CHAPITRE XI
LES GRANDS CRIMES
I. La question de la peine de mort et les tendances des nations contemporaines. — Gioupes de criminels qu’il est difficile de ne pas exclure tout à fait de la société. — II. Sous quelle forme doit s’exercer cette exclusion? — Faut-il maintenir les peines perpétuelles pour éviter la peine de mort? — Faut-il maintenir la peine de mort pour mieux éviter les peines perpétuelles? — Comment celles-ci cessent fatalement ou d’être sérieuses ou d’être humaines. — III. Des exécutions capitales. — Circonstances qui les compromettent et que l’on pourrait éviter. — Récit d’une double exécution. — Le maintien de la peine de mort ne doit pas empêcher la réforme du système pénitentiaire.
Les sociétés civilisées, disons-nous, tendent à supprimer les peines irrémissibles. Beaucoup d’Etats ont formellement aboli la peine de mort, et plusieurs de ceux qui l’ont conservée dans leurs codes ont cessé de l’appliquer. Chez ceux qui l’exécutent encore, le nombre des mesures de clémence (circonstances atténuantes, grâces, commutations de peines), malgré certaines oscillations, va plutôt en s’accroissant. Les peines perpétuelles sub-
LES GRANDS CRIMES
sistent à peu près partout ; mais nulle part rien ne s’oppose à ce qu’elles soient commuées à leur tour, et la peine prononcée par les juges s’accomplit rarement jusqu’au bout. Le nombre de ces condamnations à perpétuité va du reste lui-même en s’affaiblissant, soit dans la pratique pénitentiaire, soit même dans les codes. J’ai vu à Leuwarden tous les condamnés à perpétuité de la Hollande : ils étaient à peu près une dizaine, réunis autour de la même table. En Finlande, les peines perpétuelles sont très rares, et, au bout de douze ans, le détenu qui se conduit bien obtient sa libération conditionnelle.
Telle est la tendance de la période actuelle. Nul ne peut dire jusqu’où elle se continuera ; nul ne peut dire non plus si elle ne sera pas suivie d’une réaction. Les dispositions des peuples à l’égard de leurs criminels peuvent varier beaucoup, et elles peuvent s’inspirer de sentiments extrêmement divers. Ici l’indulgence viendra du scepticisme ; là elle sera encouragée par des croyances fermes dans l’efficacité morale du repentir, dans la loi religieuse du pardon ; de même que les retours de sévérité peuvent venir soit d’un raffermissement de la conscience dans la distinction du bien et du mal, soit du développement des doctrines qui ne voient dans le malfaiteur qu’une force brutale et ingouvernable à supprimer.
Prenons comme point de départ la doctrine très simple que voici : la société doit se défendre contre des hommes qui sont des coupables et qui ne sont pas moins funestes par l’exemple et par l’influence corruptrice qu’ils ne l’ont été par l’acte matériel dont il a fallu leur demander compte. A ce titre,, la question de la sécurité proprement dite a certes son importance, elle n’est pas la
question unique. Si l’on s’en tenait au calcul tout utilitaire du danger provoqué par la mise en liberté du coupable, ce sont les plus grands crimes qui auraient le moins besoin d’être punis. On serait tenté de dire, par exemple, que, de tous les meurtriers, le parricide est celui dont on a le moins à redouter pour soi les attentats ; car, nécessairement, il n’est parricide qu’une fois. Mais chacun de nous demande à la société la satisfaction ou tout au moins le respect d’un certain nombre de sentiments qui font pour nous le prix de la vie humaine. Si nous ne voulons pas qu’on menace notre honneur et qu’on froisse notre conscience, nous ne supportons pas davantage qu’on nous inflige la solidarité de personnes que nous jugeons tous avoir commis des actes monstrueux. Mma Arenal dit qu’on a vu à Ceuta 1 un parricide soigner assidûment et avec tendresse, presque paternellement, un enfant de quelques mois, fils d’un surveillant de la prison dont le parricide était l’ordonnance... Cela est parfaitement vraisemblable. Je demande néanmoins si tout Espagnol ne trouve pas juste que ce parricide soit exclu à tout jamais de l’ensemble des familles et cesse de faire partie de la nation.
Ce rejet complet paraît encore justifié pour d’autres criminels dont le retour à la liberté serait à la fois un péril et un outrage pour la société : je veux parler de ceux chez qui l’assassinat a été la conséquence, non d’un entraînement, ni d’une crise, mais d’un système d’existence qui, lui-même, était déjà criminel. Un meurtre, dit-on, n’est jamais que l’effet d’un état passager. Passager, soit ! Personne n’a jamais soutenu qu’un assassin fût un homme ayant l’appétit de tuer comme celui de
1 Sorte de lieu de déportation pour les grands criminels espagnols
LES GRANDS GRIMES
boire et de manger. Mais supposez que cet état tende à se renouveler une fois ou deux par an, il ne laissera pas que d’épouvanter, et à bon droit, si le coupable, au lieu de craindre les occasions, les aime et les recherche. Il y a des hommes pour qui la volonté de vivre de vol est, non pas un état accidentel, formé, apparu dans une mauvaise heure de la vie, mais un état permanent. Le jour où on les traduit en Cour d’assises, il est prouvé qu’ils ont commis dix vols, punis ou non ; il est prouvé qu’ils ne voulaient se procurer aucun moyen régulier d’existence ; il est prouvé que lorsqu’ils combinaient une expédition, si le meurtre n’était pas voulu formellement, il était toujours sous-entendu, il était admis comme possible, ce qui le rendait à bref délai inévitable. Ainsi, disait tout récemment l’un des assassins de la bande de Courbevoie : <c Nous n’avions pas l’intention de tuer le maître du logis, s’il ne disait rien : il était seulement convenu que si c’était nécessaire, l’un ou l’autre d’entre nous s1 en arrangerait . »
Je place dans la même catégorie et à un degré encore au-dessous, ceux qui, de propos délibéré, vivent tous les jours de l’exploitation du vice d’autrui. Les meurtres que commettent les souteneurs sont à coup sûr commis dans un « mauvais moment » (mauvais surtout pour la victime), mais à un moment où une foule de sentiments avilissants, haineux, lâches et finalement sanguinaires, ont produit, sous un choc peut-être insignifiant, une explosion longtemps préparée. Ces hommes-là ne sont pas venus au monde à l’état de monstres. Nous en voyons tous les jours à la Cour d’assises de la Seine qui sont nés bien conformés, de parents sains et honnêtes, n’ont jamais été malades, ont été élevés comme tous les autres, ont reçu, comme tous les autres, une instruction suffisante,
LE COMBAT
ont eu enfin à leur disposition des moyens d’existence faciles et lucratifs ; mais par des habitudes de paresse et surtout de vice, ils en sont venus à ne plus respecter ni la propriété, ni l’honneur, ni la pudeur, ni, enfin, la vie de leurs semblables. Il ne leur a pas fallu plus de quelques années — parfois une ou deux — pour se mettre ainsi non seulement hors de la société, mais hors de l’humanité. Les supprime-t-on comme des êtres en qui réside une fatalité originelle? Leur barbarie est-elle indélébile et leur conscience à jamais fermée? Non ; ils peuvent se repentir et quelquefois se repentir noblement ; mais à la condition que la main de la justice les frappe, de manière à les réveiller de leur ivresse ou de leur songe infernal, et à les ramener au sentiment de la justice en les forçant à reconnaître que la peine qu’on leur inflige, ils l’ont méritée. Leur infliger un temps de prison qui leur permette de revenir à la liberté dans un de ces délais que l’espérance abrégera toujours, est -ce suffisant? Quand on aura pratiqué pendant un siècle ou un demi-siècle un système pénitentiaire moral, peut-être pourra-t-on répondre affirmativement; cela est à souhaiter, et je dirai même que je l’espère. Mais, jusqu’à présent, cette preuve est loin d’être faite, et la société, en somme, est dans son droit, lorsqu’en présence d’êtres qui l’ont à ce point outragée, déshonorée et compromise, elle les exclut à jamais de son sein.
Sous quelle forme cette exclusion des grands criminels (ainsi désignés) doit-elle s’exercer de préférence ? Est-ce par la peine de mort? Est-ce par une peine perpétuelle?
LES GRANDS GRIMES
Dans une brochure courte, mais bien pleine et bien intéressante, sur le nouveau Code pénal de son pays1, M. Pois compare les deux peines. Il ne les aime ni Tune ni l’autre. Mais la Hollande avait déjà supprimé la première. Fallait- il aussi supprimer la seconde ? « Les rédacteurs du projet, dit M. Pois, ne se sont pas dissimulé que toute peine perpétuelle est sujette à de graves objections. La perpétuité semble contraire au principe réformateur de la peine, au principe que la peine doit tendre, non seulement à frapper le criminel, mais encore à réveiller, s’il est possible, le sens moral ou à le fortifier, à ouvrir au criminel un chemin par lequel il puisse espérer de rentrer dans la société amendé et réhabilité . La perpétuité de la peine exclut cette possibilité. » Les rédacteurs du Code ont cru cependant qu’il y avait des raisons sérieuses pour conserver l’emprisonnement à perpétuité. « D’abord la réformation du condamné n’est que le but secondaire de la peine. La peine n’est pas infligée dans l’intérêt du condamné, mais dans l’intérêt de la société. Quand un homme commet une infraction si grave que non seulement l’intérêt de la sûreté publique exige sa séparation continue de la société libre, mais que la peine, quelque sévère qu’elle soit, ne saurait être jugée en désaccord avec la gravité du mal commis, l’intérêt du criminel ne saurait priver la société d’une arme dont elle ne peut encore se dessaisir. » Puis enfin, l’exposé des motifs ajoute : « Dans l’intérêt même de l’abolition de la peine de mort et pour prévenir une réaction favorable à cette peine, il faut garder le droit de séquestrer à perpétuité les quelques malfaiteurs dont la libération serait dangereuse. »
1 Alors à l’état de projet. La brochure est de 1876.
J’adopte pleinement la première partie de ces considérations. Quant à la deuxième, elle est très ingénieuse. Mais n’y aurait-il pas lieu pour aujourd’hui et pour longtemps encore, de retourner la proposition? Ne vaudrait-il pas mieux, si on conserve la vie à un coupable, lui laisser, par l’espérance d’une grâce, un motif humain de s’améliorer ? Et s’il est des êtres auxquels on ne croit pas pouvoir laisser même cette espérance, ne vaut-il pas mieux les retrancher définitivement du monde ? En d’autres termes, vous conservez des peines perpétuelles pour qu’on ne vous réclame pas la peine de mort. Ne vaudrait -il pas mieux conserver la peine de mort pour quelques-uns et empêcher par là qu’on ne réclame pour un beaucoup plus grand nombre d’entre eux le maintien des peines perpétuelles?
Examinons ce que la société, la morale et les coupables eux-mêmes auraient à y perdre ou à y gagner.
Quand un homme a paru mériter la mort et qu’on lui fait grâce, que dit-on généralement à son sujet? Qu’il faut qu’il expie, qu’il donne à la société la certitude que la peine est proportionnée à sa faute, etc. C’est même l’une des péroraisons les plus usitées en Cour d’assises, dès que l’avocat n’a plus à espérer qu’une chose, sauver la tête de son client. « Qu’il vive pour avoir toujours son crime devant les yeux ! Qu’il vive pour le réparer et le pleurer ! Qu’il vive pour expier 1 » Le public et le jury — qui est une portion du public — se laissent souvent prendre à cette éloquence ; car si quelques-uns cèdent à l’horreur du sang et ne veulent pas prendre la responsabilité de faire tomber la tête d’un homme, d’autres se mettent sous les yeux une vie entière de supplices comparée à l’instant si court de la mort violente ; et leur désir de vindicte est satisfait. Mais ni l’avocat ni son
LES GRANDS GRIMES
client ne sont entièrement dupes de ce bel effet : « Ayons d’abord la vie, se disent-ils, et le reste suivra. »
Le criminel et son défenseur connaissent en effet trop bien les inévitables défaillances de la répression, quand elle est obligée de s’appesantir aussi longtemps sur le même homme. En 1791, époque où l’Assemblée nationale songeait à supprimer l’échafaud, Le Pelletier de Saint-Fargeau déclara, au nom des deux comités de constitution et de législation, qu’on avait voulu trouver une peine qui fît souffrir autant ou plus que la mort 1 . « Que le condamné, disait-il, privé de la vue du ciel et de la lumière, soit jeté dans un cachot obscur, voué à une entière solitude ; que son corps et ses membres soient chargés de fers, et qu’on ne lui fournisse pour sa nourriture et son repos que l’absolu nécessaire : du pain, de l’eau et de la paille ! »
S’acharner ainsi sur un homme et le faire mourir à petit feu, c’est une cruauté devant laquelle nos sociétés modernes reculent bien vite. Elles risquent beaucoup plutôt de tomber dans un autre excès : ou elles donnent aux condamnés à perpétuité une existence de demi-liberté et de paresse, comme nous le faisons à la Nouvelle-Calédonie, ou elles leur font l’existence occupée et cloîtrée, mais tranquille et douce, de certains pénitenciers d’Europe. J’ai dit que j’avais vu à Leuwarden les dix ou douze condamnés à perpétuité de toute la Hollande réunis autour d’une table. On a affecté de mettre à leur chambre une double porte, dont la seconde est faite de gros barreaux de fer ; et la consigne est d’avertir le visiteur que c’est là un réduit où l’on n’entre pas sans les permissions les plus exceptionnelles ! Mais
Voyez Ch. Lucas : De l'état anormal de la répression, p. 51.
ces condamnés à perpétuité ne sont pas plus maltraités que les condamnés à temps. Quatre ou cinq lisaient fort tranquillement des livres illustrés : le reste formait de petits groupes dans lesquels on jouait aux dames ou aux dominos, sous les yeux de gardiens qui, penchés sur eux, comme des camarades, avaient tout l’air de s’intéresser à la partie et de juger les coups. Il est vrai que j’étais arrivé dans l’après-midi d’un samedi, demi-journée où, dans les prisons de Hollande, tous les travaux sont suspendus pour le nettoyage général. Mais quand ces hommes travaillent, leur besogne n’est ni plus dure ni plus ennuyeuse que la besogne ordinaire de la maison. Il est difficile, encore une fois, de ne pas glisser sur cette pente, lorsqu’on a en face de soi et sous ses ordres un être enfermé ainsi pour la vie ; le souvenir de son crime s’efface peu à peu ; ce qui subsiste et se voit, c'est un homme inoffensif, anémié, docile, entrant bientôt dans la vieillesse et en prenant l’aspect. . . vénérable, dit Jules Vallès, reposé, se contente de dire Emile Gautier. On en arrive donc bien vite à soumettre au même régime le paresseux incorrigible qui n’a commis d’autre crime que de vagabonder ou de mendier et le plus féroce assassin. Personne ne saurait accepter que ce soit là de la justice. Si, pour se débarrasser de ces malfaiteurs on leur laisse la bride sur le cou dans une colonie — ce qui est actuellement notre régime — le résultat , nous le verrons bientôt, ne peut qu’être cent fois pire. Pire aussi était l’institution de nos bagnes où ce qui dominait n’était ni la souffrance barbare, ni l’adoucissement immérité, mais la honte et la corruption.
On me dira : mais pourquoi vouloir que la répression ait inévitablement tous ces défauts ? N’estfil pas possible de trouver un système qui ne pèche ni par cruauté, ni
LES GRANDS CRIMES
par mollesse et qui ne déprave pas ? Est-ce que le régime de la séparation, pratiqué comme en Belgique et en Hollande, et que vous avez tant vanté, cesse d’être bon? Que la société séquestre donc ainsi pour la vie ceux qu’elle juge indignes de reparaître au milieu d’elle. Pourquoi cette mesure préservatrice ne vous sembleraitelle pas suffisante ?
Certainement cette mesure est la seule qui soit à recommander chez un peuple qui ne veut plus de la peine de mort. Mais qu’on me permette de rappeler que le plus grand profit du système cellulaire est de préparer la libération conditionnelle. Est-on en face d’un de ces criminels auxquels le Code hollandais lui-même refuse le bénéfice d’une condamnation temporaire; le caractère de l’épreuve change singulièrement. Tous ces efforts pour briser des liens pernicieux, pour familiariser le coupable avec une société qui le relèvera, cette instruction qu’on lui donne, ce métier qu’on lui apprend, ces économies qu’on lui fait faire, ce retour enfin qu’on lui prépare, à quoi sert désormais tout cela? Est-ce se contredire que d’avouer que, privée de tous ces secours, la cellule abrutira son hôte, laissé sans vues d’avenir et sans espérance? On mettra donc les perpétuels ensemble, et, si on ne veut pas de la petite retraite hollandaise, agrémentée de lectures distrayantes et de jeux de société, on rétablira le bagne avec ses horreurs. Car la promiscuité, dès que le nombre des détenus s’élève tant soit peu, c’est le bagne. Eh bien, mieux vaut la mort, surtout si, infligée aux plus coupables, elle doit permettre de trancher plus aisément pour les autres le nœud gordien de la perpétuité. Je dirai même sans hésiter : mieux vaut la mort pour ces grands criminels dont nous discutons la destinée. Tenir à vivre pour s’amuser est un genre d’optimisme qui peut se com-
prendre. Vivre pour le devoir et pour tout ce que le devoir postule ou révèle est une grande et noble idée. Mais vivre pour essayer en vain de trouver l’oubli dans un avilissement bestial, est-ce là un sort enviable? Et fautil traiter d’humanitaires ceux qui tiennent à réserver un sort pareil à des membres quelconques de leur espèce ?
Quelqu’un qui parlerait surtout au nom de l’idée religieuse dirait : mieux vaut mourir pour sauver son âme, car la mort est la rançon suprême du péché. Mais nous nous plaçons ici au point de vue social. Or, si l’exemple du crime avoué avec cynisme ou nié avec hypocrisie est un scandale, l’exemple du repentir et de l’expiation reconnue juste est, dans un sens élevé, une satisfaction pour l’ordre social. Tous les condamnés à mort qu’on exécute ne donnent pas, je le sais, cet exemple de la réparation morale. Cela tient, en grande partie, à des causes dont je parlerai tout à l’heure. Mais même dans l’état actuel (et en écartant les légendes d’un certain reportage), je soutiens qu’il n’y a aucune comparaison à établir entre l’effet produit sur les esprits par les dispositions de la majorité des suppliciés et l’effet produit par ce qu’on sait en gros du triste état des galériens.
Pour un ou deux condamnés à mort qui finissent l’injure à la bouche, il y en a vingt qui reconnaissent avoir mérité leur sort et qui essaient de mourir avec courage ; ils envoient à leurs familles et à leurs gardiens un adieu où les sentiments humains et sociaux, où l’amitié, l’esprit de repentir et la reconnaissance remportent, qu’on me passe l’expression, une sorte de triomphe final. Comment, en revanche, nous représentons-nous les galériens réunis les uns aux autres, jadis sous le fouet, aujourd’hui sous le revolver du garde-chiourme, ou avec la liberté du vice récompensé, comme nous savons qu'il l’est à la Nouvelle-
LES GRANDS GRIMES
Calédonie? En quoi l’horreur du crime est-elle atténuée, quand nous voyons la société garder ses coupables pour faire peser indéfiniment sur eux ce lourd niveau d’infamie, sous lequel le repentir lui-même, qui exige une sorte de vigueur, voit écraser pour toujours sa tige déjà si fragile ? Si les élucubrations de Lombroso et de son École ont eu parfois une ombre de sens commun et de vraisemblance, ne l’oublions pas, c’est lorsque, s’imaginant peindre un criminel-né, ils décrivaient quelque galérien de formation pénitentiaire : ce type honteux, c’est le système répressif qui le produisait artificiellement par une série de sélections à rebours et de cultures forcées, la promiscuité, la mise en liberté brusque sans patronage, la surveillance spéciale de la haute police et enfin — après quelques récidives rendues inévitables — la perpétuité du châtiment. Qu’on substitue à ce type celui d’un solitaire hébété ou aliéné 4, je ne vois pas ce que l’honneur de l’espèce humaine y aura gagné ni pourquoi on aura pu tenir à prolonger une telle existence.
Je reviens à l’exécution de la peine de mort. Elle donne lieu à des scandales dont les uns sont le fait d’un petit nombre de condamnés, les autres le fait du public.
Pour les condamnés, je dirai d’abord qu’en général, l’administration leur fait trop attendre l’annonce de leur sort définitif. Neuf fois sur dix, le malheureux qui entre
1 Qu’on n’oublie pas que la cellule perpétuelle ne peut pas ressembler à la cellule temporaire et adoucie par la confiance dans la libération conditionnelle.
dans l’une des quatre cellules de la Grande-Roquette y arrive déjà extrêmement différent de ce qu’il était chez le juge d’instruction ou même à la Cour d’assises 1 : cynisme, pose, amour de la lutte, raillerie macabre, obscénité, méchanceté de convention, matérialisme d’argot, tout cela tombe, je dirai presque instantanément. Bientôt, sur ces ruines du passé maudit, une parole d’autant plus persuasive qu’elle est toujours attendue, jamais imposée, fait éclore très aisément des sentiments de résignation et de regret. C’est alors que le condamné écrit en termes touchants à ceux des siens qui lui restent, demande pardon à ses parents, si ce sont d’honnêtes gens, recommande enfin selon ses moyens les personnes qui ont pu lui être chères. . .
Telles sont les dispositions dont il serait prêt à faire preuve publiquement et dans lesquelles il affronterait vaillamment la mort, si la procédure n’avait pour lui de si terribles longueurs. Le retard même lui rend l’espérance, et on ne peut s’étonner qu’il s’habitue beaucoup plus vite encore à ce retour d’espoir qu’à l’acceptation du sacrifice. Quelquefois des promesses inconsidérées, soit de l’avocat, soit de quelque autre personne viennent, à travers la double grille du parloir, lui donner la conviction qu’il sera gracié. Dès ce moment, la direction de ses idées change ; il fait des projets, il demande des livres sur l’Océanie et sur la Nouvelle-Calédonie, il reprend goût aux quelques satisfactions sensuelles qu’on lui permet. Il songe moins à implorer le pardon de son crime qu’à demander de l’argent pour vivre là-bas, pour mieux y jouir de la libération présumée, pour s’évader peut-être. Sa grâce lui arrive-t-elle e effet ; peu de
1 Voyez Le Crime , chap. vi et chap. vin.
LES GRANDS GRIMES
temps lui suffit pour se mettre en état d’être le galérien rusé, avide de retrouver, coûte que coûte, les satisfactions perdues, voyant d’avance dans le directeur ou le surveillant du bagne ce qu’il avait vu dans l’homme de police, un ennemi à vaincre ou à tromper. Son attente est-elle déçue, et vient-on le réveiller subitement pour lui annoncer qu’il faut mourir ; il se peut alors que l'indignation et la colère le suffoquent autant que la surprise et la terreur, qu’il accuse ses complices, qu'il insulte les magistrats et les membres du Gouvernement, qu’il refuse toute consolation, qu’il ne veuille même plus qu’on lui parle de ceux auxquels il consacrait la veille encore le meilleur de ses pensées et de ses entretiens. Telle a été en particulier, et trait pour trait, pourrais-je dire, l’histoire des derniers moments d’Eyraud : mais telle est aussi l’histoire de presque tous ceux qui sont morts en révoltés. Si on avait l'humanité d’abréger davantage le dernier cachot, on verrait moins de ceux-là, et on grossirait le nombre déjà grand de ceux que réhabilite leur fin courageuse et repentante.
C’est du côté du public qu’il se produit, il faut bien l’avouer, les plus tristes scènes. Je n’insiste pas sur l’attitude des foules populeuses ; elle a été cent fois décrite, et c’est elle qui a inspiré les propositions de loi si spécieuses (notamment celle de M. Bardoux) contre la publicité des exécutions. On me permettra de dire que la tenue et les propos des gens en chapeau noir et en redingote qui occupent les places réservées ne sont pas plus édifiants. Une seule fois (et c’est déjà beaucoup) j’ai personnellement pris part à l’une de ces cc nuits de la Roquette » : c’était pour la double exécution de Ribot et de Jeantroux. Ces deux malheureux enfants (car au moment du crime Ribot avait à peine 20 ans et Jeantroux
n’en avait pas plus de 11) avaient commis ensemble un crime auquel chacun d’eux, pris séparément, ne se fût iamais porté. Tous les deux, le plus jeune surtout, moururent noblement. Quand la grande porte s’ouvrit, Jeantroux parut le premier. On pouvait être frappé de la pâleur de sa face et de ses yeux dilatés qui se portèrent tout d’abord autour de lui avec la curiosité incompressible de l’adolescence. Mais une autre impression dominait tout. Huit jours auparavant il avait fait sa première communion dans sa cellule. Me taxera-t-on d’exagération si je dis que là, devant la sinistre machine, il paraissait renouveler cette cérémonie touchante ? Je dirai même qu’il y avait en lui beaucoup plus que la piété respectueuse et attendrie de l’enfant chrétien : l’émotion frémissante de celui qui l’exhortait n’avait pu se communiquer à lui tout entière ; mais comme il y répondait avec une confiance courageuse et simple, elle l’associait à sa sublimité. Déjà il touchait du pied la bascule de l’échafaud, quand il s’arrêta pour se retourner doucement vers son consolateur, et, comme on dit adieu à un ami avant de partir pour un long voyage, il lui dit : « Vous embrasserez bien pour moi ma mère et Ribot. » Et presque aussitôt sa tête tomba. — Ribot vint ensuite. Il avait deux ans de plus ; en lui la vie se révoltait davantage. Il s’était promis d’être vaillant, il se tenait parole ; mais la lutte de sa volonté contre les soubresauts de l’instinct physique' se traduisait par des mouvements d’une angoisse terrible ; la torsion convulsive de sa bouche exprimait un indicible effroi, tandis que ses yeux levés en haut semblaient bien chercher une force qui, grâce à Dieu, ne lui fut pas refusée. Celui qui avait assisté son compagnon et qui s’était brusquement jeté dans la foule, revint vers lui
LES GRANDS GRIMES
non moins rapidement pour lui dire : « Je vous embrasse de la part de Jeantroux. » — « Ce pauvre Jeantroux ! » répondit Ribot ; et à son tour il bascula sous la guillotine.
Quelle avait été pendant ce temps-là l’attitude des gens qui, dans l’enceinte « privilégiée », entouraient la machine et stationnaient à la porte de la prison? Je n’ose le dire, et je n’ose répéter les propos entendus de tout ce monde : commissaires de police bavards et importants, suivis, dans chacun de leurs pas, de leurs secrétaires en habits de haute fantaisie ; reporters attendant les crieurs de leurs journaux et recevant tout imprimé, à 5 heures du matin, le récit fait par eux-mêmes de l’exécution, qui devait avoir lieu à 5 heures et demie ; romanciers de second ou de troisième ordre voulant assister au « réveil » et venant chercher là une scène à faire pour leur prochain feuilleton. Quel échange d’apostrophes et de plaisanteries grossières ! Quels tutoiements entre individus se connaissant à peine ! Quels galants récits de tout ce qui se passe sur les boulevards et dans leurs annexes ! Quel argot digne de celui des condamnés ! Un fonctionnaire du Ministère de la Justice est à côté de moi; et dans les rangs de ces éclaireurs de l’opinion, il me montre des jeunes gens qu’il sait avoir déjà fait quatre ou cinq mois d’emprisonnement. C’est à se sauver chez le concierge de la Roquette et à se réfugier près des valets du bourreau ! Pourtant le moment arrive ; tout le monde est rangé, les portes s’ouvrent. Oh ! alors, mais alors seulement, les têtes se découvrent, chacun est immobilisé par le respect : tout se purifie en un instant, tout s’ennoblit par la solennité du silence.
Faut-il conclure que les exécutions devraient se faire non en secret, mais devant un public restreint, dans
l’intérieur de la prison ? Il ne me déplairait pas, je l’avoue, que des centaines de prisonniers y assistassent à genoux. Mais je me défierais toujours de ce public plus ou moins restreint, où fatalement se retrouveraient tous ceux que leurs cartes de faveur font placer aujourd’hui dans les enceintes réservées. Il m’est difficile de croire que la justice ne puisse trouver le moyen de hâter ses préparatifs et que la police et la force armée ne soient pas non plus capables de diminuer ces longues heures de rassemblement et de cohue. Mais je reviens à ceux dont j’ai raconté la fin.
Comment s’était-on résolu à exécuter des coupables aussi jeunes ? Par la frayeur que commençaient à inspirer les crimes répétés des enfants de leur âge. Cette exécution, nous l’avons vu au Congrès de Saint-Pétersbourg, n'en a pas moins excité en Europe un sentiment très vif, je ne puis m’empêcher de dire très naturel, de surprise et de désapprobation. Ce que je veux retenir ici de mes impressions, le voici. Au jour suprême, Ribot avait à peu près 21 ans, Jeantroux, 18. Supposons qu’ils en aient eu tous les deux 23 ou 24 ; la différence n’eût pas été grande : elle eût suffi cependant (la question du principe de la peine de mort mise à part) pour préserver la justice française du blâme qu’on lui a jeté. Quelle existence cependant ne leur eût pas réservée une condamnation à perpétuité ! La mort violente est une chose terrible. Mais si je me représente de nouveau ces deux condamnés, je ne les vois plus dans la scène du meurtre, ni sur les bancs de la justice, je les vois dans la grandeur de cette expiation acceptée, je les vois dans l’exaltation de leur sacrifice1. Qu’ils eussent vécu; comment s’offriraient-ils à
1 Homines prostrema meminere , dit Salluste.
LES GRANDS GRIMES
nous, après un nouveau mois de prison en commun, après le dépôt de l’île de Ré, après les pontons, après l’île Nou, eux, ces jeunes gens imberbes lancés au milieu de tant d'appétits crapuleux ? Mais je ne veux point recommencer le portrait du condamné à perpétuité, et il est temps de conclure.
Faut- il dire que la peine de mort soit à conserver avec un soin jaloux? Non. C’est une peine à laquelle on peut faire beaucoup d’objections. Elle intimide trop peu les malfaiteurs déjà corrompus et entraînés : elle en fascine quelques-uns. Si les théories de la concurrence vitale et de l’extermination nécessaire des êtres nuisibles ou inutiles lui a rendu, dans plus d’un milieu, l’autorité qu’elle perdait, ce n’est pas là un titre que j’invoquerai. On peut craindre, enfin, que si la peine capitale restait ou plutôt redevenait la clef de voûte du système répressif d’un peuple, toutes les améliorations à apporter au régime pénitentiaire de ce peuple seraient reléguées au second plan et risqueraient d’être longtemps oubliées.
Mais cette dernière crainte ne pourrait être justifiée que si on se reprenait à vouloir multiplier les exécutions. Laissons cette funèbre utopie de côté. Habituons-nous à considérer la peine de mort comme la peine suprême d’un petit nombre de scélérats déshumanisés par leur faute, voyons-y surtout comme la rançon des peines perpétuelles ; mais ceux que nous ne voulons pas faire mourir, disons-nous que la société ne peut pas les plonger sans retour possible dans une dégradation pire que le crime ; et alors il deviendra plus urgent que jamais de réformer tout l’ensemble de notre système pénitentiaire.