici, la note dominante est la jalousie, la jalousie invraisemblable, inexprimable, moins féroce qu’elle ne l’était dans l’existence du vagabond et du souteneur, mais plus rongeuse et plus dissolvante.
Ainsi s’organise la lutte du détenu contre l’autorité du règlement, comme s’était organisée dans la vie libre sa résistance contre la loi. Les difficultés la surexcitent et ne la découragent pas ; car, comme le dit très bien Emile Gautier, « en prison, le temps compte si peu ». — « Il me souvient, ajoute ce témoin précieux, qu’un certain jour où j’attendais, à la prison de Roanne, dans un de ces innombrables cloaques où l’on reste parfois des journées entières à piétiner dans l’ordure, qu’il plût au juge d’instruction de me faire comparaître, j’obtins [avec des signaux de convention] d’un de mes co*détenus Pierre M., d’un bout du préau à l’autre, à 40 ou 50 mètres de distance, une foule de renseignements précieux. M.., qui n’était pas l’un des moins compromis, après moi, de la bande, avait été appelé avant moi dans le cabinet du juge ; il me raconta tout simplement, au nez et à la barbe du surveillant qui faisait les cent pas sous les arcades, tout son interrogatoire en détail. Cela dura bien trois ou quatre heures ; mais je savais à peu près tout ce que j’avais intérêt à savoir. »
Qu’on juge donc si la Cour d’appel de Dijon n’était pas dans le vrai quand elle disait : « La réunion préten-
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due silencieuse dans les ateliers communs n’entrave que les longs et bruyants entretiens, mais ne prévient aucun des dangers de la vie commune, ni les confidences immorales, ni les liaisons pernicieuses, ni la possibilité pour les détenus de se rejoindre à leur libération et de s’associer pour de nouveaux méfaits. »
Mais supposons qu’un grand nombre échappe au péril de ces intimités ou de ces conspirations lentes qui tiennent les imaginations longtemps fixées sur l’unique idée qui les obsède ; il y a un mal plus difficile encore à éviter, c’est celui de l’esprit de corps. L’esprit de corps des prisonniers se forme, il se propage, il s’impose par des influences imperceptibles, continues, agissant du premier jour au dernier Quel est le grand mot par lequel tous les coupables apaisent leurs remords? « Je ne suis pas le seul ! » Eh bien ! ce mot, ils peuvent se le répéter tout à loisir, dans ces prisons où ils se sentent si bien lescoudes, où on les plie, comme à plaisir, à ce mécanismequi efface en euxjtoutes les diversités de caractère, comprime toutes les velléités d’initiative et les fait rentrer, amoindries, dissimulées, avilies, dans ce réduit obscur et honteux des appétits maladifs. Ils sont là tous, habillésdu même drap, rasés de la même manière et par la même main, ostensiblement frappés de la même flétrissure y destinés aux mêmes défiances, plus certainement perpétuelles et irrémissibles que les peines mêmes auxquelles sont condamnés les plus coupables. Ils ont les mêmes maîtres, ce qui, ici, plus que partout ailleurs, signifie les mêmes ennemis. Ceux d’entre eux qui vivaient ensemble de la profession criminelle désignaient d’un même mot d’argot (le pantre), tous ceux sur qui pouvait s’exercer leur industrie, tous ceux que la police et la justice avaient à protéger contre leurs violences ou contre leurs
ruses. En prison, il leur suffit d’un mot plus simple encore. « J’étais, dit Emile Gautier, à Sainte-Pélagie au moment du vote définitif de la loi sur les récidivistes. Tous les jours, en allant au bain, à l’infirmerie, à la bibliothèque, au préau, au parloir, au cabinet du directeur, je rencontrais quelque détenu qui, le bonnet à la main, en se garant de son mieux de l’œil inquisitorial des gardiens, m’arrêtait au passage pour me demander des renseignements. C’était une obsession, un cauchemar : car, en dépit de l’épaisseur des murailles, ils étaient suffisamment au courant. . . Est-ce que la loi est votée? Quand vont -ils commencer à appliquer la loi ? Combien onWZs décidé qu’il faudrait de condamnations pour être relégué ? Ils ! ce pluriel anonyme et vague est tout un poème, plein d’une sorte de terreur religieuse. Us ! c’est la société avec ses lois, ses policiers et ses gendarmes, ses juges, ses gardes-chiourmes, ses bourreaux. » Ainsi s’établit, dès le premier jour, ainsi se maintient dans les rangs la séparation absolue de deux sociétés. Mais qu’est-ce donc qui permet à l’une des deux de garder ses cadres et de maintenir la cohésion factice qui la rend ainsi pour jamais l’ennemie de l’autre, si ce n'est la dégradante communauté de la prison?
Que peut faire ici l’aumônier? Assurer le service du culte, donner quelques bonnes paroles à la chapelle, se tenir à la disposition de ceux qui le réclament en se cachant de leurs compagnons. A plus forte raison, que peuvent faire les visiteurs et les membres des comités ? Mais on répondra, je crois, plus sûrement à cette question quand on aura vu ce que permet le vrai système de la cellule et qu’on se sera mis sous les yeux les éléments d’une comparaison complète.
LA VIE EN PRISON
Il ne faut pas se lasser de répéter que toute chose doit être étudiée avant tout dans ses exemplaires les plus parfaits et les plus purs. Or, actuellement, le pays par excellence de la cellule, c’est la Belgique.
L’Amérique a pratiqué le système cellulaire : elle l’a compromis par l’abus de la solitude complète et par cette idée pédantesque ou fanatique que le coupable avait besoin d’être mis seul à seul en face de sa conscience, en face de Dieu, sans secours humain et sans distraction, sans travail et sans livres. C'était là le système dit de Philadelphie. Le discrédit où il méritait de tomber a malheureusement entraîné avec lui, dans un grand nombre de pays, la pratique rationnelle de la cellule, qu’on ne s’est pas donné la peine de comprendre et d’expérimenter.
Le régime de la cellule peut encore être compromis par un certain éclectisme irréfléchi. Sur la bonne renommée de telles ou telles prisons cellulaires, un pays veut bien leur emprunter une partie de leurs procédés ; mais il y joint des pratiques incompatibles avec l’idée maîtresse sur laquelle repose toute l'économie du système. Ainsi on voit à Saint-Pétersbourg une prison magnifique, où tous les services matériels sont parfaitement centralisés, desservis par une machine puissante, comme en une usine de premier ordre. Les cellules y sont vastes, saines, bien aménagées pour le travail, éclairées à la lumière électrique, etc. Mais, à l’heure de la récréation, chaque prisonnier sort de sa cellule pour
rejoindre les autres dans le préau ; un seul préau sert à tous et la récréation se fait en commun, A quoi, dès lors, peut servir l’isolement des heures de travail, si ce n’est à rendre les détenus plus désireux de se retrouver et d’échanger leurs impressions dans leurs instants de libre communauté ?
Ailleurs, on veut la cellule absolue et même on la pratique, mais pour un temps plus ou moins limité : on ne la croit possible que pour quelques mois, les uns disent six, les autres neuf. En 1851, la Hollande l’instituait, à titre d’essai, pour une demi -année seulement, et elle laissait au juge la faculté d’infliger soit la cellule, soit la prison en commun. Trois ans plus tard, l’expérience faite encourageait à porter le maximum à une année. On en resta là [pendant dix- sept ans ; mais la magistrature, éclairée par la pratique de la cellule, édifiée sur les résultats qu’elle donnait, car on constatait une diminution sensible de la criminalité, manifesta si clairement ses préférences qu’on fît encore un pas en avant. De nouvelles prisons cellulaires furent construites. On porta la durée de la séparation à deux ans, puis à trois ans, puis (lors du nouveau Code pénal *), à cinq ans. Tout semble indiquer enfin que le pays ne s’en tiendra pas là.
Quant à la Belgique, elle a été plus hardie : quiconque est condamné à l’incarcération (emprisonnement, réclusion, travaux forcés) va en cellule. Si les administrateurs et les médecins pensent que la constitution physique ou mentale de l’individu s’opposent à son isolement, on l’envoie d'office en des quartiers où est pratiqué le système d’ Auburn. Lorsqu’un prisonnier est depuis dix ans en cellule, on lui laisse le choix d’aller dans ces mêmes
* Promulgué en 1881.
LA VIE EN PRISON
quartiers ou de demeurer en cellule. Mais, sous ces réserves, c’est la cellule qui est la clef de voûte du régime pénitentiaire, et tel détenu condamné à perpétuité peut, à la rigueur, rester à perpétuité dans la cellule.
Cette réforme, la Belgique ne l’a pas opérée de toutes pièces, en une fois; et aujourd’hui encore elle n’est pas complètement achevée. Puis, au moment même où elle s’occupe d’en terminer l’application, elle la reprend en sous-œuvre et y apporte certaines modifications. Nous avons donc là deux choses également intéressantes : un vrai système qu’on peut qualifier de rationnel, et une œuvre historique qui se poursuit à travers certaines contradictions, avec l’aide de l’expérience acquise.
Cette expérience en a devancé beaucoup d’autres. Tout le monde sait ce qu'on appelle le système d’Auburn : séparation absolue des détenus pendant la nuit ; travail en commun, mais silencieux (en principe) pendant le jour. Dans l’opinion générale, ce système — qui a été le premier pas dun essai sérieux de réforme — est né en Amérique, en 1821. La vérité est qu’il a été appliqué pour la première fois à Gand, sous Marie- Thérèse, dès 1772. Cette admirable maison de Gand subsiste. Elle a gardé — pour les fins dont je viens de parler — une large installation de ce système dit d’Auburn ; mais elle a transformé une grande partie de ses locaux pour y établir aussi la vie cellulaire de jour et de nuit.
Pareille transformation a été décidée pour toutes les prisons départementales. Elle est achevée partout, sauf dans les trois villes de Turnhout, Nevele et Oudenarde et dans la vieille prison de Bruxelles, appelée les Petits Carmes. La prison de Saint-Gilles, à Bruxelles, pour les peines n’excédant pas cinq ans, la prison de Louvain pour les peines plus longues, sont avec une partie de la
maison de Marie-Thérèse à Gand, les exemplaires les plus beaux qu’on puisse trouver de l’organisation cellulaire.
On y voit d’abord qu’il est aisé de distinguer deux choses : la séparation des détenus les uns d’avec les autres et la solitude absolue. Dans la plupart de leurs discussions officielles, les Belges ont d’ailleurs grand soin de donner à leur système le nom qui lui convient : le système de la séparation. C’est bien là ce qu’il est, et il n’est que cela.
Le détenu mis en cellule ne connaît pas ses compagnons de captivité. Il en aperçoit un certain nombre quand il va au préau, à la chapelle, à la classe, ou, de temps à autre, au rapport. Mais tous ont alors le capuchon rabattu sur la figure, et ils se suivent à quelques pas les uns des autres, par escouades peu nombreuses, sous la surveillance d’un gardien. Un mot dit par un détenu à un autre détenu serait un motif de punition. Où serait d’ailleurs l’intérêt d’une parole échangée, puisqu’elle ne peut amener aucun rapprochement durable, aucune conversation suivie, aucune entente, aucun rendez-vous ?
On dira que c’est là aussi de la théorie, et que ces règlements peuvent être violés comme tous les autres — que les encellulés de notre Mazas, par exemple, ne sont pas très embarrassés pour échanger, même de loin, toutes sortes de confidences, de renseignements et de projets. Je répondrai d’abord qu’il n’y a aucune nécessité à répéter certaines bévues d'architectes et à ménager dans les égouts des prisons les réseaux téléphoniques si appréciés des pensionnaires de Mazas. J’ajouterai que là où la cellule est l’exception, le monde des prisons s’instruit de bonne heure à en éluder les contraintes; mais là où la cellule est prise au sérieux par le personnel admi-
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nistratif et où on l’applique avec méthode, toutes ces tentatives sont faciles à décourager, et l’ensemble entier du système en déshabitue les condamnés.
En effet, rentrés dans leurs cellules, les prisonniers belges y restent-ils en face d’eux-mëmes et condamnés à un silence perpétuel? En aucune façon. Le directeur doit entrer et converser tous les jours dans vingt cellules. Les deux aumôniers, les deux instituteurs, les médecins, le brigadier- surveillant ou chef de quartier, doivent un nombre égal de visites. Le chef du travail (et chaque section a le sien) vient apporter la tâche, donner ses indications, surveiller la besogne ou la recevoir. N’oublions pas les visites autorisées d’un comité libre et reconnu : le personnel des prisonniers a beau être nombreux, ce roulement assure à chacun d’eux une moyenne de deux visites par jour.
La durée de ces visites peut varier; mais chacune d'elles permet une conversation véritable. Dans les ateliers en commun le personnel dirigeant passe. Un mot peut se dire à droite et à gauche, mais ce mot ne peut être que bref; car toute familiarité, toute apparence d’abandon, toute confidence un peu prolongée, tout encouragement donné à voix basse, tout soupçon de préférence, auraient vite fait d'agiter les cerveaux des codétenus. Une parole trop peu mesurée, un regard mai interprété enflammeraient les jalousies (toujours si étranges et si vives en de tels milieux) et compromettraient la discipline.
La conversation dans la cellule ne connaît point ces dangers. On s’en aperçoit vite au ton très naturel sur lequel le prisonnier s’adresse à son directeur aussi bien qu’à son gardien. A. Bruxelles, à Louvain, à Gand, j’ai pénétré dans un nombre considérable de cellules, soit
seul, soit plus souvent en compagnie du directeur ou de l’un de ses subordonnés. Dans les conversations que mon entrée provoquait, j’ai presque toujours remarqué les traces des conversations antérieures qu’on reprenait, pour ainsi dire, devant moi, sur les antécédents du condamné, sur la nature de son travail, sur les progrès qu’il avait faits, sur les espérances qu’on lui donnait, sur les relations qu’il entretenait par correspondance avec sa famille, sur l’avenir qu’il pouvait entrevoir pour le lendemain de sa libération, certaine ou possible. On sortait des lettres récentes et d’autres déjà jaunies pour avoir été lues bien souvent : on se montrait des photographies. J’admirais comment le gardien, brave homme, était loin de se tenir en garde ou de se raidir ainsi qu’est obligé de faire celui qui, seul contre trente ou quarante, a toujours quelque désordre ou quelque impertinence à redouter. J’admirais plus encore la connaissance qu’il avait des affaires de chacun. Il n’y avait là rien d’impersonnel ou de factice, rien qui fut inventé pour la circonstance. C’étaient les rapports habituels qui se continuaient, et avec une franchise, une liberté, je dirai même quelquefois avec une gaieté dont je n’ai pas été médiocrement surpris.
Ces maisons ont d’ailleurs un aspect général dont il est bon de dire un mot. Les grands couloirs y sont éclairés par de hautes fenêtres où domine la rosace à formes ogivales ; la propreté des murs, badigeonnés partout à nouveau chaque année ou deux fois par année, aide encore à la répartition d’une lumière qui, sans être intense, n’est pas du tout celle d’un cachot. Des inscriptions placées çà et là vous prient de parler à voix basse : ceci achève de vous donner l’illusion que vous êtes plutôt dans un couvent que dans une prison.
LA VIE EN PRISON
Ce que je dis là, je le sais, n’est pas pour recommander le régime cellulaire auprès de certains publicistes. Je dirai même que si ce régime rencontre chez nous dans quelques sphères une résistance inexpliquée, cette involontaire comparaison pourrait bien en être la cause. — Mais je ne m’arrête point à ce préjugé, et dussè-je accroître les défiances de ceux qui aimeraient mieux voir les gens ressembler à des assassins qu’à des moines, je dirai que lorsqu’on ouvre une cellule de Saint- Gilles, l’illusion ne diminue pas beaucoup. Tout y est rangé, net et luisant comme dans une cellule de nonne. — La fenêtre est large, et, comme nous ne sommes pas entourés ici de maisons à six étages, l’air et la lumière y entrent librement. Les parois semblent toutes reblanchies de la veille : aucun dessin, aucune inscription ne les souille. Mais elles sont loin d'être nues : ici le Christ entouré d’un chapelet ; là une pancarte contenant des maximes morales et qu’on renouvelle tous les mois ; à côté, le règlement de la prison ; dans un coin, une vitrine presque élégante qui contient les restes du pain et les ustensiles du repas, et qui supporte quelques livres. Un conduit, dont les moindres pièces, robinet, récipient, brillent comme de l’argent, peut donner quinze litres d’eau par jour, et rien ne fait soupçonner que le bienfait en soit dédaigné. Enfin, le lit replié s’est transformé en table de travail, et le prisonnier est à sa besogne, confectionnant des chaussures et des habits, de la vannerie ou de la brochure. Vous entrez: le gardien demande poliment au travailleur si la visite ne le dérange pas. Ce dernier se lève et vous reçoit comme chez lui, en homme habitué à faire les honneurs de son séjour. 11 n'a l’air ni contrarié ni en dessous : du moins cela est rare. Impossible de ne pas être immédiatement frappé par
tous ces détails et par cet aspect uniforme de simplicité, de repos, d’aisance et de propreté.
Après un instant d’étonnement, on se demande si tout cela n’est pas dû au caractère belge et n'est pas tout simplement l’effet d’habitudes sociales dont le crime même et son châtiment n’ont pu faire perdre le bénéfice. Oui, sans doute, il serait difficile de faire prendre aussi au sérieux à un Français ces raffinements de propreté 1 et ces apparences extérieures de dévotion dont le Flamand semble avoir également besoin. Mais les vertus se perdent promptement et les crimes se gagnent non moins vite. La ville même de Bruxelles permet d’en juger par comparaison.
Au sortir de la maison cellulaire de Saint- Gilles (qui mérite amplement tons ces éloges) allez à la prison des Petits Carmes ; là vous trouverez l’équivalent de notre Dépôt : des cours et des salles encombrées de gens de toute espèce , vagabonds et mendiants , passagers, hommes à expulser du territoire, individus accusés de contraventions ou détenus pour frais de justice, prévenus dont on n’a pas encore pu établir l’identité, et tout ce personnel se presse dans des chauffoirs et dans des préaux. Vous n’avez qu’à y jeter un coup d’œil : vous verrez tout de suite l’air abruti, sale, vicieux, narquois, insolent, à demi-révolté, à demi-lâche, quelquefois bestial, qui caractérise partout le malfaiteur vivant et causant dans la promiscuité de la prison commune. Les réfectoires et les dortoirs (ceux-ci remplis cependant de petites logettes ou alcôves en fer à claire-voie) exha-
1 Je ne donnerai qu’un détail : quand le guichet s’ouvre pour faire passer la gamelle, il faut que le détenu s’avance avec un torchon à la main pour ne rien laisser tomber de sa pitance et pour éviter jusqu’à la moindre tache.
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lent cette odeur qui, toute pareille à Paris et à Bruxelles, ferait deviner, les jeux fermés, qu’on est dans une prison du vieux modèle ou dans un asile d’aliénés.
Certes, au point de vue pénitentiaire , le retard apporté à la transformation des Petits Carmes est bien regrettable : la plupart des gens qu’on j voit sont aux débuts de la vie criminelle, c’est-à-dire à cet instant où il serait si nécessaire de briser les associations et d’arrêter la formation de l’esprit de corps. Ils ont passé là huit jours : ils s’en souviendront toute leur vie ; et s’il se trouve encore en Belgique tant de condamnés réfractaires au régime moralisateur de la séparation, n’est-ce pas cette promiscuité de la vieille maison bruxelloise qui en sera souvent responsable ? Mais pour la science criminelle, on doit l’avouer, il j a là un terme de comparaison qui est précieux. On voit que la cellule de Saint-Gilles et celle de Louvain ont bien pu bénéficier de certaines habitudes locales, mais qu’elles ont développé ces habitudes et qu’elles ont réussi à les faire aimer de nouveau de bien des gens qui les avaient totalement perdues .
Il vaut donc la peine de regarder de plus près à cette cellule et à son hôte. Comment le prisonnier s’j comporte-t-il? Qu’y devient son caractère? Qu’y devient son moral ? Quelle différence y a-t-il entre les effets de ce régime et ceux du régime commun ? L’étude psychologique est intéressante et letude pénitentiaire ne l’est pas moins.
On a souvent répété que le moine s’habituait à sa cellule et finissait par la trouver douce . En serait-il ainsi du prisonnier belge ?
Le fait certain et authentique est qu’il n’en souffre pas beaucoup. Quand j’ai passé à Louvain, on comptait 18 malades à l’infirmerie, sur un effectif de 565 condamnés. Notre docteur Voisin, qui a visité la maison avant moi, ne s’est pas contenté de cette apparence. Il a examiné en médecin tous les détenus, il les a auscultés et pesés, il les a soumis à l’épreuve du dynamomètre. Les résultats minutieux de son enquête ont été soumis à notre Académie de médecine, et la Commission nommée pour l’examen de son rapport a fait voter par l’Académie les conclusions suivantes 1 :
« Tout en reconnaissant l’utilité incontestée de l’emprisonnement individuel au double point de vue moral et répressif, pour les prévenus et pour les condamnés à de courtes détentions ;
y> L’Académie n’a nullement à se prononcer sur la valeur relative de ces modes d’emprisonnement pour les récidivistes et pour les condamnés à de longues détentions.
» Mais il lui appartient de constater que, d’après les données recueillies en Belgique par le Dr Voisin, le régime cellulaire, même prolongé, lorsqu’il est bien appliqué, n’aggrave pas la situation sanitaire, toujours fâcheuse, des détenus. »
Qu’on remarque bien ces expressions ! Le détenu, quoi qu’on fasse, sera toujours un homme peu aéré, peu nourri, exposé à l’ennui, à la dépression morale, à l’anémie, à la phtisie. . . Mais il ne l’est pas plus dans la cellule bien entendue que dans fes ateliers communs. On ne peut douter qu’il ne soit beaucoup plus à l’abri de tout ce qui est transmissible et contagieux : les chances
1 Voyez Bulletin de la Société des prisons , janvier 1889.
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d’épidémie sont beaucoup plus faibles dans les maisons cellulaires que dans les autres.
Il est vrai qu’on a fait au rapport du Dr Voisin une objection piquante : « Pour juger les résultats de Louvain, a dit un criminaliste espagnol, il faut aller visiter l’infirmerie de Gand. » J’ai dit que parmi ses encellulés, l’administration pénitentiaire de la Belgique recherche ceux qui, pour des raisons particulières, lui semblent hors d’état de supporter le régime de la séparation ; elle les envoie d’office au quartier commun que la maison de Gand a conservé. Or, je suis allé à Gand ; j’ai tout visité dans le plus grand détail : je dois dire que les infirmeries étaient à peu près vides. Dans les ateliers ou salles de travail, j’ai vu un certain nombre d’individus que Louvain n’avait pas voulu conserver. Les motifs de ces décisions se lisaient bien aisément sur les figures mêmes des détenus : c'étaient des hommes d’une intelligence inférieure à la moyenne ou d’une apparence^ bizarre; ils avaient dû apporter dans la cellule plus de penchant à l’oisiveté, au vice ou au suicide que de dispositions pour le travail. Ce souci de dégager la cellule et d’en enlever les éléments qui y souffriraient par trop • n’a donc rien qui mérite d’être raillé. J’y vois une mesure: de sagesse qui modère le système et qui le préserve, pas du tout un aveu qui le compromet.
Voici un second élément d’appréciation. Au bout de' dix ans de séjour à Louvain, tout prisonnier a le droit d’opter entre la continuation de la vie cellulaire ou la vie en commun à Gand. Sur 10 détenus auxquels le choix est offert, 8 au moins préfèrent demeurer en cellule. Puis, sur le petit nombre de ceux qui ont demandé leur transfert à Gand, il en est encore — et j’en ai vu — qui, au bout de quelque temps, redemandent la cellule.
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Devant cette préférence, M. Léveillé, que sa belle passion coloniale et son amour pour la transportation rendent quelque peu sévère pour le régime de l’isolement, s’est mis à dire un jour, après une visite à Louvain : « Mais ces hommes ont la monomanie de la cellule ! ce qui est une preuve de l’abrutissement où elle les a plongés ! » C’était s’en tirer en homme d’esprit. Mais il n’y a ici aucune monomanie, pas plus que les récidivistes qui commettent un crime grave pour se faire envoyer à la Nouvelle ne cèdent à la monomanie de la transportation. Les uns et les autres ont raisonné, à leur point de vue, leurs intérêts ; et le choix des premiers a été fondé sur la comparaison et l’expérience.
Quelques petites considérations ( qu’on appréciera comme on le voudra) influent, il est vrai, sur les dispositions de ces optants. Ils espèrent obtenir plus de réductions de peines et avoir plus de chances d’être graciés dans le régime de l’emprisonnement individuel. Puis ce régime même est tempéré par des douceurs qu’ils apprécient : ainsi, à Louvain, on peut fumer pendant la récréation du préau. Concluons-en — vérité prévue — que la cellule n’est pas aimée exclusivement pour elle-même ; mais reconnaissons aussi que ce régime ne terrifie ni ne désorganise, à beaucoup près, autant qu’on pourrait le croire, puisqu’un individu encellulé depuis dix ans se résigne volontairement à prolonger sa séparation. N’est-il pas surtout remarquable qu’il y revienne de son plein gré, après avoir fait la comparaison des deux systèmes ?
J’ai essayé de faire dans une certaine mesure sur le moral des détenus belges, l’étude que le Dr Voisin avait faite sur leur santé physique. J’ai causé avec un certain nombre de ces habitués de Louvain et de ceux qui
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avaient voulu y revenir ; je leur ai demandé la raison de leur choix. L’un m’a répondu : « Quand je sortirai d’ici, ma famille seule saura que je reviens de prison. Aucun camarade ne me reconnaîtra, tandis que, si j’avais été à Gand, je serais exposé, dans une fête ou dans une dispute, à rencontrer un ancien prisonnier, comme moi, qui essaierait de m’entraîner ou me dénoncerait. » Un autre m’a dit : « Monsieur, du moment qu’on ne peut pas causer librement, autant vaut être seul. Là bas, dès qu’on dit un mot à son voisin, on est exposé à être puni. » Ce dernier était, hélas ! un parricide, mais qui prétendait — en arrangeant un peu son histoire — avoir agi inconsciemment dans une nuit d’ivresse. C’était un petit bossu de cinquante-trois ans, assez gai et qui avait déjà treize ans de cellule. Un autre, condamné pour meurtre de sa belle-mère, était à Louvain depuis dix-huit ans ; donc il y était depuis huit ans par choix personnel. C’était un homme marié : il. avait une fille qui venait le voir. Récemment il avait fait une succession, qu’il avait foute abandonnée à sa femme pour les deux tiers et pour le reste à sa fille. Il travaillait avec ardeur, je puis même dire avec contentement ; il avait devant lui 1,100 francs de pécule disponible.
Tous ne sont pas taillés sur le même type. J’en vis un qui était assez exalté. Il était âgé de cinquante-cinq ans, avait treize ans de cellule ; il discutait son cas et se plaignait vivement de ne pas voir arriver sa grâce. Le gardien qui m’accompagnait le raisonna : il lui rappela doucement certaines circonstances de son crime et quelques-unes des charges qui avaient pesé sur lui. — « Vous affirmez, lui disait-il, que les charges ont été bien exagérées. Je ne vous dis pas non, car moi, maintenant, je vous connais. Mais là-bas on a cru le con-
traire. Si votre sortie avait été trop prompte, ils en auraient été bien irrités, et ils vous auraient regardé d’un mauvais oeil. Voyez-vous, on ne peut pas faire autrement que de ménager ainsi l’opinion de tout un pays. Patientez encore un peu et espérez. » Il me sembla bien que le détenu comprit ces paroles : sa physionomie et son attitude exprimaient dans tous les cas un retour à la résignation, causé moins peut-être par la valeur du raisonnement que par la bonhomie simple et le bon cœur évident de celui qui le lui tenait.
Je cause avec un autre qui est à Louvain depuis quinze ans. Il n’a jamais voulu aller à Gand, quoiqu’il commence, dit- il, à s’alourdir. 11 se loue très fort de la société de patronage de la ville, et son travail lui a déjà économisé 1,200 francs. Beaucoup ont une attitude plus insignifiante. Ils vous disent simplement : « Je suis habitué à ma cellule, j’y suis chez moi, je suis mon maître, je travaille à mon idée. » Ils peuvent sous-entendre : je ne vois que des gens qui me témoignent des sentiments très humains et dont la conversation me récrée et me relève.
Enfin, je suis resté assez longtemps avec le doyen des séparés; il avait vingt-trois ans de cellule. Le hasard voulut que ce fût encore le plus gai de tous. Je dois à la vérité de dire qu’il y avait dans ses manières une pointe d’étrangeté; chaque matin, disait-il en riant, il se levait avec « une imagination » qui lui venait à l’idée, il y pensait en travaillant, toute la journée, et il en avait ainsi jusqu’au soir ; le lendemain il en prenait une autre. Mais tout cela était dit avec plus d’originalité et de bonne humeur que d’exaltation.
Que peuvent être ces « imaginations » d’un homme en cellule? Des rêves de liberté, des projets de vie en
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plein air, des recommencements d’existence, très souvent aussi des souvenirs de lectures et des inventions. A Louvain et dans le quartier cellulaire de Gand, j’ai vu des hommes, grossiers d’apparence, d’anciens cordonniers, d’anciens mineurs, très ignorants avant leur entrée en prison et qui, tout seuls, étaient devenus des artistes ou presque des savants. L’un s’était mis à sculpter, et il avait, sur une grande étagère, une série de bonshommes de bois, groupés en scènes qui représentaient la vie humaine depuis la naissance jusqu’à la mort. C’était archaïque sans le vouloir, mais point du tout ridicule ; quelques statuettes avaient vraiment des attitudes et de la vie, et les scènes étaient arrangées avec une vérité naïve. Un autre s'était amusé à fabriquer des ressorts avec de vieux morceaux de métal, puis à monter des pendules. Il nous en exposait le mécanisme qu’il avait retrouvé lui-même et dont il s'imaginait peutêtre avoir inventé le premier l’explication. Ces pendules marchaient ; il avait même introduit dans l’une d’elles un enjolivement ; il y avait aménagé une petite cellule où se trouvait un personnage en carton, qu’il essayait de faire mouvoir par le mécanisme principal. Se retournant vers nous, il ajoutait en riant, d’une gaieté enfantine : « Celui-là est mon prisonnier, comme je suis, moi, le prisonnier de M. le Directeur. »
Cette ingéniosité patiente du solitaire n’a pas de quoi nous surprendre : elle a été observée dans tous les temps, et elle n’est pas le privilège de ces prisonniers célèbres dont on raconte l’histoire aux petits enfants. En 1830, un rapport des inspecteurs du pénitencier de Cherry-Hill, à Philadelphie, disait : « L’aptitude industrielle des prisonniers cellulaires est telle qu’en général il est inutile de leur fixer une tâche, et la solitude est en
cela si bonne maîtresse que très peu de temps suffit pour leur apprendre un métier. » J’en ai vu moi-même des exemples en plus d’un pays. — « Je suis étonné, me disait l’excellent directeur de la maison centrale de Longholmen, près de Stockholm, de voir combien nos Suédois sont ingénieux. Il m’est arrivé l’autre jour un homme qui ne savait presque rien faire ; j’ai voulu avoir des appareils et des boîtes de photographies ; je lui ai donné un modèle, et il l’a reproduit, mais véritablement très bien. . . Je vais vous en montrer un autre qui est menuisier. Cela ne lui a pas suffi : sous prétexte qu’il avait joué quelquefois de l’accordéon, il a voulu se monter un petit harmonium qu’il va vous faire voir et entendre. L’homme l’a fabriqué avec les bouts de bois qu’il avait le droit de mettre de côté, et il a fait les touches avec les débris d’os que je lui ai permis de demander à la cuisine. . . » En effet, quand nous arrivâmes près du menuisier-musicien, il découvrit sans mot dire l’instrument de son invention, et il se mit à en jouer avec une satisfaction qui s’accrut encore quand on lui traduisit nos compliments.
Ainsi, je ne puis guère accepter le jugement porté par M. Charles Lucas sur la vie cellulaire ; il prétend qu’elle ne permet ni l’initiative, ni l’épreuve, ni l’effort, sans lesquels il n’y a pas de moralisation. Je ne veux certes pas exagérer l’importance de l’initiative dans la vie d’un prisonnier ; mais je dirai que, si faible qu’elle soit, elle est encore plus aisée chez un homme affranchi de la tyrannie de ses co- détenus. Il ne faut pas confondre l’initiative personnelle avec l’entraînement des passions surexcitées ; et on est surpris de voir M. Lucas invoquer précisément1 contre le système cellulaire prolongé le
1 Voyez dans l’enquête de 1873 (tome II) la déposition de M. Stevens et sa discussion avec M. Lucas.
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petit nombre de punitions infligées à Louvain, comparativement à celui du quartier commun de la maison de Gand (1 contre 10). o Ce système, dit-il, évite les difficultés et par conséquent n’aguerrit pas. » — Non seulement on pourrait répondre, comme l’a fait M. Stevens, que dans les prisons en commun on est souvent obligé de punir pour l’exemple ; mais il y avait lieu de rappeler que presque toutes les fautes contre la discipline viennent de l’esprit d’imitation, de la corruption mutuelle et de l’étrange « respect humain » qui fait qu’un prisonnier, désireux de s’amender, hésite devant les sarcasmes qui l’attendent. Le prisonnier en cellule pense à son travail, il le prépare, le conduit, l’organise, au moins autant que l’autre prisonnier. Je me souviens d’avoir vu s’expliquer au prétoire de Saint-Gilles, un homme qui demandait un changement d’occupations ^il travaillait depuis quelque temps à certaines pièces ; il faisait valoir qu’il était temps de lui en confier certaines autres, où son bénéfice serait un peu plus gros. Sa réclamation fat écoutée avec sympathie et très impartialement discutée en présence des gardiens compétents. Ce cas n’est pas rare 1 .
Je crois donc que M. Stevens, l’éminent directeur de Saint-Gilles, avait pleinement raison quand il me disait : « Nos prisonniers gardent mieux leur individualité dans la cellule que dans le quartier commun. » La différence est, en effet, très saisissable à la vue. Le quartier com-
1 On a vu plus haut que dans nos maisons centrales 11 se produit de pareilles demandes ; mais on a vu aussi qu’elles étaient inspirées le plus souvent par une camaraderie suspecte. Dans le système cellulaire un pareil motif n’existe pas ; le prisonnier qui réclame le fait dans des vues utiles, après réflexion et par sa propre volonté.
mun, s'il comportait une plus grande liberté de parler et d’agir, développerait davantage l’action ou la résistance, mais il favoriserait outrageusement la corruption. Avec la loi du silence, il impose les mêmes habitudes de tenue, de regard, et quoiqu’il n’y ait ni conversation à haute voix ni entente suivie, le même esprit de corps : on n’ose pas s’en départir, quand on est là sous les yeux les uns des autres et qu’on se sent, pour ainsi dire, confondu dans la honte commune. La séparation a pu suggérer d’abord au condamné des réflexions plus amères et plus tristes. Mais peu à peu il a réagi : il s’est mis à organiser son existence selon ses goûts. L’espace a beau être petit et le cercle des occupations restreint : l’imagination humaine a vite fait de l’agrandir et de le peupler. Elle vit désormais avec des personnages factices dans des souvenirs et dans des rêves de son choix, et elle se construit une existence dont nul ne la dégoûte ou ne la décourage. C’est à la condition, je le reconnais, que la pensée ne se perde pas dans le vide absolu, qu’elle reçoive quelques aliments et respire dans une atmosphère morale. Mais ces secours, on l’a vu, ne manquent point dans les prisons cellulaires de la Belgique ; car la conversation honnête et fructueuse, la bonne et vraie société, celle des concours justes et de l’assistance charitable, le détenu séparé en jouit plus sans doute qu’il n’en a joui personnellement nulle part ailleurs, mais surtout plus qu'il n’en jouirait dans la compagnie journalière de ses pareils.
Il ne faut donc pas s’étonner si le solitaire s’habitue à son séjour, s’il finit par en aimer les moindres coins et les moindres accidents. Il arrive parfois que, pour une raison ou pour une autre, on le change de cellule Celle qu’on lui donne ressemble de tout point à celle qu’on lui fait quitter : je ne vois pas ce que l’œil d’un visiteur
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trouverait à y distinguer. Directeurs et aumôniers m’affirment cependant que ce changement est toujours très pénible : il est des détenus qui vont jusqu’à en faire une véritable maladie.
Cette adaptation qui s’établit entre l’homme et sa cellule comporte plus d’une déchéance. La note de notre Académie de médecine le rappelait avec bon sens, la prison, qu’elle soit cellulaire ou qu’elle ne le soit pas, est un régime exceptionnel, fâcheux à la nature. Qui peut le nier? Les mœurs du prisonnier, par exemple, sont toujours exposées. Est-ce dans le quartier ordinaire, est-ce dans la cellule qu’elles le sont le plus? Elles le sont diversement dans l’un et dans l’autre, et peut-être ne vaut-il pas la peine de rechercher sous quelle forme le péril est le plus vif et le plus répugnant. Sans insister sur un tel sujet, ne pouvons nous cependant dire que^ce qui suppose un attentat contre une personne étrangère ou l’aggravation de deux perversités par l’union de leurs turpitudes, demande encore plus à être combattu ou prévenu par la discipline pénitentiaire ?
L’adaptation se paie encore d’une autre manière. Elle amène très peu de cas de folie véritable ; mais il y a ce que les Belges appellent « le coup de la cellule » et qui se fait surtout sentir quand le prisonnier est rendu à la liberté. Si vous sortez d’un endroit obscur et silencieux où vous avez séjourné longtemps, vous êtes pris de bourdonnements, d’une espèce d’inquiétude physique et de vertiges. Le détenu qui quitte sa cellule est à peu près de même : il lui faut du temps pour que ses sens et son jugement s’accommodent , comme autrefois , aux bruits du monde, aux impressions du dehors, à la vue et à la parole des gens. Il est ombrageux, soupçonneux : il a une tendance à l’hallucination ou au moins à l’illusion :
il croit que chacun le surveille. Mais c’est là un état aigu et qui ne dure pas longtemps.
En résumé, peut-on faire vivre impunément un homme en cellule? Est-il possible d’arracher un condamné — c’est là le grand point — à la promiscuité dégradante des prisons anciennes sans compromettre sa vie, sa raison et sa volonté? Oui, ce problème, les Belges l’ont résolu. Ils ont établi un système qui est la séparation et qui n’est pas la solitude complète. Quelques personnes même trouveront qu’ils ont dépassé le but en rendant la cellule trop peu désagréable et en affaiblissant ainsi l’expiation. Un instant, le gouvernement belge lui-même l’a cru : « Notre cellule, me disait M. le Ministre delà Justice, M. Le Jeune, n’intimide plus assez. » Je ne suis pourtant pas trop ému 1 * * 4, quant à moi, de ces adoucissements auxquels il est toujours si facile de retrancher quelque chose et qui peuvent être subordonnés tous à des vues d’amendement moral. Il me semble qu’un encellulement de dix ou quinze ans constitue de toute manière une expiation sérieuse ; et il serait bizarre qu'après avoir traité le système de barbare et d’anti-humain, l’on en vint à le considérer comme trop doux.
Ici encore il faut consulter l’expérience acquise. Le détenu s’habitue à sa cellule, et pour lui aussi elle s'adoucit. 11 n’en est pas moins vrai que l’heure de la libération, surtout si elle est subite, cause une révolution dans tout son être. On en a vu dont cette joie inattendue avait compromis l’existence même : car la prison sera
1 Je crois que les pouvoirs publics de Belgique ont heureusement
renoncé à modifier gravement l’ensemble de leur régime cellulaire. Ils ont compris que le mieux est trop souvent l’ennemi du bien. Ils
s’appliquent seulement à compléter leur système par la libération
conditionnelle et le patronage.
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toujours une prison. Dans les grands ateliers de Gand, j’ai entendu l’un des pensionnaires dire au directeur, dans une conversation familière : « Oh ! si vous avez une grâce ou une libération conditionnelle à m’annoncer; faites-le d’avance et tout doucement, sans quoi je serais capable d’en mourir. »
Défions-nous donc de toute exagération en quelque sens que ce soit. La cellule bien entendue n’est point barbare puisque, fermée à la mauvaise société, elle est suffisamment ouverte à la bonne ; mais la cellule ne deviendra jamais trop agréable; car, pour en atténuer le supplice et le rendre tolérable, il faut y travailler sans cesse et s’y rendre peu à peu digne de goûter la conversation, les conseils et la direction des honnêtes gens.
Est-ce là le résultat accidentel d’une entreprise locale? Est-ce un succès exceptionnel dû à des caractères de race? Et serait- il impossible d’introduire dans d’autres pays de telles institutions pénitentiaires? J’ai déjà montré que la Belgique, pour peu qu’elle s’attarde sur un point ou sur un autre en des pratiques surannées, connaît les pires misères de la prison. C’est aussi le moment de rappeler que la Belgique, malgré sa prospérité, est un pays rempli d’éléments dangereux, que ses grandes luttes électorales, l’hospitalité qu’elle donne à tant de réfugiés politiques 1 , l’abondance de ses ouvriers étrangers, les fréquentes agitations de sa population indus-
Et quelquefois à d’autres. Voyez plus haut, page 174, note.
trielle, surtout dans le grand bassin houillier du Borinage, le développement enfin qu’elle laisse prendre à l’alcoolisme (puisqu’elle vient en tête de tous les Etats de l’Europe avec une consommation de 12 litres 1 par tête d’habitant) ; tout cela fait de la Belgique un pays malheureusement trop favorable à l’extension du délit. Aussi, de 1840 à 1888, le nombre des condamnés à l’emprisonnement y avait-il doublé ; mais en France, dans la même période, il avait plus que triplé 2. C’est une différence notable, et on ne voit pas qu’on puisse l’attribuer à autre chose qu’à la grande avance prise sur nous par la Belgique dans sa réforme pénitentiaire.
Il est un pays voisin de la Belgique, qui, bien qu’avec plus de lenteur, est entré méthodiquement et sûrement dans l’application de l’emprisonnement individuel ; c’est la Hollande. De ces deux nations, la première est catholique, la seconde protestante ; celle-là est remplie de centres industriels, celle-ci presque tout entière est ou agricole ou occupée à la longue navigation commerciale. Le tempérament national diffère également beaucoup dans l'un et l’autre pays. Le Hollandais est flegmatique : le Belge semble souvent avoir allié à la ténacité et à l’esprit d’organisation des pays du Nord des restes héréditaires de l’humeur bourguignonne et de la passion espagnole. La Hollande n’en a pas moins établi la cellule, comme sa voisine, et elle paraît bien décidée à en étendre graduellement l’application. Je ne sais si elle
1 Viennent ensuite : l’Allemagne (8 litres) ; la France (4, au lieu de 1,40 en 1850); la Russie (3,5) ; l’Angleterre (stationnaire à 2,67) ; la Norvège (1,70) ; l’Italie (0,90). Voyez la Revue scientifique du 4 février 1891.
* Voyez le discours de M. Le Jeune à la Chambre des représentants de Belgique, le 9 mai 1888.
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n’en a pas encore plus atténué la rigueur : car la tendance à radoucissement des peines est général dans toute l’Europe, et les Etats qui pratiquent cet emprisonnement solitaire, réputé un instant si cruel, cèdent plus que les autres à cette tendance. Mais en Hollande aussi cet adoucissement se rachète en quelque sorte ou se justifie 1 par un grand souci de l’amendement moral.
Je n’insisterai pas sur ce qui est commun aux prisons des deux Etats, dans tout ce qui touche, par exemple, à l’organisation du travail, aux visites, à l'instruction primaire ou professionnelle des rares condamnés qui arrivent à la prison encore illettrés. La Hollande veille autant que la Belgique à ce que ses détenus aient des lectures qui les récréent et leur profitent. Dans chacune de ses cellules, il y a l’ouvrage de Richardson sur l’alcoolisme, à demeure* avec la Bible. Le détenu les lit-il? Oui, sans doute, comme un homme enfermé pour vingt-quatre ou quarante-huit heures en un compartiment de chemin de fer avec un seul journal, le lit du premier mot jusqu’au dernier (y compris les annonces) . Quant à la bibliothèque, elle donne un moyen de vérifier le grand soin qu’ont les Hollandais de respecter la liberté de conscience de chacun, même parmi les délinquants. Les livres destinés aux catholiques et les livres réservés aux protestants se distinguent à première vue par la couleur de leur reliure. Le culte de chaque détenu est inscrit sur la pancarte affichée à la porte, et c’est une indication 2 que tout le monde est tenu de respecter scrupu-
1 II se justifie peut-être moins qu’en Belgique où la durée de la cellule est, quant à présent, plus longue.
2 On pousse même assez loin les distinctions. A la prison d’Amsterdam, rinspecteur lisant la pancarte d‘un détenu, se retourne vers moi et me dit : « Celui-ci est un janséniste. » Ce n’était pas que
leusement. Cette diversité n’empêche pas les pouvoirs publics de chercher pour les croyances religieuses un terrain commun. Trois fois par jour, les portes des cellules s’entr’ouvrent diagonalement, et tous leurs hôtes entendent une prière commune faite en un point central par un gardien : les termes de cette prière sont choisis de manière à être acceptés de toute confession.
Au fur et à mesure que la Hollande s’engageait davantage dans la réforme de la prison par la cellule, sa criminalité diminuait. Elle diminuait en chiffres absolus, bien que sa population augmentât de 50 0/0, et que le nouveau code pénal fût plus sévère que l’ancien pour les actes contraires aux mœurs. Sur notre continent, peu de délits ont plus augmenté que le délit de vol. Eh bien ! la Hollande fait exception. En 1851, année où elle commença à appliquer timidement la cellule, elle comptait par 100,000 habitants 111 condamnations pour vol. En 1881, son nouveau code consacrait et étendait les progrès de l’idée nouvelle : elle voyait en même temps ce chiffre de 111 tomber à 79,5. En 1887, elle ne constatait plus que 52,7. Si en 1889 elle a eu une légère recrudescence, elle est restée encore à 66,5, c’est-à-dire bien au-dessous des chiffres d’il y a 40 ans L
La cellule serait-elle plus malaisée à pratiquer chez les populations du sud que chez les populations du nord ? Mais pourquoi ? Est-ce que ce ne sont pas les hommes des pays chauds qui ont fourni le plus d’anachorètes et
l’individu en question se fût fait des convictions bien profondes et eût étudié Y Augiistinus. C’était un jeune marin de dix-sept ans, condamné pour désertion.
1 Je dois ces chiffres aux amicales et précieuses communications de M. Pois, un des promoteurs du nouveau Code pénal hollandais^ professeur à l’Université d’Utrecht, et dont je n’ai pas à faire l’éloge auprès des criminalistes européens.
LA VIE EN PBISON
de solitaires ? Dans la prison de Leuwarden où les Hollandais envoient, pour y vivre en commun, les hommes ayant déjà fait cinq ans d’emprisonnement individuel, le directeur me montrait les cellules de punition, cellules étroites et obscures. Et à ce propos, il me faisait cette réflexion que, pendant l’hiver, les détenus s’arrangeaient de manière à éviter la cellule, et que s’ils s’y laissaient quelquefois mettre, c’était seulement dans les mois de l’été : car alors ce confinement à l’ombre les effrayait beaucoup moins.
Il ne faut donc pas s’étonner si la cellule a pleinement réussi dans le Portugal, où elle fonctionne depuis quelques années, et où elle s'applique aux malfaiteurs condamnés au moins pour cinq ans. Je n’ai point visité les maisons du Portugal ; mais le 13 février 1889, la Société de législation comparée, à Paris, entendait un de ses membres, M. Georges Level, qui les avait vues. Il avait d’abord admiré — comme on peut le faire ailleurs — combien ce régime se prête à l’organisation du travail. « Des industries très variées sont exercées dans la prison cellulaire de Lisbonne, depuis la chaussure, les sabots, les équipements militaires, jusqu’à la menuiserie, l’ébénisterie, la fabrication des parapluies, des cannes, etc. Un système de dégagement, très bien étudié, permet d’employer les condamnés à tous ces travaux sans qu’ils communiquent jamais entre eux et même sans qu’ils puissent jamais se rencontrer. Chaque condamné a en outre un petit jardin qu’il peut cultiver, et dans lequel il est astreint quotidiennement à un temps déterminé de séjour ou de promenade1. » Aussi le témoin
1 II est aisé de transformer ainsi la portion close du préau où les détenus viennent individuellement et tour à tour. Il suffit d’y
pouvait-il affirmer que les prisonniers qu’il avait vus ne paraissaient pas atteints d’anémie morale ou physique. »
S'il en est ainsi dans des pays qui se rapprochent beaucoup du nord et dans un pays placé au sud de l’Europe, en quoi le régime cellulaire prolongé serait-il impossible en France ou en Allemagne ? Il y a des diversités sans aucun doute. D’après les rapports lus au Congrès de Stockholm, il parait qu’en Autriche les Allemands sont plus longs à se faire à la cellule que les Hongrois et que les Slaves; et nul doute que chez nous l’ouvrier parisien, habitué aux réunions bruyantes, aux fêtes, aux coalitions, aux discussions politiques, ne souffre plus de l’isolement qu'un cordonnier de village ou qu’un mineur. Il faut admettre aussi que certains tempéraments pléthoriques en pâtissent davantage. Est-il nécessaire, est-il possible de chercher des modes de punition proportionnés au goût de chacun ? Un traitement uniforme, on ne peut se dispenser d’en convenir, fait à des individus très inégaux un sort qui devient par cela même inégal et, à ce titre, peut, avec une certaine vraisemblance, être accusé d’injustice. Mais, si on peut « individualiser » la peine, il n’est pas de régime (et c’est peut-être encore là le plus décisif de ses avantages) qui s’y prête aussi aisément que le régime de la séparation. Un détenu méiitet-il plus de ménagements qu’un autre, et a-t-il besoin de plus de consolation : en est-il plus digne par les circonstances de sa faute et par la manière dont il en subit le châtiment ; la cellule seule permet d’en tenir compte, pour cette raison que ce qui s’y dit et ce qui s’y
laisser la terre non recouverte de briques ou de bitume et d’y planter deux ou trois arbustes. \
LA VIE EN PRISON
passe est inconnu des autres détenus et ne peut donner aucune occasion et aucun prétexte de troubler la discipline. Qu’on n’invoque donc plus pour la combattre la diversité des individus. Cette diversité, la promiscuité de la vieille prison ne la supprime pas davantage, et elle a précisément cet inconvénient énorme qu’elle ne peut à peu près rien pour assouplir l’uniformité odieuse du traitement qu’on y inflige à tous les coupables.
Sait-on d’ailleurs à quoi tient l’inégalité la plus marquée dans les dispositions des prisonniers à l’égard de la cellule ? Ce sont les documents- français qui sont sur ce point les plus clairs. On n’a qu’à parcourir l’ensemble des notes 1 recueillies et publiées par notre administration pénitentiaire sur nos essais si rares et si incomplets de réforme. Tout ce qui s’y lit d’un bout à l’autre peut se résumer en deux mots : parmi nos condamnés, les meilleurs préfèrent la cellule ; les plus mauvais la redoutent. Ceux qui sont frappés pour la première fois, ceux qui conservent l’espoir et la volonté de se réhabiliter, en supportent plus volontiers l’épreuve ; les récidivistes, les gens qui ne demandent qu’à se corrompre davantage et à en corrompre d’autres avec eux, font tout pour éviter ce mode de châtiment qui réduit leurs penchants les plus dangereux à l’impuissance.
La voie est donc toute tracée : l’administration pénitentiaire sait que lorsqu’un arrondissement est pourvu d’une prison cellulaire, il y a toute une population flot—
1 Application du régime d' emprisonnement individuel en France , 1 vol. petit in-4°. Paris, imp. du Journal officiel , 1885. — * De nouvelles notices sont arrivées depuis lors au Ministère de l’Intérieur. Si elles n’ont pas été publiées jusqu’ici, c’est qu’elles sont de tout point conformes aux premières. C’est ce qu’a Lieu voulu m’expliquer le chef si distingué et si obligeant du premier bureau, M. J. Raynaud.
LE COMBAT
tante et vagabonde qui émigre. Transformez donc d’abord toutes les prisons départementales selon la loi, aujourd’hui encore inexécutée, de 1875 ; est-il possible que ce gibier de prison, chassé d’arrondissement en arrondissement, ne se décourage pas de son genre de vie et ne change pas enfin ses habitudes ? A cet essai qu’on ferait de région en région devrait correspondre, comme en Hollande, une extension progressive du régime de la cellule. On en verrait ainsi expérimentalement les résultats, et il serait toujours temps de maintenir ou d’abaisser à un maximum le nombre des années à subir en isolement.
Restent deux questions souvent agitées dans les congrès pénitentiaires. La cellule convient-elle aux femmes et aux enfants ? J’ai parlé assez longuement des enfants pour n’avoir pas besoin d’y revenir. Quant aux femmes, je ne vois aucune raison de les traiter autrement que les hommes. D abord l’association vicieuse et criminelle est/ aussi à redouter pour elles que pour nous. Elles aussi ont leur argot, leurs signes de ralliement, leur solidarité dans la honte et dans la haine, leurs moyens de se concerter pour accroître les ressources de leurs métiers inavoués, leurs artifices pour tromper ensemble la nature lorsque l’emprisonnement met en commun leurs regrets, leurs désirs et les souvenirs de leurs habitudes passées. Chez elles, qui ne le sait? les plus vieilles savent corrompre les plus jeunes, et les plus rouées donner de la malice aux plus bêtes. Notons aussi qu’elles ne sont pas moins poursuivies par les hommes que ceux-ci ne sont recherchés par elles. Ignore-t-on qu’il y a des individus dont le passe-temps est de retrouver la pi&te des jeunes filles traduites en police correctionnelle et de tomber sur elles à la sortie de la prison ? Quelles facilités
LA VIE EN PRISON
n’ont- ils pas quand les prévenues et les condamnées peuvent se désigner et, il faut le dire dans toute l’affreuse propriété du mot, se vendre mutuellement ? Aucune femme qui se perd ne se perd seule : il n’en est donc aucune qui, lorsqu’elle a dévié d’une façon quelconque, ne doive, et pour elle et pour les autres, être séparée de tout milieu capable de recevoir ou de communiquer la contagion.
Mais la femme peut-elle supporter la séparation? Pourquoi non, si on emploie les mêmes moyens pour la lui rendre tolérable ? Les travaux sédentaires, les jours passés solitairement dans une chambre en face d’une tâche monotone sont plus fréquents dans la vie des femmes que dans celles des hommes ; et il est évident qu’elles ont moins l’habitude et le besoin de la vie active, du remuement, de l’effort musculaire. Elles ont, dit-on, le besoin de causer. ... Je répète ici que des personnes soumises au régime belge ou hollandais parlent réellement plus et ont plus de sociabilité que les prisonniers obligés de violer le règlement et de s’exposer à une punition pour échanger furtivement quelque proposition déshonnête.
Les prisons de Hollande ont toutes leur quartier de femmes avec une vingtaine de cellules (dans une maison qui comprend environ 200 cellules de détenus). Les directeurs ne font aucune différence entre cette portion de leur personnel et l’autre : il est même certain que le petit nombre des femmes incarcérées permet de les visiter davantage, de se prêter plus complaisamment à certaines exigences, de les faire plus souvent sortir à tour de rôle pour aider à quelque travail de ménage en compagnie d’une gardienne. A Utrecht, je vis une cellule un peu plus grande que d’habitude. Je ne sais si elle est ré-
servée, de fondation, aux mères n’ayant pas encore sevré leurs enfants ; mais elle était alors habitée par une femme à qui on avait laissé son nourrisson : c’était son occupation principale, avec un travail qu’elle pouvait quitter et reprendre à volonté. Quelques instants après, je traversai l’une des pièces séparées des locaux réservés au blanchissage du linge. Une jeune femme, ou fille qui, l’année précédente, figurait tous les soirs dans je ne sais quelle apothéose d’un cirque d’Amsterdam, sous le nom et les attributs de la belle Galathée, travaillait consciencieusement à un plantureux savonnage, et elle ne paraissait pas s’ennuyer plus qu’une ouvrière ordinaire.
Sur cette question de la cellule appliquée aux femmes, j’ai questionné le directeur actuel de Saint-Lazare (qui, avant de gouverner notre grande prison de la rue du Faubourg Saint-Denis, a été fonctionnaire dans des prisons d’hommes). Son avis est que la femme supporte la cellule mieux que l’homme ; et il ajoute que son amour-propre, sa ténacité à ne jamais vouloir s’humilier ni demander grâce, lui faciliteront toujours beaucoup plus l’accoutumance.
Pour me résumer, j’ai conclu un précédent chapitre en disant que rien ne pouvait aussi bien que la cellule briser l’association mauvaise et dangereuse. Je conclus celui-ci en disant (j'espère l’avoir prouvé) que rien ne permet aussi bien que la cellule d’organiser la vie des détenus honnêtement, moralement, avec une discipline facile et humaine, avec des relations très restreintes assurément, mais qui du moins font toutes connaître au prisonnier une société profitable, consolatrice, mettant la charité à côté de la justice, imposant plus aisément le respect, provoquant plus sûrement quelque reconnais-
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sance, donc n’étouffant nullement l'instinct social, et lui refusant uniquement les satisfactions malsaines de cette société coupable, monstrueuse, contre nature, périlleuse pour tous, qu’on appelle la société des condamnés et des détenus.
Mais ce n’est pas tout. Pour l’immense majorité des condamnés, la prison n’est qu’un lieu de passage plus ou moins long. Faire vivre le détenu, lui donner du travail, essayer de l’améliorer tout en le punissant, cela est déjà beaucoup. Il faut cependant aviser aux moyens de le faire sortir de la maison pénitentiaire. C’est là un problème nouveau, étroitement lié au précédent et qui est également rempli de difficultés.