‹ Combat contre le crimeChapitre 5 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. Les résidus à traiter. — Enfants trop jeunes pour être punis, mais ne pouvant être mélangés aux précédents. — II. Les résidus de l’école primaire. — Une enquête parisienne. — Les enfants anormaux. — Les enfants ayant une tare héréditaire. — III. Les enfants excités ou encouragés dans de mauvaises habitudes ou poussés au mal par leurs parents. — Le nouveau petit Arabe des rues. — Les associations de petits malfaiteurs. — Leur argot. — Leurs entreprises. — Nécessité d’armer l’autorité de l’école et d’en étendre la juridiction. — Une proposition. — IV. Les maisons correctionnelles. — Ce qu’on y envoie. — Un classement belge à imiter. — Quel doit être le régime de ces maisons. — V. Exemples de ce qu'elles ne doivent pas être. — Plusieurs types observés. — Résultats des colonies privées et des colonies publiques. — Explication des différences. — La pédagogie de la réforme — VI. La période d’éducation et la période de la responsabilité sociale. — Faut-il reculer cette dernière ? — Jeunes adolescents d’aujourd’hui.

Quelques soins qu’on prenne pour préserver tous les enfants trouvés, délaissés, abandonnés, en les classant dans la société, il en restera, il s’en formera de réfractaires. Comme le disait, dans un des rapports du con-

grès de Saint-Pétersbourg, une femme anglaise distinguée , « dans ce procédé d’épurage d’un système

parfaitement bien organisé, il y aura toujours, je le crains, un certain résidu, et c’est justement ce petit résidu qui cause un si grand souci ». Ce premier résidu doit être évidemment cc traité » d’une autre manière que l’ensemble d’où il est tiré. Puis, si, en le surveillant, on y discerne de nouveaux éléments plus inassimilables ou plus nuisibles encore, à ceux-là aussi on appliquera un traitement plus savant ou plus énergique ; mais, pour cela, il faudra les séparer, au moins momentanément, de ceux auxquels ils étaient jusque là mêlés.

A cette catégorie d’enfants répondant mal au zèle des hommes qui les ont recueillis viennent s’en ajouter qui étaient dans une situation moins irrégulière et qui ont cependant dévié. En deux mots, s’il y a des enfants qui demandent simplement à être préservés des dangers plus exceptionnels ou plus certains qui les menaçaient, il y en a qui demandent à être ou amendés ou réformés, ou, dans le vieux sens du mot (qui n’impliquait pas encore l’idée d’une vraie pénalité), corrigés.

D’où viennent ces enfants? De quelle manière l’idée du mal a-t-elle germé dans leurs âmes ou comment s’y est- elle développée plus que dans les autres ? Qu’est-il encore temps de faire pour eux avant de les traiter en délinquants ou en criminels ? Essayons de répondre à ces questions, et ne nous hâtons pas plus qu’il ne faut d’arriver à ceux que , décidément , il faut punir ou retrancher de la société.

Ne convient-il pas tout d’abord de fixer un âge audessous duquel un enfant ne puisse être l’objet de poursuites pénales ? Le code français a cru devoir s’en rapporter, sur ce point, au bon sens de ceux qui auraient

à l’interpréter, car il n’a pas marqué de minimum d’âge pour la comparution devant la justice. Il ressort néanmoins des articles 66 et suivants de notre code pénal une indication de sévérité contre laquelle on réagit aujourd’hui partout en Europe. A partir de seize ans, il efface complètement toute distinction entre l’adolescent et l’adulte ; au-dessous de seize ans, il permet de poser la question de discernement, mais il permet aussi de la résoudre dans les deux sens, négatif ou affirmatif. Il ne laisse, il est vrai, subsister dans ce dernier cas que des peines abaissées au moins d’un degré. Mais, enfin, la condamnation d’un enfant dun âge quelconque aux travaux forcés, même à perpétuité, demeure possible dansle texte et dans la lettre de notre code. Incontestablement il y a là une lacune à combler L

Les nouveaux codes des principales nations européennes ont donné l’exemple. D’après le code pénal de

1 Cette latitude laissée aux magistrats a, en France tout an moins, d’assez graves inconvénients. On observe, par exemple (comme l’a vu sur place M. Raux, directeur d’une circonscription pénitentiaire), deux tribunaux voisins, celui de Lyon et celui de Belley, adopter, chacun de leur côté, une jurisprudence absolument différente. Le premier fait bénéficier presque tous les enfants (99 sur 100, nous dit-on) jusqu’à la dernière limite, de l’article 66 ; il déclare qu’ils ont agi sans discernement. Le second déclare invariablement que l’enfant a agi avec discernement et il lui applique l’article 67.

« Il en résulte, dit M. Raux (voy. son livre : Nos jeunes détenus , p. 47), que, dans la région, les enfants condamnés valent, en général, mieux que les enfants acquittés. Ainsi, nous avons constaté qu’un enfant de douze ans, coupable d’un léger larcin, était frappé par l’article 67, alors que vingt autres, dans leur seizième année, coupables de vols qualifiés, se trouvaient acquittés. »

N’oublions pas (mais les Juges dont on nous parle là semblent bien l’avoir oublié) que cet enfant de douze ans a désormais son casier judiciaire et que, plus tard, il ne pourra s’engager dans aucun régiment, sauf la légion étrangère, etc.

Hongrie, « Celui qui, lorsqu’il a commis un crime ou un délit, n’avait pas atteint sa douzième année, ne peut être l’objet de poursuites pénales » (art. 83). Le code de Hollande (art. 38) fixe à dix ans l’âge au-dessous duquel un enfant ne peut être poursuivi en justice pour quelque fait que ce soit ; il déclare, en outre, que de dix à seize ans, le juge doit examiner si l’enfant a agi avec discernement. « S’il n’est pas évident que l'enfant a agi avec discernement, aucune peine ne lui sera applicable. » Le code de Finlande n’admet aucune pénalité proprement dite jusqu’à l’âge de quinze ans, et il ne permet d’envoyer en éducation correctionnelle que de sept à seize. Le code italien ne permet aucune poursuite avant neuf ans ; puis il élève progressivement les peines de neuf à quatorze ans, de quatorze à dix-huit et de dix-huit à vingt et un . Donc, en général, au-dessous de neuf à dix ans, on reconnaît qu’un enfant ne peut mériter que d’être préservé par une éducation plus vigilante dans sa famille ou dans sa famille adoptive.

À partir de cet âge, l’enfant peut devenir dangereux pour les autres et surtout pour les autres enfants. Il ne sera pas tout d’abord dangereux pour leur sécurité et pour leur vie, mais il pourra l’être pour la formation de leur conscience, pour leur délicatesse et pour leurs mœurs. Donc tout pays qui a un grand nombre d'enfants adoptés doit y regarder de près, surtout quand on lui amène des enfants ayant grandi dans l’abandon jusqu’à l’âge où ils commencent à avoir des désirs personnels, des projets, des rêves et une volonté. Des enfants dont nous avons parlé jusqu’ici, on pouvait dire qu’on les recueillait pour les former ; mais il en est auxquels on s’intéresse pour les réformer.

Ces enfants abandonnés — matériellement ou morale-

ment — peuvent n’avoir encore subi aucune flétrissure. Tous les jours on en envoie à la Petite-Roquette ou au Dépôt qui ont simplement souffert de la faim, du froid, des mauvais traitements et des maladies. J’ai vu, à la Petite-Roquette, en cellule *, des enfants de six ans : j’en ai vu au Dépôt qui n’étaient guère plus âgés. Que leur était-il arrivé? La mère était morte, le père s’était remarié ou « mis avec une femme » ; l’enfant avait été battu, il s’était sauvé, il avait été ramassé sous un hangar ou dans une clôture. Que de fois n’ai-je pas entendu ces récits, confirmés par les enquêtes de la police ! Le lendemain, vous en verrez venir de loin, qui, ayant perdu père et mère et n’ayant pas été recueillis assez à temps, sont partis pour Paris avec un peu d’argent dans leur poche : ils ont cherché à gagner leur vie, ils se sont placés comme ils ont pu. Qu’y avait-il dans leur jeune tête? Rien de répréhensible et quelquefois rien que de digne de compassion et d’intérêt : un peu d’attrait pour l’inconnu1 2, le désir de changer de place et d’échapper peut-être à la terreur des lieux hantés par la mort, la volonté de se tirer d’affaire soi-même et, cela va sans -dire, une grande inexpérience. Ils n’ont pu conserver longtemps la même place, car ils étaient capables de peu de chose. A côté d’eux j’en vois un qui croyait avoir un asile chez sa sœur dans un quartier de la capitale ; cette sœur, il ne l’a plus retrouvée, ou bien elle n’a pas voulu le recevoir. Les uns et les autres ont donc été arrêtés comme vagabonds. Mais ils n’ont rien fait, ni rien voulu faire de mai ; et, si toutefois le Dépôt ne les a pas gardés trop longtemps, ce sont encore des êtres inoffen-

1 On leur laissait seulement la porte ouverte.

2 L’Exposition universelle et la tour Eiffel en ont attiré plus d’un.

sifs. Qu’on les nettoie, qu’on les habille, qu’on les dirige vers un groupe industriel ou dans une colonie de bienfaisance, ils en seront heureux, et on peut espérer qu’ils ne gâteront pas leurs camarades.

Mais on n’aperçoit que trop toutes les occasions de chute et de dégradation que ces enfants ont rencontrées. Quelques-uns d’entre eux en ont trop vu et trop entendu pour ne pas être contaminés. On amena un jour au Dépôt un petit bonhomme de dix ans et demi qui était venu seul à Paris des frontières de la Belgique. Le dialogue qui s’engagea entre lui et un inspecteur fut tel qu’on l’écrivit immédiatement. Je ne le transcris pas en entier ; mais qu’on en juge par ces fragments : « Mon papa ! Je dis mon papa, parce qu’il a été le mari de maman ; mais il s’est sauvé la nuit de la noce! » — « As-tu des frères? — Oh, oui! maman a eu deux enfants d’un berger ; puis j’ai une sœur, elle est de papa un tel ; car j’en ai trente-six de papas. » Ce gamin, je le répète, était authentiquement âgé de dix ans et demi. Malgré le genre d’instruction si précoce dont il faisait preuve, il n’avait pas de mauvais instincts. Il déclara qu’il ne voulait pas, lui, être « un brigand », et qu’il entendait, s’il le pouvait, apprendre un métier. Il avait même déjà sa préférence : il aspirait à devenir boulanger.

Cent autres exemples analogues (on en a tous les jours) montreraient que ces enfants peuvent être attirés facilement sur deux pentes entre lesquelles ils hésitent et chancellent, plus aisés à se précipiter sur la mauvaise, on ne peut en douter. Les donner en garde à une honnête famille qui cherche à bien élever ses propres enfants serait téméraire. Si on les destine à une colonie publique, il faut encore avoir soin de ne pas les envoyer

là où ils seraient un ferment de désorganisation ou, qu’on me pardonne le mot, de putréfaction. On a proposé de les garder pendant quelques jours en surveillance pour les étudier et les trier, de manière à envoyer les uns à la maison de bienfaisance et les autres à la maison de réforme. L’idée ne peut qu’être approuvée. J’ajoute qu’il sera toujours nécessaire de réviser ces divers placements et de faire passer certains enfants d’un établissement à l’autre, suivant les progrès, qu’ils auront faits dans le bien ou dans le mal.

« Si ces enfants avaient été régulièrement à l’école, et si Ton appliquait sévèrement la loi sur l’obligation de l’instruction primaire, on n’aurait pas tant de difficultés avec eux. » Voilà une observation à laquelle il faut s’at- * tendre. Elle a une grande part de vérité. Mais l’école, — surtout si les enfants mal nés ou mal élevés par les parents s’y accumulent — ne peut pas éviter les « résidus ». Quand l’école était volontaire, y venir était un bon signe ; et l’on pouvait, à la rigueur, classer les familles en bonnes ou en mauvaises, suivant que leurs enfants venaient ou ne venaient pas à l’école. Mais plus la contrainte exercée sur les familles au nom de la loi sera efficace, plus il sera nécessaire de faire le triage et le classement à l’école même : car les élèves y apportent des dispositions que le maître doit surveiller, mais qu’il n’a pas vues naître et dont il ne peut que soupçonner les origines.

Une secte, — dont le crédit commence heureusement

à décliner, — prétend que les criminels sont marqués d’avance par les caractères anormaux de leur organisation : ce sont des atypiques, des dégénérés, des idiots, des imbéciles, quand ce ne sont pas des hommes de génie (car ces « savants » mettent côte à côte le génie, le crime et la folie, comme tenant également à des ruptures d’équilibre et à des anomalies dans le système physique des individus) . Ce que l’on voit et ce que l’on entend dans les écoles primaires est bien loin de justifier ces amas informes d’hypothèses. Tous les directeurs d’écoles que j’ai consultés 1 à Paris (et dans les quartiers les plus excentriques) m’ont également répondu : «. Nous avons de ces enfants mal venus et mal bâtis, affligés d’infirmités précoces ; mais ils sont généralement doux et inoffensifs, un peu tristes, ayant de la peine à suivre la classe, mais ne nous causant aucun trouble, ne nous donnant aucun embarras. »

Ce témoignage m’a paru d’autant plus digne d’être écouté qu’une contre-épreuve remarquable la confirme : il y a fort peu de ces enfants à la Petite-Roquette. Quand M. le docteur Motet fut appelé à la direction médicale de ce dernier établissement, il croyait (comme il l’a écrit lui-même 2) « y trouver à foison des troubles intellectuels, de la folie, des vices de constitution, des organismes abaissés ». Mais, confesse- 1— il, « je ne tardai pas à reconnaître mon erreur : rien de ce que j’avais entendu dire n’était rigoureusement exact ». Il insiste surtout sur ce qu’il a trouvé là de types « indécis », dont l’organisation, ni au physique, ni au moral, n’avait

’ Au cours d’une enquête faite avec l’autorisation, j’ai même le devoir de dire avec l'appui bienveillant de l’administration supérieure.

2 Bulletin de la Société des prisons , 1879.

encore rien de définitif et d’achevé. Qu’on ne s’étonne pas de la place occupée par ces indécis. En définitive, l’enfance, qu’est-ce autre chose que l’âge où la nature s’essaie, tâtonne et s'arrange comme elle le peut des circonstances ? L’indécision momentanée du développement, l’incertitude de l’évolution, c’est justement là ce qui fait que l’éducation est si nécessaire ; c’est ce qui fait aussi qu’elle donne à la fois tant de craintes et tant d’espérances, qu’elle comporte tant de surprises et a tant de risques à courir.

A côté de ces organisations, le docteur Motet en rencontrait d’autres laissées incultes et dans lesquelles avaient en quelque sorte poussé des végétations sauvages ; puis des enfants chez qui la vivacité native de l’intelligence, laissée sans surveillance, n’avait favorisé que la ruse et l’art du mensonge. Ce n’est pas à dire qu’il n’ait point eu à observer dans quelques cellules des enfants physiquement mal nés ; mais bientôt il avait vu en eux de pauvres parias, à l’intelligence obscure et aux membres inhabiles, « La famille, pour laquelle ils sont une non-valeur, les délaisse ou les repousse ; la société, dont ils compromettent le repos, les séquestre. » Qu’elle les séquestre dans un hospice ou les dissémine à la campagne, soit ! Mais doit-elle les placer dans une maison de correction? En 1867, déjà, le docteur Legrand du Saulle, qui avait étudié et fait connaître aux tribunaux des centaines d’enfants analogues, disait qu'il fallait bien s’en garder. C’est que ces malheureux ne peuvent pas plus profiter des sévérités de la maison de réforme que des encouragements plus paternels de la colonie industrielle ou agricole : ils ne feraient qu’y aiguillonner la malice des autres, en leur servant de souffre-douleurs.

Il est cependant un type d’enfants sur la voie de la

dégénérescence et qu’on rencontre dans les écoles, puis souvent dans les prisons : ce sont les enfants issus deparents alcooliques. Ici aussi, j’ai pu comparer les témoignages des instituteurs et ceux des médecins, et je les ai trouvés concordants.

Dans le travail que j’ai cité, le docteur Motet décrivait ainsi les dégénérés alcooliques de la Petite-Roquette. « Irrésistiblement sollicités par le besoin de détruire, incapables de vivre dans la famille, la fuyant tantôt sans motifs, tantôt sur le plus futile prétexte, avidesd’indépendance et de liberté, préférant la nuit passéesous l’arche d’un pont à la nuit calme de la maison paternelle, d’une dépravation précoce, ils incendient, ils tuent, et l’on ne peut pas dire que leur niveau intellectuel soit abaissé. . . En voici un, âgé de dix ans, qui en paraît sept à peine, à la mine effrontée, à l’œil vif ; il lit très bien, il écrit, il compte. C’est la seconde fois qu’on l’amène à la maison d’éducation correctionnelle. Jamaisle génie de la destruction n’a été porté si loin : il brisetout. »

On pense bien que ce n’est pas ce type, ainsi développé, ainsi poussé à l’extrême qu’on rencontre dans les écoles ; il y serait absolument intolérable. Il s’y trouve néanmoins à l’état naissant, contenu encore ou réduit parla discipline, parla régularité (relative), de la vie scolaire, et par la sagesse (relative, elle aussi), dans laquelle le jeune âge a maintenu jusque là l’enfant. Maisdans la description que le directeur, fort intelligent, d’une grande école de Grenelle, me donnait de certains de ses élèves, je reconnaissais bon nombre de ces traits, destinés à prendre, dans quelques essais de vagabondage, un relief plus tourmenté et plus grimaçant. De ces enfants, connus pour appartenir à des parents buveurs,.

le directeur me dit que tout ce qui brille les tente et qu’ils ont la main leste pour ramasser ce qu’ils aperçoivent. Mais il insiste encore davantage sur leur insia bilitè . c< Ils sont, me dit-il, toujours en l’air : si, étant dans une classe, j’en avise un pour le charger d’une commission dans l’intérieur même de l’école, je suis sûr de ne pas le voir revenir de longtemps. Il profite de l’occasion pour courir d’un bout de la maison à l’autre. . . »

Somme toute, un tel enfant peut encore être élevé dans l’école ordinaire, avec les enfants normaux, et s’y assagir suffisamment ; il peut se fortifier, se calmer, devenir, avec le temps, un adolescent comme les autres, plus nerveux, moins équilibré, capable cependant de restaurer tant bien que mal la souche dont il est issu L Il peut aussi, et trop aisément, par malheur, franchir avec rapidité les étapes qui le séparent de l’asile ou de la prison. Supposons qu’on le surprenne et qu’on l’arrête à quelque station intermédiaire, — la chose arrive à tout moment, — qu’en faire alors ? On ne peut pas, lui non plus, le confier à une famille régulière. Il ne serait conforme ni à la justice ni à l’intérêt social de l’envoyer porter le trouble au milieu des orphelins, des enfants délaissés ou abandonnés qui n’ont eu que le tort d’être malheureux et qu’on a réussi à bien élever. Les maisons de réforme ou de correction sont là; qu’on ne tarde pas trop à en user ! Sans avoir été faites spécialement pour ces enfants, elles les attendent, elles devront les garder tant que leur évolution physique et mentale ne sera pas finie et tant que les parents, qui les ont si gravement

1 Si, des deux parents, un seul est alcoolique, l’action héréditaire de l’autre peut arriver, secondée par l’éducation, par l’hygiène, à prendre le dessus.

compromis, n’auront pas perdu le pouvoir de les reprendre et de se les associer pour le mal 1 .

Les parents alcooliques ne sont malheureusement pas les seuls qui soient responsables des mauvaises tendances de leurs enfants. Le directeur d’une grande école communale de la partie nord de Paris me remet une grosse quantité de souvenirs personnels, notés jour par jour, sur les enfants qui ont donné chez lui les plus mauvais exemples et qui l’ont le plus préoccupé. C’est un fonctionnaire dans la force de l’âge, et très exercé, dont les services, déjà longs, sont hautement appréciés par ses chefs les plus éminents. Ce n'est ni un mécontent, ni un pessimiste, ni un homme d’opposition. Or, la première catégorie qu’il me dessine parmi ses mauvais élèves paraît avec ces rubriques : « Enfants que soutiennent leurs parents et qui, forts de cet appui, vivent

1 M. le pasteur Arboux [les Prisons de Paris , p. 61) me semble avoir eu sous les yeux des adolescents de cette nature quand il écrit : « Nés de mauvais parents, souffrant depuis l’enfance, épileptiques, aliénés par accès, incurables, ils ne sortiront de la prison d’abord, puis de la colonie, que pour entrer à Phospice. Ils vont ainsi de Mazas à Sainte-Pélagie, de Sainte-Pélagie à Bicêtre, embarrassant les juges, parce qu’ils n’ont qu’une responsabilité limitée, et réellement malades, c’est-à-dire des objets d’indulgence et de pitié quand vient la crise, et réellement coupables dans les intervalles de leurs accès. » — Ces lignes ont été écrites il y a déjà plusieurs années. Si les malheureux dont elles parlent allaient ainsi de la prison à la maison de correction et de la maison de correction à la prison, c’est que la maison de réforme les avait reçus trop tard et les avait rendus trop toi. Notre loi du 24 juillet 1889, on l’a vu, cherche à écarter ces deux graves inconvénients.

constamment en révolte contre l’autorité des maîtres. — Enfants qui invoquent sans cesse contre leurs maîtres l’influence qu’ont leurs parents auprès clu conseiller municipal, du maire et du député. »

Il s’agit ici, qu’on en soit bien convaincu, de quelque chose de sérieux. La discipline militaire ne demande pas seulement que le chef immédiat de chaque soldat soit juste et vigilant ; elle exige que les officiers supérieurs du régiment soient d’accord les uns avec les autres ; elle exige même que l’armée ne soit ni méprisée ni haïe par le gouvernement et par l’opinion. La discipline de tout corps social est assujettie aux mêmes conditions. Or, si l’école a par elle-même ou par l'instruction qu’elle donne quelque valeur morale, elle en a beaucoup plus encore par la discipline qu’elle fait accepter. Il faut prendre, il est vrai, ce mot de discipline dans son sens plein (comme le mot de docilité). Ils n’impliquent ni l’un ni l’autre l’inertie, mais, au contraire, l’aptitude acquise à recevoir l’enseignement tout entier et à en tirer profit dans toute sa personne. Il est regrettable d’avoir à dire que cette discipline est souvent menacée par ceux mêmes qui devraient avoir le plus à cœur de la maintenir.

Il y a dix ou douze ans, on fit entrer dans les commissions départementales un plus grand nombre d’éléments politiques qu’il n’eût fallu. Ces commissions élaborèrent pour les écoles primaires un règlement qui, muet sur les obligations des élèves et des familles, insistait sur les devoirs du maître et énumérait tous les droits qu’il n’ avait pas. Affiché par ordre dans toutes les classes, ce règlement produisit des effets désastreux. On me cite, par exemple, un élève et non des pires (car il est resté cinq ans à l’école, et il a fini par obtenir son certificat d’études) qui, à chaque remontrance un peu grave, se

targuait des appuis politiques de sa famille, menaçant le maître d’en faire usage contre lui. « Un soir qu’il était en retenue, il resta les bras croisés, se refusant absolument à faire un travail donné par le maître de surveillance. Dès que l’heure (5 heures) eut sonné : « Monsieur, connaissez-vous votre règlement? — Pourquoi cette question? — Parce qu’il est l’heure où vous devez me renvoyer1. » Cet indépendant défendait lui-même sa propre paresse. Un autre, plus sournois, trouvera le moyen de la faire défendre par son père qui, sous prétexte qu’il est du comité électoral de M. X., saura faire lever les punitions infligées à son enfant. Ce père gâtera profondément l’esprit de sa progéniture ; mais il aura pu dire à haute voix devant le personnel de l’école qu’il était du comité électoral de M. X. et qu’il était sûr de son appui !

Plus d’un instituteur, je le sais, refusera de se reconnaître dans ce tableau. C’est que les écoles diffèrent avec les quartiers et avec les populations qui les fréquentent. Allez dans telle rue de Grenelle, de Plaisance même, vous y trouverez une école où tout se passe admirablement ; elle recrute ses élèves chez les enfants d’ouvriers sédentaires et de contre-maîtres qui font depuis longtemps la prospérité d’une grande usine. A cinq minutes de là, c’est une population agitée, mal assise, se renouvelant sans cesse ; ou bien des traditions dont on ne connaît pas l’origine y ont organisé plus largement

1 Cet élève fut refusé une première fois à son certificat d’études pour une réponse trop peu polie faite au cours de son examen oral. C’était donc, si Ton veut, une nature disposée à l’impolitesse. Mais on voit, par les détails ci-dessus, que cette disposition avait été cultivée. — Supposez maintenant que cet individu soit jugé pour un délit même léger ; il risque de se faire condamner gravement pour un incident d’audience, et voilà une existence perdue.

qu’ailleurs le trafic du vice. Là, les parents sont en guerre contre les maîtres, ils leur écrivent ou même ils viennent leur dire, à la porte même de l’école, devant tous les enfants qui défilent : « Mon enfant peut bien venir à l’heure qui lui plaît ! Je suis bien le maître de l’envoyer quand je veux ! Je vous défends de le punir, attendu que j’ai besoin de lui. » Habituellement la mère est faible, et le mensonge ne lui coûte rien pour excuser son fils ; mais le plus souvent le père est vaniteux : il éprouve de la satisfaction à faire sentir qu’il est quelqu’un ; est- ce même assez dire ? Il se persuade qu’il a été pour beaucoup dans l’élection de celui qui fait la loi, et qu’il est par conséquent au-dessus de la loi, — le peuple n’est-il pas tout, et n’est-il pas lui- même une portion considérable du peuple ? — Il n’admet donc pas que ses enfants soient les esclaves d’un maître quelconque, ni qu’ils soient soumis au droit commun.

De nouvelles commissions départementales où l’élément scolaire retrouve sa majorité ont (en 1890) réformé le règlement. Mais les instituteurs et institutrices m’affirment que l’effet produit jusque-là n’a point disparu. Ils m’affirment aussi qu’à cet esprit d’indépendance ou presque de tyrannie à l’égard des maîtres viennent s’ajouter des haines sociales insufflées par les parents à leurs enfants ; je ne cite que des cas positifs : <c En avril 1887, un des professeurs de l’école X. nous informe qu’un de ses élèves avait tenté de porter un coup de couteau à un camarade de classe. Ces élèves, habitant la même rue, s’étaient voué une grande haine pour des causes extérieures à l’école. . . L’agresseur fut désarmé, et son oncle, qui l’avait en tutelle, vint demander de quoi il s’agissait. Il protesta d’abord que son neveu était incapable d’une telle action. Puis, les

preuves étant convaincantes, il changea de système.

« Et puis, au fait, l’autre est un bourgeois 4; c'est pour » cela que vous lui donnez raison !» — « Tu sais,

)) ajouta-t-il, en se tournant vers son neveu, une autre » fois, ne crains rien, arrange-le ! » Combien de fois, m’écrit le directeur qui a recueilli cette observation, avons-nous entendu des parents auxquels nous reprochions de petits larcins nous répondre : « Parce qu’il a » pris quelques bêtises, en voilà une affaire ! » Ou mieux encore : « Il est bien juste de prendre à ceux qui ont » trop. » Assurément, je ne veux insinuer en aucune manière que de pareils cas soient fréquents. Je ne décris pas, qu’on veuille bien le remarquer, l’esprit qui règne dans les écoles ; je suis seulement à la recherche des délinquants qui se forment là comme il s’en forme partout. Je continue donc mon enquête.

Si quelques parents encouragent ces actes de guerre sociale, un plus grand nombre assistent impassibles aux premières habitudes vicieuses de leurs enfants. Une des moins graves de ces habitudes est encore l’usage du tabac : on aurait néanmoins grand tort de fermer le$ yeux sur les dangers qu’il fait courir. On me montre sur le registre d’une école les notes d’un élève ; il se trouve que pour lui on sait l’époque où il a coiümencé à fumer ; or, autant les notes qui précèdent cette époque sont bonnes, autant celles qui la suivent sont mauvaises. C’est que le tabac produit sur l’organisme enfantin un effet stupéfiant, il dispose à l’inertie intellectuelle. Une telle habitude donne ensuite au bambin l’idée qu’il est un homme. « Je sais fumer », dit-il à son camarade

1 Un « bourgeois » mettant son enfant à l'école primaire! Qu'on remarque bien ce détail.

plus innocent, et dès lors il devient difficile de le traiter en enfant sans provoquer chez lui de l’irritation et même le désir de se venger1. Enfin l’enfant qui fume veut avoir un peu d’argent pour se passer sa fantaisie ; il est donc tenté de s’en procurer d’une façon quelconque. Il détourne une partie de ce qu’on lui a donné pour une tout autre destination 2, ou bien il en vole. Il n’y a donc pas trop lieu de rire de parents à qui l’on dit : « Votre fils fume déjà des cigarettes, ce qui est très mauvais », et qui répondent très sérieusement : « Vous avez raison, j’ai entendu dire que la cigarette ne valait rien, il faudra que je lui achète une petite pipe ! » Je passe à la boisson.

Le directeur d’école témoin de ces insanités vit un jour deux ou trois gamins, dont l’aîné pouvait bien avoir quinze ans, jouant au billard et se faisant servir une bouteille de vin. La mère de l’un d’eux survint au cours de la partie et se mit à les apostropher de la façon la plus grossière. Les témoins de la scène s’attendaient à la voir emmener tout au moins l’enfant qui lui appartenait. Mais, tout à coup, elle se fit apporter un quatrième verre, s’assit, versa elle-même la tournée, choqua son verre contre les autres et but en compagnie des trois joueurs.

Que dirai-je maintenant des exemples de liaisons irrégulières, des encouragements à l’immoralité ? Le sujet serait vaste. Et je ne parle pas ici des excitations directes à la débauche qui entraînent, avec la déchéance de la puissance paternelle, l’adoption de l’enfant dans

1 Joseph Lepage, arrêté à dix-huit ans pour tentative d’assassinat et condamné à perpétuité, déclare qu'il avait eu l’idée de tuer la (emme qu’il frappa effectivement, parce qu’il était devenu amoureux d’elle et qu’il avait acquis la certitude qu’elle le repousserait en le traitant « comme un gosse ».

2 Par exemple, pour une souscription patriotique.

les moralement abandonnés. Je parle encore moins de l’enfant né d’une pauvre fille trompée et élevé constamment par elle. Il arrive souvent que ces derniers enfants, témoins de la vie retirée, triste et laborieuse de leur mère, s’attachent à elle avec une tendresse toute particulière, comprennent à demi-mot la nécessité de la bonne conduite et du travail et deviennent les meilleurs élèves de la classe. Mais je parle du spectacle quotidien de la facilité des mœurs ; je parle de la misère qui entasse quatre ou cinq personnes d’âges et de sexes différents dans un taudis, où un seul lit sert à tous. Je parle des mères qui, séparées d’abord de leur mari, puis de celui qui l’a remplacé, puis d’un autre, gardent avec elles des enfants de l’un et de l’autre : les instituteurs qui relisent les fiches où sont inscrits les noms de leurs élèves peuvent remarquer que les références et les signatures varient souvent sur une même fiche. Ce dernier groupe d’enfants est, comme on pouvait s’y attendre, exécrable. Tout ce qu’ils ont vu et entendu chez eux, ils l’apportent à l’école 1 : ils le crient ou ils le chuchotent, ils l’écrivent ou ils le dessinent.

Ces enfants-là viennent donc à l’école, mais comme beaucoup d’autres, c’est-à-dire d’une façon intermittente 2. On a longtemps parlé, avec les Anglais, du petit Arabe des mes , ignorant, sale, déguenillé, mourant de faim, quand il ne vit pas de vol. Il y a aujourd’hui dans Paris un petit Arabe des rues, qui est à l’ancien ce

1 Le directeur d’une école de la rue de Meaux entendait récemment dans les rangs de ses élèves le dialogue suivant : « Est-ce que tu as toujours le même père, toi ? — Mais oui ! — Eh bien ! moi, j’en ai déjà eu quatre cette année-ci. »

2 Les absences sont d’environ 10 pour 100 par jour, mds plus nombreuses en été*

que l’escroc de nos jours est au bandit d’autrefois. Ce petit Arabe est inscrit à l’école, qui ne coûte rien. La cantine scolaire commence par lui donner un repas tout entier pour environ 10 centimes, à la condition qu’il apporte son pain ; mais ses parents obtiennent bientôt pour lui le pain, puis la gratuité complète de la cantine. Ce n’est pas le seul cadeau qui lui soit fait : à certains anniversaires, il sait qu’on distribuera des galoches, des tabliers, des tricots ; aussi laisse-t-il chez lui le plus possible de ses effets pour s’en faire donner de tout neufs. Avec quoi, cependant, s’alimente la caisse des écoles qui couvre tous ces frais ? C’est surtout avec le produit des fêtes populaires qui se donnent sur les nouveaux boulevards. Mais qui donc assure le succès de la fête ? Qui monte sur les chevaux de bois, entre chez la femme à barbe ou dans les musées d’anatomie? Les enfants mêmes qui ont obtenu la gratuité de la cantine 1.

Le nouveau petit Arabe des rues ne vit pas errant et isolé. Ainsi que me le dit le directeur d’une grande école de Grenelle, « ceux qui font le mal ne sont jamais seuls, et quand ils sont ensemble, ce n’est jamais pour quelque chose de bon ». Il est aisé de comprendre le sens de ces paroles. Les bons élèves sont et doivent être ensemble au jeu commun et à la classe : c’est là la forme néces-

1 Le fait m’est affirmé par le président d’une des caisses scolaires : il habite depuis trente ans le même quartier. Je dois dire maintenant que dans d’autres quartiers (j’ai constaté le fait à l'école de la rue de Meaux) on trouve des familles plus misérables encore et qui ne veulent pas de la cantine. Les parents croient que ce qu’on donne gratuitement ne vaut rien (c’est ainsi, me dit le Dr Laurent, qu’ils aiment mieux mourir dans leur taudis que d’aller guérir à l’hôpital). Quant aux enfants, ils aiment le va et vient et la nourriture de hasard mangée dans les endroits déserts, loin de la surveillance de l’école.

saire et bienfaisante de la sociabilité pour laquelle ils sont faits ; mais ni l’intimité voilée, ni la camaraderie à deux ou à trois, ne leur convient. Au chef d’une autre école (celle-ci est une école congréganiste), je demande : c( Quand quelques-uns de vos enfants tournent mal, à votre connaissance, à quoi l’attribuez-vous ? » Il me répond : « C’est presque toujours à des liaisons ou amitiés trop à part. » — « Et je ne vous parle pas (continuait il) du rapprochement d’enfants déjà mauvais, ceux-là sont encore plus dangereux, cela va de soi ; mais je parle de deux enfants bons jusque-là l’un et l’autre : ils ne mettront en commun, pour s’y familiariser, que ce qui était demeuré jusque-là dans leurs consciences à l’état caché et honteux, ils s’entraîneront mutuellement à des choses qu’ils n’eussent pas osé faire isolément. »

Parmi les choses auxquelles ils s’entraînent le plus, figure le vol : c’est le délit le plus fréquent chez les enfants. Où en chercher les mobiles ? Pour les filles, dans la coquetterie ; pour les garçons, dans le désir de se procurer du tabac et autres satisfactions plus ou moins prématurées ; pour les deux sexes, dans la gourmandise, dans les jalousies sociales entretenues par les sots discours de leurs parents ; puis, dans le désir de se procurer de quoi s’en aller en liberté pendant une demijournée, une soirée, un jour entier : enfin, à tout moment, et dans les circonstances les plus imprévues, il faut faire la part de l’occasion. Tant qu’elle est suivie régulièrement et qu’elle a des moyens de faire respecter sa discipline, l’école est faite pour refouler toutes ces tendances, elle les réduit à leur plus faible intensité. Dès que l’enfant en prend à son aise avec elle, ces mobiles ont tout de suite une vivacité pernicieuse et contagieuse.

Il faut déjà remarquer que les écoliers qui contractent de telles habitudes — comme ceux qui tournent à la méchanceté ou à l’obscénité — le font très souvent à la sortie de la classe ou à la rentrée en classe. C’est par les plaintes du dehors que l’instituteur est, en général, averti. On vient lui dire que tel enfant a été inconvenant devant l’école des filles, que tel autre a dérangé des meubles ou des ustensiles lourds rangés par un marchand contre un mur et qu’il les a disposés de manière à les faire tomber sur les passants, que tel autre a renversé une vieille femme et l’a blessée, que d’autres ont enlevé à quelque étalage des objets quelconques, des fruits, des comestibles, qu’une bande s’est réunie pour cribler de cailloux les vitres d’une boutique. Attentats à la pudeur ou aux mœurs, violences contre les personnes, vols, tout est là en germe. A l’école même, malgré la surveillance la plus zélée, il y a une multitude de petites préparations au mai et au délit ; presque toujours, cependant, la première excitation vient de l’extérieur..., qu’il s’agisse d’inventer des mensonges sur les maîtres auprès des parents ou sur les parents auprès des maîtres, qu’il s’agisse de brocanter des objets de provenance douteuse ou encore de faire prudemment acheter par un camarade, moyennant courtage, ce qu’on a envie de se procurer avec de l’argent dérobé. Mais on comprend à quoi de pareilles tendances aboutissent dans la rue. C’est là que la petite association fait son œuvre.

D’après le directeur d’une école importante de la Villette, c’est surtout depuis 1887 que les mauvais écoliers cherchent à former des bandes. Détail caractéristique, ils ont un argot à eux. Pour s’avertir les uns les autres, ils crient : « Paix, paix ! » ce qui veut dire : « Ne faites rien, vous seriez pris » ; ou bien : « c’est le radis

LE COMBAT

noir », ce qui désigne le sergent de ville, ce Le rat blanc », c'est le vieux monsieur qui distingue les mauvais garnements, les semonce et, au besoin, les fait arrêter. Eux, de leur côté, font semblant de courir les uns après les autres, et ils passent, par exemple, devant la devanture d’un magasin. Le premier soulève rapidement le couvercle d’un baril ou d’une corbeille et disparaît sans avoir rien pris ; un autre arrive et, avec la règle même de l’école, taillée par lui en un bout pointu, il pique une orange, une pomme, ou un objet de toilette qu’il peut revendre ; quelquefois il pêche avec une petite gamelle dans un sac éventré par le camarade précédent.

L’école buissonnière, initiation au vagabondage et préparation au vol, ne comporte pas souvent de vraies bandes, mais des associations à deux ou à trois. On se signale un amusement, on se donne un rendez-vous. On se rend le soir à la porte d’un théâtre où l’on fait queue au profit des retardataires, dont on reçoit quelques sous. Mais là, on a entendu toutes sortes de conversations ; et, quand la nuit est bien close, on s’en va dépenser ensemble l’argent ainsi gagné, et il arrive que l’on découche ! Il est des enfants qui partent pour aller s’amuser tranquillement avec le produit d’un larcin ; il en est d’autres qui, tentés par la nuit, par l’inconnu, par l’espérance d’une trouvaille, se font, par occasion, chiffonniers. Ils commencent (c’est encore à la Villette qu’on m’a donné ce trait authentique) par voler les outils nécessaires, la hotte et le crochet. Ainsi munis, ils suivent quelque chiffonnier qui les accueille et quelquefois les attire 4. Cela ne les empêche pas toujours d’aller à l’é-

1 Ces détails m’ont été donnés à la Villette, il y a six mois; je

cole le lendemain et d’y raconter toutes sortes de choses.

Deux enfants avaient cru trouver mieux ; ils s’étaient associés pour aller, hors des heures de classe, puis aux heures mêmes de la classe, s’essayer à certaines industries (elles pouvaient leur sembler licites). Ils commencèrent par se rendre à la gare de l’Est ou à celle du Nord, et là ils s’offrirent aux voyageurs pour leur porter leurs bagages, leur amener une voiture, etc. Bientôt après, ils imaginèrent mieux; le plus jeune contrefaisait l’estropié, le plus grand faisait semblant de le conduire, et ils ramassaient ainsi de bonnes recettes près des consommateurs des cafés. Nos deux petits Arabes des rues tenaient une comptabilité qu’on a retrouvée : lundi, 5 francs ; mardi, 1 franc ; mercredi, 3 francs ; jeudi, 2 francs. On constata ainsi que, lorsqu’ils payaient, ils dépensaient en moyenne 3 francs par jour à eux deux, pour leur nourriture. Au bout de quelque temps, ils allèrent coucher et voler sous les bâches tendues le long du canal Saint-Martin ; mais un beau jour, ils se séparèrent, pour une question de comptabilité, le plus petit estimant que son aîné ne lui donnait point sa part. En effet, après une opération assez fructueuse, celui-ci s’était contenté de lui « payer » un verre de vin et avait gardé pour lui le reste de l’argent.

n’ai donc pas été très surpris quand, ayant obtenu du parquet de la Cour la faveur de pouvoir étudier le dossier complet de la bande de Courbevoie, j’y ai trouvé ce qui suit (c’est un des condamnés à mort, Doré, qui parle au juge d’instruction) : « Un beau jour, quoique je fusse très bien chez mes parents, l’idée m’est venue d’aller courir un peu. Pendant un mois, j’ai fait le chiffonnier, ramassant des ordures que je vendais ; je couchais alors sous le pont Bineau. Quand j’en ai eu assez, ie me suis fait prendre aux portes des Halles. On m’a mis au dépôt, et mon père m’a fait enfermer à la Petite-Roquette. » On connaît le dénouement. C’est complet 1

Pourquoi ai- je tenu à rapporter ici tous ces faits avec précision? Parce que, — si je les ai bien présentés au lecteur, — ils ne sont pas encore tous précédés ou immédiatement suivis d’une méchanceté caractérisée. Les enfants qui les ont commis sont d’âge scolaire, c’est-àdire bien jeunes encore. Ils ont eu de mauvais exemples, ils ont reçu des excitations nombreuses, ils ont été tentés par le manque de surveillance Ce qu’on nomme l’espièglerie a commencé par avoir une grande part dans quelques-unes de leurs fautes. C’est peu à peu qu’on voit se dessiner la tendance au véritable délit. Contre de pareils faits, dangereux pour l’avenir, que font les maîtres qui les connaissent ?

Que font-ils ? Il faudrait se demander d’abord : que peuvent-ils faire ? L’un de ceux que j’ai le plus consultés et qui m’a ouvert le plus libéralement ses archives, me dit : « Quand un habitant, un commerçant du quartier vient me signaler les méfaits d’un de mes élèves, l expérience m’a appris que je ne devais pas dénoncer celui-ci. L’enfant sait trop bien comment s’y prendre pour nous dénoncer à son tour, moi et les maîtres de mon école. Aidé de ses parents, il racontera qu’on a violé le règlement, qu’on l’a retenu injustement, qu’on l’a frappé : il racontera pis encore, et il ameutera ses pareils. . ., il organisera de faux témoignages. Si parmi ceux qui le soutiennent il en est qui peuvent invoquer certains appuis, ma situation et celle de mes adjoints est menacée. » Cette raison est triste. Il y en a une autre qui est meilleure : c’est qu’il ne faut pas s’empresser de livrer un enfant à la police, et encore moins à la prison. Que faire, cependant? On demande des maisons de réforme et de correction. Il en faut, et j’en parlerai tout à l’heure ; mais ne nous hâtons pas ! Si, avant d’en venir

à l’éducation correctionnelle, je cherche comment on pourrait, dans un grand nombre de cas, s’en dispenser, on m'accordera que je suis bien dans mon sujet.

Faut-il, dans les divers quartiers de la grande ville, ouvrir des écoles spéciales où l’on enverrait les écoliers les plus. . . désagréables ?

Les écoles ordinaires ne se plaindraient assurément pas d’être ainsi débarrassées ; mais avec le régime de l’externat, la solution serait désastreuse. Une pareille école deviendrait une forteresse, offensive, de vice et de délit : elle serait le point de ralliement de tous les coquins, jeunes ou vieux, qui viendraient y chercher à coup sûr des soldats ou des associés.

Ce qu’il faudrait, avant tout, dans les écoles publiques, ce serait de consolider l’autorité du maître et de lui donner les moyens de punir. Oui, de punir, alors qu’on peut encore le faire sans flétrir et sans dépraver ! Est-ce que je vais étonner qui que ce soit? Est-ce que les gens qui approuvent qu’on envoie à la Nouvelle-Calédonie ou à la guillotine un enfant de dix-sept ans s’indigneront à l’idée qu’on l’eût châtié quand il en avait sept? Singulière philanthropie et singulière tendresse de cœur envers l’enfant ! Dans les documents qui me sont remis, je trouve le fait suivant : Un enfant de la Yillette (ou de Montmartre) était signalé comme se conduisant fort mal à la classe et hors de la classe. Un jour, à la suite de je ne sais quelle polissonnerie, il rencontra sur le trottoir un monsieur qui lui administra une correction sérieuse. A partir de ce jour, il continua de se conduire mal dans la classe, mais il ne fit plus rien de répréhensible dans la rue.

Je ne demande pourtant pas que le maître puisse frapper l’élève. Non ! Loin de là ! Il ne faut pas qu’il le

fasse, et cela pour bien des raisons. Mais je voudrais que, pour tous les cas un peu inquiétants, l’école publique organisât un petit tribunal scolaire qui, devant les enfants, devant les parents et devant ceux qui trop souvent les soutiennent, eût une autorité indiscutable. Que ceux qui me lisent veuillent bien réfléchir à ceci : c’est de notre sécurité à tous, c’est de l’abaissement de la criminalité qu’il s’agit ; et en cela nous sommes tous, que nous le voulions ou non, solidaires !

Le maître d’une classe s’est plaint au directeur ; mais celui-ci tout seul ne peut rien, qu’infliger quelques retenues insignifiantes. Je les ferai entrer l’un et l’autre dans le tribunal que je réclame ; mais je leur adjoindrais deux membres étrangers à l’école et, par exemple, deux personnes envoyées à tour de rôle par la délégation cantonale. L'inspecteur primaire, qui, à l’école, est toujours chez lui, serait le maître d’assister à la séance et de la présider si on lui avait signalé un cas particulièrement délicat. 11 est clair que l’autorité d’un pareil tribunal mettrait chacun de ses membres à l’abri de toute recherche indiscrète et de toute protestation contraire à l’ordre 1 .

Sur quoi s’étendrait la juridiction de ce tribunal? Sur les actes commis dans l’intérieur de l’école, d’abord ; mais je ne craindrais pas d’y ajouter les actes commis par les enfants dans les rues. Considérer que l’enfant relève de l’instituteur quand il est parti de chez ses parents pour se rendre à l’école ou qu’il n’est pas encore rentré de l’école chez ses parents, sera, si l’on veut, une fiction, mais une fiction parfaitement légitime : les

1 J’ai adressé sur cette question un rapport spécial à M. le Ministre de l’Instruction publique, qui en a approuvé très énergiquement le principe.

faits que j’ai cités plus haut montrent quelle en serait l’utilité.

Ces juges ne se borneraient pas à des remontrances, bien qu’il soit à désirer que leur prestige assure à leurs seules paroles une certaine efficacité ; mais il leur appartiendrait de prononcer diverses peines, de priver de la gratuité de la cantine (ce qui serait un avertissement pour les parents insouciants ou complices), de faire faire à l’enfant certaines corvées dans l’intérieur de l’école pendant les jours de sortie, de l’enfermer dans une cellule, au pain et à l’eau. Si tout cela ne suffisait pas, la commission qui aurait pris une connaissance plus approfondie des enfants exceptionnels aurait qualité pour les signaler à qui de droit et pour provoquer, au bon moment, leur envoi dans une maison correctionnelle .

Nous arrivons donc, puisqu’il le faut, à ce dernier genre d’établissement, et qu’j trouvons-nous? Nous j avons déjà mis les résidus, difficiles à réduire, des enfants abandonnés : nous j ajoutons les enfants qui, à l’école même où les envoient leurs parents, ont montré des dispositions trop alarmantes. Ces deux groupes se grossiraient actuellement d’autres arrivants, de ceux qui ont été envoyés en correction par les tribunaux en vertu de l’article 66 de notre Code pénal, et de ceux qui sont détenus par voie de correction paternelle.

Mais ces deux derniers éléments peuvent être fort distincts les uns des autres. J’approuve pleinement les observations envoyées à ce sujet, par un auteur italien,

au congrès de Saint-Pétersbourg. « Une faute peut être facilement commise par un bon garçon. U n’est pas rare qu’un jeune paysan, de caractère vif et fougueux, tue un compagnon dans la chaleur d’une querelle frivole, comme il arrive parfois aussi que l’on se serve d’un bon enfant pour commettre un vol ; tandis que beaucoup de ceux placés par les parents dans la maison de correction n’y entrent qu’après avoir fait mourir leur mère de chagrin, réduit la famille au désespoir, tenté de violer leur sœur, volé tout ce qu’il était possible de voler, n’épargnant à leurs parents ni les coups ni les insultes, au point que ces derniers ont dû recourir à la maison de correction pour sauver l’honneur de la famille et tenter d’éloigner leurs malheureux enfants de la voie du crime; et pourtant les autorités ignorent les vrais motifs qui poussèrent le père et la mère à s’adresser à eux. »

Cet appel du père de famille à l’autorité publique a pour bien des personnes un caractère bizarre. Notre législation ne permet de garder ces enfants en correction que pendant un mois au-dessous de seize ans et, au-dessus de seize ans, pendant six mois. Est-ce suffisant pour obtenir une amélioration sérieuse? Six mois, cependant, peuvent à la rigueur suffire, mais si Ténfant est absolument isolé des autres enfants et soumis à un régime très intelligent. La cellule le réduit, elle brise plus violemment ses habitudes, elle développe en lui le regret de la liberté, de la vie de famille, et elle lui donne le désir de les mériter de nouveau ; elle le rend plus accessible à l’influence d’un directeur ou d’un maître ; d’autre part , s’il a commis des actes graves , que la famille n’est pas tenue de faire connaître1, il est bon

1 Art. 378 du Code civil.

qu’il soit séparé des autres, pour eux comme pour lui.

Le congrès de Rome paraît s’être inspiré de ces faits le jour où il a yoté la proposition suivante : « La correction paternelle doit toujours être d’un caractère privé, familier et secret, sans qu’elle entraîne aucun antécédent criminel et sans qu’elle puisse avoir aucune conséquence pénale ou pénitentiaire. » Les raisons à l’appui de cette proposition ne manquent pas. Pour provoquer de la part d’un père de famille cet appel contre nature à une force étrangère, il faut, en effet, des motifs bien sérieux, ou un emportement sauvage ou des vices raffinés ou une persévérance tenace dans l’inertie. Où chercher l’origine de telles misères, chez un enfant tout jeune encore? A qui en attribuer la responsabilité? Le sujet peut être à la fois très dangereux et très à plaindre. J’en conclus qu’à de pareilles natures mieux vaut un établissement privé, mais dans tous les cas une séparation absolue et un régime tout à fait individuel.

Ni l’un ni l’autre de ces deux partis ne sont possibles à l’égard des enfants trop nombreux (pupilles insoumis de l’Assistance publique, enfants envoyés en correction par les tribunaux) qui forment l’effectif des maisons correctionnelles. Nous avons ici des enfants qui ont volé, qui peut-être ont tué, qui ont mis ou essayé de mettre le feu... On les a acquittés comme ayant agi sans discernement. On n’a voulu cependant ni les abandonner à eux- mêmes ou aux influences qui les avaient si fort compromis, ni les envoyer chez les enfants présumés encore pleinement honnêtes de l’Assistance publique. C’est pourquoi on leur réserve les maisons de réforme.

Quelles sont pour celles-ci les règles à suivre, ou du moins quelles sont les plus essentielles ?

Si un pays est assez grand pour avoir un certain

nombre de maisons de ce genre, ces maisons ne doivent ni se ressembler toutes, ni recevoir les mêmes natures d’enfants. En ce moment, la Belgique (qui sans cesse révise et cherche à perfectionner son régime pénitentiaire) divise ainsi ses colonies d’enfants : 1° colonies pour les enfants mendiants et vagabonds ; 2° colonies pour les enfants qui, avant l’âge de onze ans, ont été acquittés, pour avoir agi sans discernement, sur des chefs autres que ceux de mendicité et de vagabondage ; 3° colonies pour les enfants qui ont été ainsi acquittés après l’âge de onze ans et qui sont par cela même considérés comme plus entamés par le mal. Les enfants détenus par voie de correction paternelle ne sont pas admis dans les colonies du second groupe.

Ce classement est rationnel, et il permet de ne point pousser les subdivisions à l’extrême dans chaque maison prise à part. Chacune de ces maisons a bien ses groupes naturels formés presque toujours d’après l’âge : enfants de moins de onze ans, complètement séparés des autres ; enfants de onze à quatorze ans ; enfants de quatorze à vingt ans. Si ces groupes sont nombreux, ils se subdivisent aisément, par classes d’abord, puis par métiers 1 . Mais quant à la moralité, elle ne sert point à parquer les enfants dans des sous-groupes qui les désigneraient â leurs mutuels commentaires. Si un élément

1 A Ruysselèle (que je visitais en mai 1891) chacun des deux premiers groupes compte cent enfants ; le troisième, de quatorze à vingt ans, en compte quatre cents.

L’établissement a six instituteurs; puis, pour le travail professionnel (qui est surtout l’apanage des quatre cents enfants du troisième groupe) la subdivision est la suivante : 1° agriculture et horticulture; 2° école de mousses ; 3° école industrielle. Mais, à son tour, cette dernière école compte : 1 atelier de forge, 1 atelier de menuiserie et de cbarronnerie, 1 atelier de tailleurs, 2 ateliers de cordonnerie, 1 atelier de tissage et 2 ateliers de vannerie.

parait déplacé là où il est, on l’élimine ; et, par exemple, de Ruysselède, colonie du second degré, on le dirige sur Saint-Hubert, colonie du troisième degré, où le régime est plus sévère 1 .

Chacune de ces trois espèces de colonies est séparée et se suffit à elle-même. Il y a très peu d’années encore, la Belgique avait quelques quartiers de correction insérés, soit dans des colonies de mendiants et de vagabonds, soit dans des maisons de force, comme celle de Gand. Elle n’a pas tardé à en reconnaître les inconvénients : c’est là un point sur lequel il est inutile d’insister... En cette matière, les administrations se guident souvent par des raisons d’économie : là où elles trouvent une place vide, elles l’utilisent. Elles feraient beaucoup mieux de se conduire par des considérations morales, qui, à la longue, finissent toujours par amener 1 a vraie et durable économie 2.

A l’intérieur de chaque établissement, le règlement ne peut que différer selon les âges. Les enfants du premier groupe sont plus souvent ensemble : ils ont à la fois plus d’études et des récréations plus longues. A

1 En France, on les envoie dans des quartiers correctionnels ; mais ces quartiers, annexés à une prison ordinaire, ressemblent trop à la prison ; ils en ont trop la réputation et, par conséquent, Faction et l’intluence.

2 Si l'État est vaste et si, au lieu de trois maisons, comme en a la Belgique, il en faut douze, quinze, dix-huit, la sélection doitelle s’opérer en raison de la multiplication des colonies ? Et, au lieu d’avoir, je suppose, une maison comme la maison de Ruysselède, abritant trois grands groupes d’âges différents, vaut-il mieux avoir une maison spéciale pour chacun des trois âges? La question est délicate. J’incline à croire que, pour un enfant destiné à rester longtemps sous la tutelle, mieux vaut grandir dans la maison où il a été ictit et où il a dû recevoir, à ce titre, des soins plus affectueux, des conseils plus paternels, qu’il acceptait avec une plus grande docilité.

uo

mesure qu’ils montent en âge, on s’applique non pas à les séparer, mais à diminuer les occasions de conversation. Les études deviennent plus rares, les exercices professionnels deviennent plus longs ; les récréations sont assez fréquentes, mais chacune d’elles est plus courte.

Si ces maisons sont bien gouvernées, l’enfant a tout intérêt à j rester jusqu’à ce qu’il soit majeur ou apte à s'engager. Pour peu que le magistrat ait eu des doutes sérieux sur la moralité des parents, il a dû prononcer l’envoi en correction jusqu’à vingt ans accomplis. La sentence du juge n’a d’ailleurs rien d’irrévocable dans les pays heureusement dotés de la libération conditionnelle ; mais il faut alors que le directeur de la maison de réforme soit à même d’apprécier les parents comme il apprécie les enfants. Dans certains cas, il permettra d’aller dans la famille ou de la recevoir dans la colonie ; dans certains cas, il le refusera1. C’est cette connaissance exacte de la famille et du milieu qui pèsera du plus grand poids sur la résolution à prendre en vue de la libération conditionnelle ou de la libération définitive.

Ici, comme dans tous les modes de répression, en général, c’est l’extrême vigilance qui seule permet un adoucissement souhaitable. Et pourquoi l’adoucissement du régime, pourquoi la prédominance des mesures simplement éducatives ou préventives sur les mesures vrai-

1 II le devra souvent, par malheur, si nous nous en rapportons aux statistiques de M. Raux. Parmi les enfants du quartier correctionnel de Lyon, il en trouvait seulement 13 pour 100 qui eussent eu dans leurs familles une surveillance normale. Il en comptait 8 pour 100 qui avaient été excités au mal par leurs parents; 38 pour 100 qui avaient été sans surveillance ; 41 pour 100 qui avaient été l’objet d’une surveillance mauvaise, c’est-à-dire contradictoire, tour à tour faible ou brutale.

ment pénitentiaires est-il désirable ici plus que partout ailleurs ? Parce qu’il s’agit d’enfants : ce mot peut suffire.' Mais supposons que l’éducation dite correctionnelle ou réformatrice fût trop sévère, au point d’avoir les apparences et la réalité d’une vraie peine, voici les scrupules très graves qu’elle soulèverait de nouveau. « Si vous internez un enfant jusqu’à la majorité, diraiton au juge, ce sont les plus innocents, c’est-à-dire les plus jeunes que vous frappez le plus durement, puisque plus ils seront jeunes, plus la peine sera longue... » C'est, en effet, ce que pensèrent longtemps les magistrats : aussi cette crainte d’une longue « correction » les amenait-elle à multiplier les petites peines. Ne voulant pas prendre sur eux d’acquitter un fait patent, visé par la loi, ils envoyaient l’auteur en prison pour huit jours, quinze jours, puis l’y renvoyaient de nouveau. Le système était déplorable, et on en revient ; car on dit que l’envoi en correction est moins pour l’enfant une punition qu’un bienfait', et que si l’on devait craindre d’allonger la punition, l’on ne doit pas craindre d’allonger le bienfait. Le raisonnement sera irréprochable et il sera justement écouté, si le régime de ces établissements est intelligent, miséricordieux et protecteur, si l’on fait en sorte que les enfants, dans la suite de leur existence, n’aient pas à regretter d*y avoir longtemps vécu.

Mais il ne suffit pas de tracer les cadres de i’éducation correctionnelle : ces cadres, il faut les remplir. L’exécution, je ne saurais trop le répéter, vaut mieux que la

théorie, et un bon directeur vaut à lui seul tout un système. Un écrit ne peut donc formuler ce que le coeur et la ténacité du dévouement doivent créer. Aussi me bornerai-je à dire brièvement comment ne doivent pas être ces établissements réformateurs.

Il est beau d’avoir une exploitation rurale vaste, fertile et bien tenue ; mais si ces avantages tout extérieurs sont obtenus par les millions du budget, si cette amélioration anti-économique du domaine met les enfants dans des conditions factices, impossibles à retrouver pour eux dans la suite, l’essai n’est pas, au fond, moins funeste que celui des écoles professionnelles trop théoriques et trop luxueuses : les unes et les autres ne préparent que des déclassés.

Ce luxe excessif peut être obtenu autrement que par les sacrifices de l’Etat, et ne pas en être meilleur. Il peut se rencontrer des philanthropes capables de faire de très bonnes affaires, qui, profitant d’une main-d’œuvre à peu près gratuite, arrivent à transformer leurs colonies en sources de richesses. Ils y arriveront plus sûrement encore et plus vite, s’ils sont servis par des collaborateurs de second ordre, que leurs vœux obligent personnellement à la pauvreté, et si le caractère de leur œuvre leur vaut des fondations généreuses, des legs pieux. Tout cela, je m’empresse de le dire, peut être obtenu très honnêtement : tout cela peut être organisé d’une manière irréprochable, tourné au profit des enfants comme au profit de la société. Mais dans tout établissement collectif (l’histoire même des ordres religieux nous le prouve) la richesse est dangereuse, et le moment où on y parvient est le moment critique, celui où une direction élevée et clairvoyante est plus nécessaire que jamais. Que les ressources bien gagnées se dissimulent

heureusement dans des opérations intelligentes, dans des dépenses reproductives ; qu’elles servent à fonder des maisons nouvelles, à venir au secours de celles qui périclitent : tout cela est bon. Mais si on en fait montre et étalage, elles gâteront à la fois les enfants et leurs gardiens ; car ou les uns et les autres compareront la dureté de leur vie à l’opulence des produits nés de leur travail, et ils deviendront aisément envieux ; ou on accroîtra leur bien-être et leurs satisfactions au-delà de ce qui est prudent, et le vice ne tardera pas à lever la tête.

D’autre part on a vu de petites entreprises plus modestes, se donnant des airs de milieu intime et familier. L’écueil est alors dans l’abandon d’une direction trop personnelle qui laisse voir ses préférences, qui charge l’un et ignore l’autre ; elle ne voit, que lorsqu’il est trop tard, ni les jalousies couvées en secret, ni les conspirations qui en résultent. Viennent alors des plaintes et des enquêtes bruyantes qui enveniment le mal : car non seulement elles rendent plus sensible ce mélange de faiblesse et de colère, mais elles provoquent les dénonciations, les vengeances, les destitutions et trop souvent les faux témoignages.

Les établissements publics sont peut-être mieux garantis contre ces derniers fléaux. Mais comme un examen superficiel peut abuser les visiteurs, les inspecteurs de passage et les préfets et les ministres 1 Je n’en nomme aucun : j’en suppose simplement un comme type de ce qui doit ne pas être. L’aspect est correct, il est militaire, il est même élégant et fleuri. On y a cultivé de nouveau l’essai des bataillons scolaires. Non seulement il y a une musique (ce qui, dans une grande agglomération, est à la fois facile et nécessaire à établir et ce qui

donne satisfaction à des aptitudes très dignes d’intérêt) ; mais il y a un déploiement de tambours et de clairons qui touche au ridicule. On s’expose à trouver, dans la poche d'un des pupilles, une lettre comme la suivante, écrite par un père modeste, mais sensé : « Je sais bien que tu joues de la trompette, mais j’aimerais bien voir si tu sais un état L » Or, peu y savent véritablement un état. L’instruction primaire y est cependant fort réduite, sous prétexte de travail en plein air ou de travail manuel, et, quand finit l’hiver, elle est à peu près arrêtée. Aussi pourrait-on dire, en un sens plus ou moins favorable, ce qu'un document officiel a écrit de l'un d’eux : « Dans cet établissement modèle, que l’on vient examiner même de l’étranger, les jeunes gens jouissent, sous une autorité ferme, d’une liberté effective plus grande, par leur régime de travail et de vie, que celle des élèves d’internats scolaires. » C’est beaucoup de liberté. Comment en use-t-on? Il y a des ateliers nombreux ; mais l’autorité, quoique ferme, laisse à l'enfant la liberté de passer de l’un à l’autre, d’essayer aujourd’hui de la menuiserie et demain d’aller à la cordonnerie. Puis tout à coup, on réclame de divers côtés des bras pour les travaux de la terre, mais trop souvent pour des besognes de fantaisie, terrassements, embellissements des jardins réservés. . . Les visiteurs arrivent : on les reçoit dignement ; car il y a des chevaux et beaucoup de voitures à la disposition du directeur. Pendant qu’on revient de la gare, la trompette a sonné, tout est rangé, la musique joue, les bataillons manœuvrent ; les plus mauvais garnements sont ceux qui ont l’attitude la plus crâne, le défilé le plus correct et les saluts les plus

1 Textuel et authentique.

règlementaires. A ceux qui ont des instincts batailleurs et violents on a ménagé de précieuses ressources : car, sous couleur d’imiter tous les exercices du régiment, on a inventé d’apprendre aux enfants, non seulement la gymnastique, mais l’escrime, le bâton et la savate. Le jour d’une évasion, l’on aura la satisfaction d’apprendre que cette instruction-là, du moins, n’a pas été sans résultats. Viendra un jour où un meurtre sera commis dans la maison. Peut-être en sera-t-il très peu parlé : peut-être la presse comprendra-t-elle cette fois que le bruit en pareille conjoncture est inutile et compromettant. Mais le meurtrier sera traduit devant la cour d’assises du département. Là, on saura qu’il s’agit d’un assassinat par jalousie et par jalousie d’affection contre nature, et que ce mal sévit partout dans la colonie à l’état permanent. Alors diverses personnes seront amenées à regarder déplus près. On apprendra que la discipline (par une contradiction qui ne doit pas étonner, car elle est fatale) est très inefficace et très dure ; trop dure quand elle essaie de se défendre contre le désordre, trop molle quand elle s’est sentie impuissante ou désavouée, et ainsi de suite. Ceux qui voudront savoir la vérité apprendront qu’il y avait une chambre de discipline où les enfants punis marchaient en ellipse du matin au soir et, avant d’aller se coucher sur une planche, faisaient ainsi 40 kilomètres dans un jour sur des carreaux inégaux où chancelaient leurs membres épuisés. En revanche, les enfants réunis menacent outrageusement les gardiens. S’ils sont huit ou dix en face de lui, dans un coin ou au milieu d’un champ, ils lui promettent, soit des coups, soit une dénonciation. « Nous dirons que tu nous as frappés, malgré le règlement. » Et en effet il arrive qu’ils le disent ; devant l’accord si bien concerté de leurs

témoignages, le gardien souvent est révoqué par dépêche télégraphique. S’il a été assez heureux pour n’être que déplacé, vous pourrez peut-être le rencontrer un jour ou l’autre dans quelque établissement pénitentiaire. Lui voyant faire son service dans un antre où certains corridors doivent être éclairés au gaz à midi, vous le plaindrez. . - 11 vous répondra qu’il est encore mieux là que dans telle colonie. . . En deux ou trois phrases dites à la dérobée, il vous confirmera que telle maison, qui apparaissait aux visiteurs comme un paradis retrouvé pour la jeunesse repentante, ressemble plutôt à un enfer pour l’homme qui veut y faire son devoir en conscience.

Dans les esquisses qui précèdent, j’ai montré les écueils des établissements libres tout aussi bien que de ceux de l’Etat. Il fut un temps où le législateur français faisait appel aux créations privées : il leur offrait son concours en même temps qu’il leur annonçait son contrôle, et il ne s’apprêtait à fonder des établissements publics que si l’initiative des particuliers ou des associations devenait insuffisante. Il n’en a pas été de même depuis dix ans ; et un document officiel nous montre clairement la tendance à laquelle on a cédé. « En 1882, le nombre des colonies privées, pour les garçons, était de 27; il n’est plus que de 11 aujourd’hui (en 1890), mais le concours d’un certain nombre d’entre elles reste encore nécessaire, puisque les établissements de l’Etat renferment le nombre maximum de pupilles qu’ils peuvent contenir : la création d'annexes ou d'établissements nouveaux serait donc indispensable pour recevoir les 1796 enfants aujourd’hui confiés matériellement à des établissements privés. » Cette expression « confiés matériellement » n’est pas très obligeante. La passion pour l’œuvre qu’on dirige est cependant bien excusable

lorsque, même au prix de quelque injustice, elle provoque une émulation jalouse dans l’action et dans le dévouement. Mais ces substitutions destinées à accroître l’omnipotence de l’Etat ou de l’une de ses administrations étaient-elles bien justifiées par la comparaison des résultats obtenus de part et d’autre ?

A l’époque où les créations de l’Etat et les fondations libres n’avaient pas encore cessé de marcher d’accord (selon l’esprit et la lettre delà loi de 1850), elles avaient de 10 à 12 pour 100 de jeunes détenus repris après leur libération, dans un même temps donné. Les colonies privées gardaient une légère supériorité, elles n'avaient que 10,50 au lieu de 12,50 pour 100. Telles sont les proportions encore observées dans les années qui se groupent avant et peu après 1880. Mais dans les années 1885, 1886, 1887, les chiffres changent; car voici ce que la statistique officielle du ministère de la justice 1 nous montre. Les 22 colonies privées ont eu, dans ces trois années, 531 libérés, sur lesquels ont été repris et condamnés (jusqu’au 31 décembre 1887) 58 anciens jeunes détenus, soit 11 pour 100. Dans le même espace de temps, les 7 colonies publiques ont eu 242 libérés, sur lesquels 57, soit 24,50 pour 100 ont été repris et condamnés. En 1838, dernière année dont nous ayons en ce moment la statistique, les 20 colonies privées subsistantes restent à 11 pour 100 ; le compte des colonies publiques s’est un peu amélioré, mais il est encore à 19 pour 100.

D’où cela vient-il 2 ? J’écarte toute question capable

1 Compte général pour 1887, p. 100.

2 Pour expliquer cette supériorité, constamment observée, des colonies privées, certains Comptes généraux, dans les rapports d’ensemble, signés du Ministre de la Justice, ont insinué que les co—

de diviser et d’irriter les esprits ; j’écarte encore bien davantage toute question de personnes, et je m’arrête à un fait constant. Dans le document que je citais tout à l’heure, on a pu remarquer la phrase suivante : « Les établissements de l’Etat renferment le nombre maximum des pupilles qu’ils peuvent contenir. » Oui, en effet, tandis que les colonies privées avaient une moyenne de 150 enfants, les établissements de l’Etat avaient une moyenne de 400. Faut-il chercher autre chose ? Il est de l’essence de l’initiative privée de naître sur un point donné, d’être individuelle et locale, de circonscrire par conséquent ses efforts et de les appliquer à des éléments connus. Il est de l’essence de l’action de l’État d’être universelle et on est tenté de dire sans limites. Je n'examine pas quelles sont les sphères où un tel mode d’action reprend ses avantages. Mais je constate qu’en matière d’éducation correctionnelle, l’agglomération à laquelle tend presque invinciblement l’Etat n’est pas une bonne chose. Parmi les colonies privées, il en est une qui semble constituer une exception, c’est la colonie de Mettray, l’une des plus nombreuses et cependant l’une de celles qui ont le moins de libérés repris et condamnés. Mais c’est le moment de rappeler encore que Mettray a su concilier deux systèmes en apparence opposés, une concentration de certains services et la dissémination

lonies publiques recevaient de plus mauvais éléments que les autres. Je ne vois pas ce qui peut justifier cette assertion ; cardans les calculs que je donne, je laisse de côté les quartiers correctionnels. Je me reporte, du reste, au document officiel que j’ai déjà cité du ministère de l’Intérieur et j’y lis ce qui suit : « Pourquoi faut-il encore apprendre à tant de personnes que les pensionnaires des six colonies publiques sont non seulement exempts de toute condamnation, mais ne doivent trop souvent les dangers d’où il a fallu les tirer qu’à la négligence, à l’abandon et à l’indignité de la famille ? »

des groupes d’enfants organisés en « familles » distinctes et séparées.

En résumé, la réforme des enfants déjà signalés comme dangereux est si difficile, les influences qui ont compromis ces enfants sont si nombreuses et si diverses, qu’il est impossible de se cantonner dans un système exclusif. Il est des cas où le placement isolé dans une famille est excellent, il en est d’autres où il serait détestable. A tel enfant conviendra la colonie rurale, à tel autre l’éducation industrielle. Il faut louer les grandes administrations qui font appel à l’initiative individuelle, qui leur témoignent de la confiance et leur laissent le soin de résoudre certains problèmes délicats dont les données ne peuvent être connues que sur place : il faut louer les fondations privées qui acceptent, qui sollicitent même le contrôle public. On doit être heureux de voir un aumônier honoré dans un établissement laïque ; et l’on doit admirer la sagacité de certains religieux qui, ayant fondé des colonies agricoles, ont voulu que les différents chefs d’exploitation y fussent mariés 1 .

Cette diversité dans les moyens n’empêche pas qu'une unité finale ou qu’un petit nombre de principes simples ne président à l’œuvre réformatrice. Les enfants admis dans ces maisons ne sont ni des enfants purement malheureux et délaissés, ni des enfants qu’on ait pu juger vraiment punissables. Il faut donc les classer surtout d’après l’âge et organiser entre eux des groupes réguliers, sur les mêmes bases que les groupes ordinaires d’enfants. Point d’allusion blessante ou décourageante à

1 Telle est la colonie de Gradignan, près Bordeaux. En 1871, Mgr Guibert y envoya beaucoup d'orphelins de la guer.e et du

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leur état ! Point de pédagogie spéciale, point de livres à leur usage particulier b Oh! sans doute, il leur faut un enseignement religieux ! Au nom de qui peut-on supprimer Fautorité malfaisante du père selon la nature, si ce n’est au nom du Père qui est dans les cieux ? Mais enfin trop heureux serions-nous si nous étions en mesure de dire en cela comme dans le reste : qu’ils soient élevés comme les autres, en vue de la vie commune ! Si, sans le leur dire, on s’inspire du sentiment de leur origine,, de celui de leur destination probable, que ce soit pour simplifier leur enseignement et pour le rendre plus pratique. Dans une classe ordinaire, un maître peut se dire : « Si j’élève çà et là mon enseignement, quelqu’un de ces enfants en profitera pour devenir curieux de choses plus nouvelles : il fera peut-être un jour un homme d’élite, et, en attendant, en quoi aurai-je porté tort aux autres? » — Ici, le maître doit se dire surtout : a Si je laisse un seul de ces enfants démuni de ce qui doit lui assurer un placement honnête, si j’encourageson imagination dans un essor que rien ne lui permettra de soutenir, c’est moi qui l’aurai fait retomber dans lesdéclassés, c’est moi qui en aurai fait décidément un agent de désordre. » — Je suppose maintenant que, parmi ces enfants, il s’en révèle accidentellement de beaucoup mieux ou de beaucoup plus mal doués queleurs camarades ; il sera bon de les envoyer dans un milieu mieux approprié à leur caractère. Les uns iront dans une bonne école professionnelle, si on ne peut les remettre à une famille offrant des garanties qui, pour ce genre de cas, sont très rares. Quant aux autres, il fau-

1 J’ai retenu ce précepte de deux hommes qui s’y connaissaient l’abbé Crozes et l’abbé Scalla (tous les deux ont été aumôniers de la Petite-Roquette).

dra, ainsi que le fait la Belgique, les donner à une maison où domine le côté disciplinaire et répressif. Dieu fasse qu’on ne soit pas obligé de les condamner pour un acte grave et public et d’en faire de véritables détenus !

A partir de quel âge le mineur peut-il être positivement puni? D’après ce que nous venons d’établir, à l’exemple des nouveaux codes européens, la fameuse question de discernement de notre article 66 ne paraît plus avoir une grande raison d’être. Au-dessous d’un certain âge, cette question est insuffisante, au delà elle est superflue ; mais dans aucun de ces deux cas elle ne mérite de servir de critérium pour décider de l’avenir d’un enfant. Pour qu’un enfant soit coupable, il ne suffit pas qu’il puisse discerner intellectuellement le bien du mal ; il faut qu’il ait des forces suffisantes pour faire l’un et éviter l’autre. Un enfant que ses parents jettent sur le pavé ou repoussent de leur maison en le rouant de coups, peut très bien penser qu’il n’a pas le droit de coucher dans une maison qui n’est pas à lui, à plus forte raison de prendre dans un champ ou à un étalage de quoi se nourrir : la preuve en est qu’il s’en cache du mieux qu’il peut ; s’il mendie, il en est honteux. Irez-vous cependant lui en faire un crime ?

Il y a un âge en deçà duquel l’enfant reste en période d’éducation, ce qui veut dire qu’il a besoin d’être dirigé, qu’il doit subir et accepter des influences : la docilité même qu’on lui demande pour les bonnes peut le rendre plus accessible aux mauvaises, si les premières n’ont pas

été assez prolongées ou assez fortes pour le prémunir contre les secondes. Donc, tant qu’il est en période d’éducation, soumettez-le à Féducation. Si l’ordinaire ne suffit pas et est devenue inapplicable pour lui, donnezlui-en une autre, plus préservatrice ou plus réformatrice, et ayez dans celle-ci plusieurs degrés qui vous permettent les ségrégations et les sévérités nécessaires. Mais respectez les indications de la nature : souvenezvous que l’enfance reste longtemps un âge de transformation ; souvenez-vous qu’à travers les métamorphoses physiologiques provoquées par le conflit des influences héréditaires, la société jette ou laisse tomber au hasard mille actions perturbatrices. À côté de la responsabilité des parents, mettez la responsabilité du public, et ne vous hâtez pas de lui substituer celle d’une créature faible et inachevée.

Mais enfin, tout ceci convenu, il faut bien en venir à un instant où le mineur doit être considéré comme élevé, moralement, socialement, et où, par conséquent, les raisons que la société a de punir sont valables contre lui comme contre l’adulte. Toute fixation précise a forcément quelque chose d'arbitraire et qui, dans tels ou tels cas individuels, prête à des objections possibles1. Il en faut une cependant, et celle qui a choisi F âge de seize ans est parfaitement rationnelle. A seize ans, l’enfant a reçu toute l’éducation nécessaire, et s’il continue à s’instruire théoriquement, c’est en vue d’arriver à des situations sociales plus élevées : autrement il doit être en état de gagner sa vie et il figure par conséquent dans les cadres normaux de la société.

1 Mais il ne faut pas oublier que nous avons les circonstances atténuantes, la loi Bérenger, etc.

Quelques théoriciens ont demandé qu’on reportât plus loin (à dix-huit ans, par exemple) l’âge de l’irresponsabilité pénale. Indubitablement les circonstances nouvelles ne sont pas favorables à une semblable proposition : car partout, chez tous les peuples civilisés1, l’adolescence est devenue plus précoce. Elle est surtout plus précoce pour le mal. L’une des raisons principales de ce fait est l'accroissement des populations urbaines au détriment des campagnes ; une autre est le développement de l’industrie mécanique où un travailleur de seize ans peut rendre à peu près autant de services qu’un homme de vingt-cinq. Ainsi tel adolescent qui, dans la première partie de ce siècle, n’était qu’un apprenti, est aujourd’hui un véritable ouvrier, rémunéré.

De cet ensemble de faits, il résulte que la société met plus vite à la disposition des enfants les moyens de s’incorporer à elle, de jouir de ses avantages, de participer à ses plaisirs, aux faux et aux vrais, d’accroître enfin de meilleure heure ou ses forces productives ou ses destructions et ses désordres. Tandis qu’on hâte ainsi la précocité de l’adolescence, retarder sa responsabilité pénale serait un non -sens et, qu’on le regrette ou non, une impossibilité.

Qu’on se reporte d’ailleurs aux crimes et aux délits des mineurs de quinze, seize, dix-sept, dix-huit ans que jugent nos tribunaux et nos cours d’assises. Ce qui domine ici n’est plus le laisser-aller du vagabondage ou la légèreté d’un enfant mal surveillé ; ce qu’on trouve, c'est

1 Au moment où l’on discutait, au congrès de Saint-Pétersbourg, la proposition dont je parle, un magistrat russe me racontait que, tout récemment, on avait condamné à Moscou un malfaiteur de quatorze ans, qui gagnait déjà par lui-même assez d’argent pour entretenir trois maîtresses à lui tout seul.

le parti pris de s’amuser sans travailler, donc au détriment des autres; chez les uns, c’est le jeu conduisant à l’escroquerie; chez les autres, c’est la filouterie, le maraudage, c’est l’exploitation du vice d’autrui, comme du sien, c’est le mélange de lâcheté et de cruauté amené par des habitudes contre nature, c’est la jalousie féroce, c’est le vol à tout' moment, puis enfin c’est le meurtre accompli comme au hasard, sans longue préméditation peut-être, mais sans répugnance et, sur le moment tout au moins, sans remords.

Ces adolescents cependant sont bien loin d’être nés à l’état de monstres. On en a bien condamné depuis deux ans. Relisez leurs causes, obtenez de pouvoir étudier leurs dossiers. La plupart de ces jeunes gens sont affadis et légèrement arrêtés, dans la fin de leur développement, par l’habitude de la débauche ; mais les enquêtes faites sur eux ne les donnent pas comme des malades ; ils sont solides et bien bâtis. Les aliénistes ont beau les interroger et les regarder, scruter leurs antécédents, sonder la profondeur de leur jactance, ils n’y trouvent rien qui relève de la médecine mentale, « ni vertige obscurcissant la raison, ni impulsions, ni obsessions, ni délire 1 ». Ce sont des enfants qui ont été parfois très bien élevés, par un père laborieux, par une mère tendre et dévouée. Ils ont été à l’école, ils s’expriment avec une netteté remarquable. Parmi les plus abjects de ceux qu’on vient de condamner à mort et d’exécuter, j’en trouve un (Doré), auquel un instituteur avait donné consciencieusement le certificat mémorable que voici : « Assez bonne conduite, bonne tenue, intelligence ordi-

1 Voyez, dans les Archives d’anthropologie criminelle de mars et juillet 1890, mes deux études intitulées : Jeunes criminels pa~> risiens.

naire, travaillait bien. Il possédait un 'peu de toutes les questions du programme. »

Us possèdent aussi un peu de tous les métiers, car ils en essaient un grand nombre, parmi lesquels il s’en trouve toujours qui eussent pu leur donner des moyens d’existence parfaitement suffisants. Ils les quittent Fun après l’autre, pour chercher quoi ? Les lectures malsaines, la liberté, le jeu, les fêtes, les rencontres qui les étourdissent et qui doivent les perdre. D’autres conservent précieusement leur place, mais quand ils croient y avoir trouvé les moyens de se procurer par détournements l’argent nécessaire à leurs plaisirs du soir et du dimanche ou du lundi. Les seconds comme les premiers roulent de faute en faute, jusqu’à ce qu’une lourde condamnation, brisant tout à coup la suite de cette existence de désordres, les remette en face de leur conscience et leur rappelle les bonnes influences qui l’avaient formée. Les arrêter et les condamner, la société ne pouvait plus faire autre chose pour se protéger contre eux et, j’ajouterai, pour les protéger contre eux-mêmes.

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