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III

Mais avant d’en revenir au lien nécessaire du patronage et de la libération conditionnelle, il est peut-être bon de se demander pour qui celle-ci est faite et à quelles conditions essentielles elle doit être subordonnée.

Deux hommes d’un bon sens également ferme, deux de ces esprits qui savent ce qu’ils veulent, M. Pois et M. Stevens m’exprimaient tout récemment sur ce point des opinions tout à fait opposées. Ce dissentiment m’a surpris; car j’estime qu’il est aussi périlleux d’être en désaccord avec l’un qu’avec l’autre des deux maîtres de notre science.

Le nouveau code pénal néerlandais ne permet la libération conditionnelle qu’au bout de trois années d’emprisonnement réellement subi, et lorsque les trois quarts de-

LE COMBAT

la peine ont été exécutés. M. Pois, qui est cependant l’un des promoteurs ou des auteurs de cet admirable code, me dit : « Cela est excessif, ces conditions sont trop dures ; elles empêchent les petits condamnés de bénéficier de la loi nouvelle, et cependant la libération conditionnelle est plus faite pour relever le courage des faibles que pour adoucir la situation des grands coupables. » — Quelques jours après, M. Stevens me soutenait au contraire que la libération conditionnelle et le patronage sont plutôt faits pour les hommes condamnés à de longues peines. Selon lui, en effet, la libération conditionnelle vise deux catégories : 1° ceux qui ont déjà pu être amendés par la prison ; 2° ceux qui ont quelque peine à rentrer dans la société. Or, l’un et l’autre de ces deux cas suppose, me disait-il, ou réclame une certaine prolongation de la peine. Avec les peines courtes on ne peut pas constater l’amendement, et d’autre part l’individu n’a pas autant perdu ses connaissances, ses relations, il lui est plus aisé de reprendre par lui-même ses anciens moyens d’existence.

— Je ne crois pas, pour ma part, qu’on puisse ainsi mesurer à la gravité de la condamnation première ou à la longueur matérielle de la peine subie l’aptitude à être ou à n’être pas l’objet d’une libération conditionnelle. Dire que nul ne peut l’obtenir avant d'avoir subi au moins la moitié de sa peine — quelle qu’elle soit — n’e^t-ce pas d’abord assurer l’égalité sous sa forme la plus équitable, l’égalité proportionnelle ? Sans doute, ce serait pour une administration un soin de paperasserie accablant et en même temps un souci puéril que de s’occuper de la libération conditionnelle des hommes condamnés à huit jours, à quinze jours et même à trente jours d’emprisonnement. Mais nous raisonnons dans l’hypothèse où la

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majeure partie de ces courtes peines a disparu et a été remplacée par des mesures plus rationnelles. Or, il peut déjà y avoir un intérêt social à libérer provisoirement un homme condamné à dix mois ou à un an. Supposez que sa famille vous dise, preuves en mains : « Libérez-le sous condition, et il peut reprendre encore la boutique ou l’atelier que nous, sa femme', son fils, ou son père, avons réussi tant bien que mal à lui maintenir ; mais gardez-le un mois encore, et les efforts que nous avons faits seront perdus ; lui et nous serons désormais des gens ruinés et définitivement déclassés 1 » J’estime que, dans ce cas, la demande doit être examinée sérieusement.

D’un autre côté, pourquoi le grand coupable ne seraitil pas admis, lui aussi, à prouver qu’il est en mesure de faire faire à la société l’économie de quelques années de geôle, qu’il est encore capable de restituer à la société une force productive, en état enfin de lui faire honneur d’une créature humaine repentante et amendée? Puisque c’est un grand coupable, il a été condamné à une longue peine, à dix ans de cellule, je suppose. Il en a déjà fait cinq. N’est-ce rien ? Et l’Etat va conserver sur lui tous ses droits pendant cinq années encore, cinq années, non pas de grâce banale, simple témoignage de la lassitude ou de l’indifférence du pouvoir, ou expression du désir qu’il a de faire de la place dans ses prisons trop pleines ; mais cinq années de véritable épreuve, pendant lesquelles le libéré sera tout à la fois aidé et surveillé !

Sur quoi maintenant doit-on se régler pour savoir qui doit être l’objet de telles mesures? Sur trois ordres de renseignements : 1° sur ceux qui ont trait aux antécédents, à la gravité du crime commis, au scandale qu’il a causé, aux ruines qu’il a produites, à l’effroi qu’il a propagé dans une contrée ou dans une ville et aux souvenirs

qu'il y a laissés ; 2° sur ceux qui se rapportent à la conduite actuelle du détenu, aux marques d’amendement qu'il a pu donner, à ses aptitudes physiques ou morales, aux moyens d’existence qu’il a conservés, à ceux qu’il a pu acquérir, aux relations de famille et d’amitié qu’il a su entretenir encore ; 3° enfin, sur ceux qui permettent d’asseoir un pronostic vraisemblable pour le lendemain de sa sortie, grâce aux promesses faites, aux engagements pris, aux cautions morales qu’on aura pu obtenir en sa faveur. Il est aisé de deviner quelles sont les sources où l’on peut puiser ces documents : les magistrats qui l’ont condamné, les directeurs de prison qui ont fait subir la peine, les autorités du pays où réside la famille, voilà les gens compétents. Ajoutez-y les membres des sociétés de patronage qui doivent être admis à leur prêter leur concours, à s’éclairer auprès d’eux, à les éclairer à leur tour s’il y a lieu, bref, à mettre leur propre zèle au service de la fin également poursuivie par les uns et par les autres.

L’écueil le plus grave où risque de sombrer cette institution si intelligente et si humaine, il faut le dire bien hautement, c’est la faveur ; c’est surtout la faveur politique. Dans un grand établissement pénitentiaire du centre de la France, un fonctionnaire des plus recommandables par la droiture et la sincérité de son esprit, me faisait à ce sujet ses confidences. « Rien, me disait-il, n’a été mieux conçu que la libération conditionnelle ; il n'y a rien qui puisse être plus facilement organisé et donner des résultats meilleurs si on en laisse l’économie aux hommes de métier, à ceux qui, professionnellement, n’ont en vue que la justice. Mais, si les recommandations politiques s’en mêlent, c’est à en décourager ses plus chauds partisans. Nous avons eu ici un homme qui avait

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été un instant le maire d’une ville importante : il avait fait des opérations frauduleuses, d’où était résultée pour ses concitoyens une perte d'un certain nombre de millions : il avait sciemment ruiné de pauvres gens. Nous n’avions, quant à nous, rien à apporter de particulièrement favorable sur son compte. Malgré tout, on n’a même pas attendu, pour le libérer, qu’il eût accompli, selon la loi, la moitié de sa peine. A côté de lui était un ancien sous-officier qui, dans un jour d’oubli, avait soustrait à l’un de ses chefs cinq ou six bouteilles de Champagne. C’est un de nos meilleurs détenus : nous appuierions volontiers pour lui une proposition de libération conditionnelle. Eh bien ! on le laisse dans la maison, bien qu’il ait accompli environ les trois quarts de sa peine. Ce n’est malheureusement pas un fait unique, exceptionnel, quoiqu’il soit plus saillant que les autres. Mais celui-là, je l’ai vu par la correspondance des détenus que j’ai à lire, il a été singulièrement commenté. » Aurais-je tort de conclure de mon côté, en disant : autant il y avait des pensionnaires dans cette maison centrale, autant il y a eu d’hommes caressant et propageant le plus possible cette idée, que la véritable justice n’existe pas, puisqu’elle est violée par ceux-là mêmes qui se donnent mission de la venger.

Mais supposons qu'on tienne rigoureusement la main à une application plus consciencieuse et plus juste de la loi, quel est ici l’office du patronage ?

On a cru longtemps que le patronage était une chimère destinée à occuper les loisirs de quelques hommes géné-

reux au profit de quelques libérés plus malins que les autres. En fait, le patronage a eu jusqu’ici beaucoup de peine à s’exercer. Pourquoi? Parce qu'on attendait, pour s'occuper de l’ancien condamné, qu’il fut complètement libre, qu’il eût payé toute sa dette à la société, donc qu’il fût devenu légalement maître de tous ses actes. Dans ces conditions, le premier souci du libéré était de bien se prouver à lui-même qu’il était libre et de se dédommager, soit d'une manière, soit de l'autre, de ses longues et dures privations.

Il en trouvait le moyen dans son pécule de sortie dont il était vraiment difficile de lui disputer la possession et l’usage. Ainsi voit-on couramment en France un libéré dépenser en quelques jours toutes les économies faites sur les gains du travail de la prison. Les jeunes détenus mineurs en ont eux-mêmes pris l’habitude. Un jour, à la Petite-Roquette, je m’arrêtai avec le gardien devant un jeune homme de 17 à 18 ans environ ; comme il. était fort intelligent et d’une très grande dextérité, l’entrepreneur lui avait confié un travail délicat, qu'il exécutait à l’aide d’une machine compliquée, et qui lui rapportait de très jolis bénéfices. Je demandai à combien pouvait monter son pécule de sortie. On fit tout de suite le compte avec lui : la somme devait monter à plusieurs centaines de francs. Je le questionnai pour savoir ce qu’il en ferait. Il redressa vers moi sa mine gouailleuse et me dit : J’en ferai deux parts : l’une, je la garderai pour le régiment, et l’autre, ma foi, je la claquerai en deux ou trois jours. » Le gardien haussa les épaules en homme habitué à en voir et à en entendre beaucoup, et il me dit : « Ce n’est pas la moitié, allez, c’est bien le tout qu’il aura claqué dans deux jours! » Peu de temps après, on exécutait, à quelques pas de là, Kaps, un jeune criminel de 19 ans à

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peine, qui, lui aussi, avait été d’abord détenu, pour des délits peu graves, à la Petite-Roquette. En quelques mois il j avait amassé près de 1 50 francs ; au bout de vingt-quatre heures de liberté, il ne lui en restait rien, que le souvenir d’une orgie et un revolver neuf avec lequel il devait bientôt commettre un assassinat *.

Que ne doit-on pas dès lors attendre des criminels de profession, des récidivistes? — « Avez-vous jamais mené la vie de prince? » demandait un jour à son directeur même un détenu d’une des grandes prisons de Paris. — « Mais qu’entendez-vous par là? » répondit le directeur. L’autre le lui expliqua par le récit familier de ce qu’il avait fait à sa dernière libération. Nanti de huit cents francs, il avait été dans une maison publique et en avait emmené avec lui le personnel tout entier à la campagne. C’était là ce qu’il appelait la vie de prince. Elle avait été courte ! mais on voit que le souvenir en avait duré. Il paraît aussi qu’il n’était pas le seul de son espèce ; car je vois que le Dr Merry-Delabost1 2 a connu à Rouen un homme qui, le jour de sa sortie, avait loué à la journée une voiture dans laquelle il promenait des filles et qui, en moins d’une semaine, avait ainsi dépensé les 700 ou 800 francs emportés de la maison centrale .

Un si triste emploi du pécule n’est pas seulement un désastre au jour même où le libéré s’en rend coupable. Pendant tout le temps de l'incarcération, c'est l'idée fixe, c'est le rêve constant, c’est la jouissance anticipée et comme hallucinatoire de ces plaisirs qui oriente toute son existence. De telles imaginations, je le veux, sou-

1 \oyez, dans les Archives d anthropologie criminelle de 1890, m^s deux études sur les jeunes criminels parisiens,

8 Rapport cité.

tiennent son travail ; mais il est bien évident qu’elles enlèvent aussi à ce travail toute vertu réformatrice, qu’elles ne peuvent même qu’empoisonner le peu de vitalité morale qui y subsiste.

On a essayé dans divers pays de faire cesser ces scandales. Les Belges, par exemple, envoient le pécule du libéré au bourgmestre de sa ville natale ou de la commune qu’il a choisie pour résidence. Mais il est clair que l’ancien malfaiteur a dix moyens pour un de se faire délivrer plus promptement, au gré de ses désirs, cet argent qu’il peut dire être bien à lui. Avec la libération conditionnelle — et c’est peut-être là un de ses plus précieux avantages — l’administration est beaucoup mieux armée. Elle peut dire à son homme : « Nous avons le droit de vous garder encore : si nous voulons bien abréger notre punition, c’est sous certaines conditions que nous allons vous fixer. Ainsi, en retour de la remise provisoire qui vous est faite, vous vous engagez à ne toucher votre pécule disponible que par fractions, près de telles personnes désignées, sous telles justifications et garanties que nous vous aurons prescrites. » Supposons donc que l’administration pénitentiaire accorde sa confiance à telle société de patronage en situation de suivre le libéré : ce sera cette société qui aura le droit d empêcher ces gaspillages funestes, avantcoureurs certains d’une nouvelle condamnation.

Il en sera de même pour les femmes. Jusqu’à présent, les femmes sont encore plus réfractaires que les hommes au patronage. A part une minorité très visitée, très suivie (celle des détenues protestantes), il n’y en a pas une sur dix, m’affirme M. le Directeur de Saint-Lazare, qui accepte volontiers le patronage. Sur vingt qu’on essaie d’envoyer à l’ouvroir de la rue de Lourmel, il y

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en a dix-huit qui se sauvent en route. La raison n'est pas longue à trouver : aux jeux de la femme qui sort de Saint-Lazare , le vrai patronage , c'est celui de l’amant. A celles qui n’en ont pas d’assuré, les autres en procurent. Plus d’une dit à sa camarade : « Situ n’as personne, viens avec moi » ; et alors s’établit un ménage à trois, quand ce n’est pas, selon la hideuse expression de la maison « un mariage femelle ». Mais vraiment, pouvait-on espérer beaucoup mieux, quand on laissait ces créatures compter entre elles un à un les jours de leur détention obligatoire et quand on les laissait arriver ainsi jusqu’à celui de leur libération due et forcée, ou jusqu’au jour d’une grâce arbitraire, faisant tomber devant elles d’un seul coup tous les pouvoirs dont s’était armée la société ? Quelle autorité s’était-on ménagée sur elles? Aucune. Rien de plus facile, au contraire, avec la libération conditionnelle, que de faire sentir au libéré l’autorité, adoucie et bienfaisante, que Ton conserve par devers lui, et que de déléguer cette autorité à un patronage devenu à la fin une chose sérieuse, une institution pratique.

Il n’est pas superflu de rappeler à ce propos les services rendus depuis longtemps par le patronage de la rue de Mézières pour les condamnés mineurs l. Ce patronage — que la législation et la jurisprudence particulières aux jeunes détenus rendaient déjà possible — est digne de servir de modèle. Tout son mécanisme consiste en ceci. Elle va trouver l’administration pénitentiaire et lui dit : « Vous avez à la Petite-Roquette tels ou tels adolescents qui vous coûtent tant par jour ; remettezles-moi en me payant pour eux quelques centimes de

1 Sous la direction si intelligente et si dévouée de M. Bournat.

moins, et je m’en charge. » Ceux qu’on lui donne ainsi sont en état de libération conditionnelle, et ils le savent. Le patronage les place ici et là, quelquefois même, s’il le juge possible et opportun, leur fait devancer l’appel et les engage. Tous les dimanches, ceux qui sont placés à Paris se réunissent à la rue de Mézières. Ils y laissent leurs effets sales, y reprennent le linge et les effets qu’on leur a blanchis pendant la semaine : ils y trouvent aussi, avec des avis qui leur sont utiles, des jeux et des récompenses. S’ils tournent mal, le patronage les rend à l’administration pénitentiaire, ce qui est les renvoyer à la Petite -Roquette ou à une colonie correctionnelle — mais le fait est rare. Les résultats du système n’ont jamais cessé d’être excellents.

Ainsi, la libération conditionnelle rend un grand service à l’œuvre du patronage ; elle la fait sortir des tentatives banales et des essais sans conviction ; elle lui donne occasion d’intervenir, sous une sanction positive et très efficace, en vue d’un but nettement déterminé. Mais par là même, le patronage est tout à fait nécessaire à la libération conditionnelle.

Il lui rend d’abord, on vient de le voir, ce service capital, de veiller à l’emploi des premiers jours. Cela est beaucoup : car la volonté d'un libéré est une volonté bien chancelante, plus facile à tourner au mal qu’au bien, mais pouvant être enfin tournée au bien par l’action des habitudes prises ou acceptées dès ces débuts nouveaux dans la liberté. Lorsqu’une « partante » de Saint Lazare s’en va par hasard frapper à la porte du Bon-Pasteur, les relig euses lui disent : « Ma fille, vous nous demandez de vous préserver, c’est une bonne inspiration. Mais prenez une précaution contre vousmême, laissez-nous vous raser les cheveux 1 » Si la

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libérée accepte, elle sait, dès la minute suivante, qu’elle n’est pas en état d’aller courir les trottoirs de la grande ville ; elle se résigne, et, pendant que ses cheveux repoussent, elle s’habitue.

On peut arriver au même résultat par d'autres moyens. La supérieure de la portion des Petits - Carmes de Bruxelles, où sont enfermées les filles condamnées, me disait : « Pour trouver du travail à nos pensionnaires, nous n’attendons pas ypie le jour de leur sortie soit arrivé ; nous allons nous-mêmes au dehors nous en occuper trois ou quatre semaines à l’avance, et, en même temps que nous leur apprenons qu’elles peuvent sortir, nous leur faisons savoir qu’on les attend dans telle place, à telles conditions. »

C’est qu'en effet, voilà bien la première fonction d’une société de patronage : procurer du travail et en procurer, s’il se peut, tout de suite, de manière à éviter les tentations, les ennuis, les indécisions, le désœuvrement, et comme l’étourdissement moral d’un changement si radical d’existence. Ceux qui se représentent de telles sociétés comme des réunions de donneurs d’eau bénite ou de distributeurs de petites brochures édifiantes, peuvent douter qu’elles rendent des services bien sérieux. Mais le tout, quand on fonde une institution, est de lui trouver une tâche précise ; et il me semble qu'en voilà une. C’est ce que comprenait parfaitement bien la C our de Chambéry lorsqu’elle disait 1 : « Comme la société de patronage aura essentiellement pour but de procurer du travail au libéré, il conviendra d'abord d’introduire dans son sein certains éléments particuliers, le président de la société de Secours mutuels, le président du Conseil des

Enquête de 1875 .

prud’hommes ou, à défaut de ceux-ci, d’honorables chefs d’industrie. » Quelques personnes craindront qu’on ne s’ingénie à faire pour les anciens prisonniers plus qu'on ne fait pour un grand nombre d’ouvriers honnêtes auxquels l’ouvrage manque. Mais la première occupation des membres compétents dont on vient de parler sera de chercher les industries qui ont besoin de bras, tandis que certaines autres voient affluer à elles, dans les grandes villes, des offres ambitieuses, ou souvent très peu désireuses d’obtenir ce qu’elles ont l’air de réclamer. Dans ces conditions, ii serait puéril de parler de concurrence. Assurément il y en aura toujours, quoi qu’on fasse ; car, à côté de celle du travail, qui est une loi de nature, il y a celle du vice et du désordre, qui n’est utile à personne. Mais, qu'on ne l’oublie pas, faire respecter la première, c’est faire reculer la seconde. C’est trop souvent l’inverse qui arrive dans nos milieux ouvriers. A la rigueur, vous pouvez empêcher un individu de travailler à côté de vous ; mais alors sachez qu’il vous sera d’autant plus difficile de l’empêcher de vous voler ou de corrompre un de vos enfants , s’il ne réussit pas à vous entraîner vous-même. Quand on procure du travail aux libérés, on ne prend donc pas seulement leur intérêt, on prend aussi celui des autres ; de même que lorsqu’on soigne un malade à l’hôpital, on ne pense pas seulement à le guérir, on songe à préserver de la contagion ceux auprès desquels il aurait langui sans secours et sans remèdes.

Où faut-il que la Société de patronage donne du travail ? On est tenté de répondre tout simplement : là où elle en trouve ; et, en effet, il faut avant toutes choses que le libéré soit occupé le plus tôt possible. Mais il est évident que, si on a le choix, il faut. le faire travailler là où il paraît avoir le plus de chances de se faire accepter

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et de se fixer. A-t-il conservé une famille, c’est encore un devoir très précis du patronage de le réconcilier avec elle.

Pour y réussir, on s’était demandé, au Congrès de Saint-Pétersbourg, si les sociétés de patronage ne devaient pas secourir les familles des détenus. Cette proposition a paru dépasser la mesure. Quand upe famille est réellement malheureuse, elle peut — qu’elléf ait son chef en prison ou qu’elle ne l’ait pas — faire valoir ses titres à l’intervention de la charité. Toutes réserves faites sur la nature des secours à lui donner, ses droits demandent à être examinés comme ceux des autres. Mais imposer cette charge spéciale au budget du patronage serait d’abord grever ce dernier lourdement ; ce serait ensuite donner quelques illusions dangereuses au détenu et à ceux auxquels il manque : car l’aumône ainsi accordée serait prise comme une réparation presque obligatoire ; et qui sait si une telle idée ne donnerait pas lieu à une sorte de spéculation ? Il faut que la solidarité de la famille soit sentie jusque dans le malheur et dans la faute, ce qui ne veut pas dire qu’on doive la laisser aller jusqu’à des souffrances excessives et par trop imméritées. Qu’on s'en tienne donc à cette intervention dont nous avons déjà vu de près le caractère : obtenant du détenu le sacrifice d’une partie de ses gains, elle obtiendra, en retour, de la famille, le sacrifice graduel de sa colère et de son mépris.

Mais quelquefois le libéré n’a plus de famille, ou il n’a pas de famille légale. Le vice est si souvent le prélude ou l’accompagnement du crime ! Cherchez dans les antécédents du condamné, vous trouverez presque toujours un abandon, subi ou imposé, vous trouverez de faux ménages, des maris vivant d’un côté, des femmes

de l’autre, et tout ce qui s'en suit. Nous avons en France une Société dite de Saint-François Régis qui s'occupe, surtout dans les grandes villes, de régulariser ces situations. de marier les gens qui vivent ensemble, de faciliter aux jeunes gens ayant bonne volonté l'obtention (trop longue et trop difficile chez nous) de tous les papiers réclamés par nos formalités administratives. Que la Société de patronage fasse elle-même un tel travail ou qu’elle le demande à une société fondée dans cette fin spéciale, c’est là une œuvre nécessaire.

Faire entrer dans une profession en procurant du travail et donner ou rendre une famille, telles sont évidemment les tâches essentielles. Le plus souvent, le reste suit de soi-même ; car lorsqu'un homme fait partie d’un corps de métier et qu’il est chef de famille, selon la loi, il est bien près de réaliser les conditions les plus importantes de la vie stable. Mais quelquefois, que l’individu ait une famille ou qu’il n’en ait pas, il est bon de chercher quel est le milieu social où il a le plus de chances de travailler fructueusement. C’est là un but auquel on peut, selon les circonstances, tendre par deux voies tout à fait opposées en apparence, par le rapatriement ou par l'expatriation du libéré.

On a décrit fort exactement la situation digne de pitié de bien des malheureux qui , appelés en terre étrangère par les fluctuations des demandes du travail international, y commettent une faute. Ils y ont été plus exposés, ils s’en sont plus mal défendus, ils en ont été plus sévèrement punis, ils sont plus fatalement poussés à y retomber. Leur temps de prison terminé, que deviennent ils, sans parents, sans amis, sans appuis d’aucune sorte, ne connaissant pas même la langue du pays ? Il n’est pas nécessaire d’y réfléchir longtemps

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pour s’expliquer que dans tous les pays la criminalité des étrangers soit supérieure à celle des nationaux. Dans la partie de la France qui touche à la Suisse, les Suisses commettent proportionnellement beaucoup plus de délits que les Français ; dans la partie de la Suisse qui touche à la France, les Français commettent proportionnellement beaucoup plus de délits que les Suisses. C’est là une loi générale. J’en ai donné dans la France criminelle 1 des exemples nombreux et saillants . Depuis lors, d’intéressantes monographies ont montré qu’il en était de même ailleurs. Ainsi sur le total des détenus des prisons de Genève, on a compté jusqu’à 49 0/0 d’étrangers ; on en compte 39 0/0 à Bâle, 29 0/0 à Schaffouse (canton limitrophe de l’Allemagne), 30 0/0 à Coire (canton limitrophe de l’Autriche) , 44 0/0 à Lugano (canton limitrophe de l’Italie). Ce sont là vraiment des chiffres énormes si l’on se reporte à la disproportion considérable des deux éléments, l’indigène et l’étranger, dans la population libre de ces cantons 1 2.

Il y a là de quoi fortifier sérieusement la proposition qui a été faite d’une sorte de fédération des Sociétés de patronage et d’un échange fréquent de communications entre les Sociétés des États les plus rapprochés. On est, il est vrai, tenté de se dire : Mais nous avons déjà bien de la peine à avoir des Sociétés de patronage qui veillent sur ceux de nos concitoyens qui sortent de nos prisons ; comment veut-on que nous nous occupions de gens qui sortent des pénitenciers de Hollande ou d’Italie ? — Le

1 Chap. m.

2 Congrès de Saint-Pétersbourg, 3° section. Rapport du Dr de Riggenbach, chapelain dp pénitencier de Baie. — Le dernier census des Etats-Unis donne, pour 100,000 habitants de population blanche : criminels d'origine américaine, 46; criminels d’origine étrangère, 104.

meilleur moyen, répondrai-je, de stimuler les fonctions intérieures d’un organisme, c’est de lui donner des organes et des fonctions de relation. Ainsi fait la nature ; aucun corps ne s’entretient, n’agit et ne se renouvelle que s’il entre en rapports avec d’autres et se ménage avec eux des communications régulières. L’œuvre du patronage deviendrait plus vivace si on y sentait un courant continu d’échanges, échanges de renseignements documentaires, échanges de services.

« Rendrons-nous donc service aux Hollandais en leur renvoyant leurs délinquants, et nous rendront-ils service en nous renvoyant les nôtres? Yaut-il la peine de mettre en action tant d’honnètes gens et de dépenser le produit de leurs souscriptions pour procurer un changement d’air à des hommes qui ont mérité la prison ? Qu'ils subissent leur peine là où ils ont mal agi, et que le peuple qui les a attirés chez lui les subisse ! » Ce raisonnement sceptique n’aurait que l’apparence du bon sens; car si la seule expatriation rend de tels individus plus exposés à mal faire, leur seul rapatriement ne devra-t-il pas les mieux disposer à s'amender et leur en donner les moyens? Nous trouvons chez nous cent Allemands ou cent Espagnols ; ils ont cru qu’ils n’avaient pas tant besoin de se gêner, qu’il n’y avait pas si grand mal à voler des étrangers, à prendre des libertés avec leurs filles ; ou bien ils se sont trouvés dans l’embarras un jour de chômage, au lendemain d’une fête, et ils se sont laissé entraîner sans presque s’en douter. Que l’Espagne ou que l’Allemagne, par l’intermédiaire de leurs Sociétés de patronage, se renseignent sur eux, retrouvent leurs familles, leur assurent une occupation et les rapatrient, elles nous rendront certainement service. Mais la réciprocité est nécessaire ; et elle ne sera pas seulement

La sortie de prison

juste; elle sera utile à l’humanité en général1, puis à chacune des deux nations contractantes ; car chacune d’elles , quelle qu’elle soit , a les chances les plus sérieuses de retrouver encore moins mauvais que ce qu’elle aura restitué 2.

Mais, selon les cas, tel remède peut être un poison, et tel poison peut être un remède. Il est des hommes imprudents, victimes d’un coup dé tête, inhabiles à se tirer d’un mauvais pas et qu’il est humain de ramener dans leurs foyers ; il en est d’autres à qui un entraînement prolongé, des passions scandaleuses et un acte de fureur sanguinaire n’ont enlevé ni l’énergie, ni l’intelligence. A ceux-ci, peut-être, il sera bon de chercher un milieu nouveau. A la maison centrale de Melun la direction a institué quelques cours de langues étrangères préparant à l’émigration les sujets qui lui semblent désignés pour cet essai de rénovation. La Belgique a chez elle une société spéciale, dite de Saint-Raphaël, qui a son siège à Anvers. Lorsqu'un prisonnier demande l’émigration, on avise, s’il est bien noté, à lui accorder la libération conditionnelle. On l’envoie ensuite à Anvers,, où il couche à la prison et où, pendant le jour, la Société-

1 Les sociétés de patronage hâteraient la rentrée des expulsés dans leurs foyers. Dans l’état actuel, il arrive que, pour renvoyer desétrangers à la frontière, on attend qu’il y en ait un fourgon entier. On voit ainsi des hommes condamnés à vingt-quatre heures de pri — son et qui attendent, un mois, au Dépôt qu’on veuille bien opérer leur, expulsion. Cela est pire que les quarantaines dont tous nos hygiénistes affirment que des règlements surannés font des foyers d’infection. Voyez au congrès de Saint-Pétersbourg un rapport de M. J. Cuénoud, ancien directeur de la police de Genève.

2 II existe déjà de pareilles institutions à Paris et à l’étranger. Il s’est opéré plus d’un de ces échanges entre la Belgique et la France, entre le grand-duché de Bade et la Suisse. Voyez, dans les travaux du congrès de Saint-Pétersbourg, le rapport de M. Steeg et celui de M. Fuchs.

LE COMBAT

da Saint-Raphaël s’occupe de lui préparer son départ. Souvent il en est qui, pressés d’avoir une occupation, demandent à être employés à bord du navire,, près des soutes à charbon, comme servants des chauffeurs. C’est un travail on ne peut plus pénible ; mais quand un libéré l’a affronté, m’affirme M. Le Jeune, on peut dire qu'il est sauvé. D’autres émigrent purement et simplement ; mais on a soin de les envoyer dans des directions divergentes ou variées où ils s’émiettent, et l’on n’entend plus parler d’eux.

Il ne faut, à coup sûr, pas vouloir enfermer les sociétés de patronage dans des limites infranchissables. La charité a ses inspirations téméraires que souvent le succès justifie. Mais peut-être avons-nous réussi à démontrer qu’une telle oeuvre, loin d’être appelée à des entreprises vagues, intermittentes et mal délimitées, a des tâches qui non seulement permettent, mais appellent une méthode très positive. Réconcilier avec la famille existante, ou bien faire régulariser des relations qui établissent une famille véritable, procurer du travail et, selon les cas, rapatrier ou expatrier, mais en connaissance de cause, sur documents certains et avec l’aide de correspondants liés par la réciprocité des services, voilà l’œuvre du patronage. Ainsi compris, il peut seul assurer le succès de la libération conditionnelle, de même que la libération conditionnelle peut seule lui ménager des moyens d’action et d’influence qui accroissent singulièrement sa valeur sociale. La libération conditionnelle confie au patronage des hommes encore souples et dociles, mieux avertis, auxquels on a pu faire des conditions, sentant mieux le prix d’une protection qui leur sera longtemps nécessaire pour les faire arriver sûrement à leur libération définitive.

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Mais ce n’est pas encore là tout ce que comporte cette question capitale. Qu’on me permette de revenir en arrière : la libération provisoire et le patronage sont-ils possibles sous tout régime pénitentiaire ? — Possibles, je le crois, et je crois meme que sous tout régime, ils rendraient des services ; mais aussi efficaces et aussi salutaires qu’on peut l’espérer, non ! Je partage absolument l’avis du Ministre de la Justice de Belgique. Dans une intéressante séance de la Chambre des représentants de son pays1, il avait invoqué les enseignements théoriques de la France ; il s’était approprié tout ce que les propositions de notre sénateur, M. Bérenger, renfermaient de science pénitentiaire, d’indépendance d’esprit, de clairvoyance, de zèle chaud et tenace. Mais il avait rappelé aussi comment, avant de proposer la libération conditionnelle et de l’obtenir, avant même d’organiser par son initiative privée de belles institutions de patronage, M. Bérenger avait réclamé (sans succès, par malheur !) la transformation des prisons françaises. Plus heureuse sous ce rapport que la France, la Belgique, disait avec une légitime fierté M. Le Jeune, est mieux nantie des moyens nécessaires pour assurer la réussite de la libération provisoire. « Le système cellulaire et la libération conditionnelle, ajoutait-il, ont besoin du patronage ; mais, réciproquement, le patronage ne peut rien pour l’amendement des condamnés sans le système cellulaire et sans

1 Du 11 mai 1888.

la libération conditionnelle... Il n’est pas possible de compter sur les bons effets de la libération conditionnelle sans le système cellulaire. »

Quelle était la raison invoquée par le ministre ? Il se bornait à affirmer d’une façon générale que le système cellulaire vise davantage à l’amélioration morale des condamnés. Il était dans le vrai ; mais il y a, je crois, quelque chose à dire de plus précis.

D’abord, rien n’agite les détenus comme la prévision d’une mesure quelconque de clémence, commutation, grâce9 réduction de peine, libération. . . « Le condamné qui sait qu’on s’occupe de lui, dit M. Stevens1, est inquiet, impatient, il ne rentre pas en lui-même et ne travaille pas à sa régénération : c’est l’état de l’élève à la veille des examens. » Ainsi, je le sais, sera tout détenu sous quelque régime qu’on le mette. Mais représentezvous des centaines de condamnés toujours tenus en éveil par la libération provisoire de l’un des leurs, qui a vécu avec eux, est connu d’eux et souvent connu sous un tout autre jour que celui qui a été entrevu ou imaginé par l’Administration . Représentez-vous les comparaison s qu’ils font, les suppositions qu’ils émettent, les commentaires qu’ils échangent sur le sort de l’un ou celui de l’autre ; est- ce là un ensemble de conditions favorables à la discipline vraie, à l’apaisement des âmes, au repentir et au respect de la justice ! Supposons que les actes de faveur (comme celui que j’ai rapporté 2 et qui a troublé si fort le personnel d’une de nos maisons centrales) sont ou seront très rares : jamais on n’en évitera au moins l’apparence ; car est-il possible d’expliquer hautement

1 Enquête de 4873, II, p. 161.

2 Voyez plus haut, p. 276.

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devant tous pourquoi l’Administration a cru devoir libérer provisoirement celui-ci et non celui-là ? La complexité des motifs et la délicatesse de quelques-uns d’entre eux s’y opposeront toujours. Il est donc bien à craindre que, jetées au milieu des prisons communes, les annonces périodiques de pareilles mesures ne soient autant d’occasions de protestations jalouses contre le manque d’équité des honnêtes gens. Ceux qui partiront les premiers n’en subiront pas autant les mauvais effets ; mais ceux qui attendront s’enfonceront de plus en plus, et systématiquement, soit dans la haine sourde, soit dans l’hypocrisie, ces deux fléaux de la prison.

Mais c’est surtout au patronage que le système de l’emprisonnement individuel est nécessaire.

Qu’on me permette de le rappeler une fois de plus, d’après ce que j'ai vu très en détail : un régime cellulaire se prête seul aux conversations individuelles des détenus et de leurs visiteurs. Le patronage, pour être efficace, doit commencer avant la libération. 11 faut que les membres des comités aient leurs prisonniers comme les membres de certaines sociétés charitables ont leurs pauvres. À cette condition, le libéré se souviendra des confidences qu’il aura faites, des encouragements qu’il aura demandés, des consolations qu’il aura reçues dans ses heures de détresse, et il suivra la pente de l'habitude, la confiance ne lui coûtera plus.

A Paris, malgré les difficultés considérables du milieu, le patronage des dames protestantes fait, comme je l’ai dit, beaucoup de bien. Pourquoi? Parce que ces dames sont très zélées sans doute, mais aussi parce qu’opérant sur un petit nombre elles peuvent le prendre à part dans la prison et là préparer plus sûrement la direction future. Qu’une société de patronage parcoure de

■vastes ateliers sous le regard interrogatif et soupçonneux des prisonniers, elle ne fera rien. Qu’elle appelle les détenus un à un au parloir, on dira qu’elle organise un confessional laïque. D’une manière comme de l’autre, ses questions faites en passant, lui voudront des réponses embarrassées, à demi mensongères et qui la dérouteront. Entrer souvent dans la même cellule, j voir le détenu chez lui, s’intéresser à son travail, à ses idées, à ses économies, à sa santé,, à ses projets, parier avec lui de sa famille, l’aider dans sa correspondance, lui montrer que déjà, hors de la prison, l’on s’occupe de lui, voilà le premier acte du patronage. Autrement l’œuvre ne recueillera que ceux qui seront absolument décidés à se bien conduire, et qui, à la rigueur, auraient pu se passer de ses services ; les autres, c’est-à-dire les irrésolus et les faibles, y échapperont et ils retourneront à la récidive.

Une œuvre aussi importante peut-elle s’accomplir sans froisser personne et sans soulever aucun conflit ? Là est le point délicat. Je conçois qu’un directeur d’une valeur exceptionnelle, comme M. Stevens, revendique pour lui seul et pour ses subordonnés la direction morale de ses détenus. L’important, peut-il dire, est que le patronage s’exerce ; or, qui a, pour l’exercer, plus de renseignements authentiques et vérifiés que l’Administration de la prison? Pourquoi donc introduire une dualité qui semblera ne laisser aux fonctionnaires responsables de la maison que la surveillance matérielle ? N’est-ce pas risquer d’affaiblir le zèle de ceux « dont la plus belle mission est précisément de s’appliquer à l’amendement des détenus 1 ».

1 M. Stevens, au congrès d'Anvers de 1890. Voyez le volume du Congrès, p. 240.

LA SORTIE DE PRISON

Je crains que M. Stevens ne s’exagère ici deux choses : l’aptitude d’un directeur ordinaire à trouver le temps de suffire à tout, et le danger d’introduire auprès de lui une collaboration bénévole. Nous avons déjà vu que l’organisation de la vie du détenu en cellule demande plus d’une assistance et que le système de la séparation n’est possible que si la cellule, absolument fermée aux influences malfaisantes, est ouverte aux autres. Or, ces dernières, pour ne pas ressembler à un prêche monotone, ne doivent-elles pas s’ofïrir avec un peu de variété ? C’est sur une telle assistance que vient se greffer le patronage appelé à veiller à la sortie. Tout cela se tient, et tout cela doit se continuer encore, si besoin est, quand le libéré n’a plus rien à voir avec les bureaux de la prison, avec ses contre-maîtres et ses gardiens. La plupart du temps, il faut le reconnaître, nul ne sera plus compétent que le directeur élevé dans la carrière et vivant jour et nuit dans l’enceinte de son pénitencier : aussi aura-t-il l’œil et la main partout. Mais du moment où il s’agit de préparer quelque temps d’avance les conditions sociales de la liberté, est-il en mesure de dédaigner l’aide qu’on lui offre ? Le peut-il *, devant l’obligation d’agir au loin, d’y recueillir des renseignements, d’y porter des offres de travail ? Or, ce patronage exercé au dehors ne peut être efficace que s’il continue un patronage exercé au dedans : cette considération me semble décisive.

Je ne crois pas d’ailleurs que ce comité, accepté par l’Administration supérieure et révocable par elle, brise en quoi que ce soit l’unité de la discipline. Déjà aujour-

1 Aux Petits-Carmes de Bruxelles, les religieuses suffisent à la la tâche, mais elles n’ont jamais qu'une vingtaine de détenues à la fois; un directeur en a 400, 500 et quelquefois 1,000.

d’hui, directeurs, aumôniers, médecins, gardiens, inspecteurs-généraux, trouvent le moyen de vivre d’accord, non parce que cela leur est très facile, mais parce qu’il le faut 4. Craindre de laisser porter atteinte à ce qu’on appelle « l’homogénéité de l’enseignement pénitentiaire », à l’unité de l’oeuvre de moralisation — oserai-je dire que c’est se payer de mots ? Non, à coup sûr ; car je professe trop d’estime pour ceux qui ont exprimé ces craintes ; mais je persiste à voir là l’excès d’un zèle personnel très noblement jaloux de la partie la plus élevée de sa mission. Y a-t-il un « enseignement » homogène à donner aux prisonniers ? Dans tous les cas, cet enseignement se réduit à bien peu de chose ; et je ne vois guère ce qui pourrait donner prétexte à des divergences quelconques dans la manière de dogmatiser avec un voleur. Non, la régénération du coupable est une oeuvre qui doit s’accomplir insensiblement, je ne dirai pas sans qu’il y pense, mais sans qu’on ramène continuellement ses idées sur lui-mëme et sur son passé. Elle s’opère par la rupture de ses anciennes relations, par le bienfait désiré et de plus en plus apprécié de relations nouvelles ; elle s’opère par un travail assidu et pénible, mais qu’on ne laisse pas s’orienter sur l’espérance de satisfactions grossières ; elle s’opère enfin par cette conviction lentement acquise qu’il y a encore pour lui quelque chose de bon à espérer, en renonçant à ses anciennes habitudes et en méritant de vivre en paix avec ceux-là mêmes auxquels il avait déclaré la guerre.

Ainsi, la cellule bien entendue se prête à tout : à mettre fin aux mille formes de l’association criminelle,

1 Comme il faut que dans nos hôpitaux le service médical s’entende avec l’Assistance publique et la direction...

LA. SORTIE DE PRISON

à organiser la régénération morale en même temps que la punition des condamnés, à préparer leur sortie de la prison et leur rentrée dans la société libre. Il ne nous reste plus qu’à suivre le libéré dans ses efforts — désormais rendus moins impossibles — pour se reclasser dans la société ; — » nous verrons encore là ce que peut le patronage pour continuer l’œuvre commencée dans la cellule et facilitée par la libération conditionnelle.

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