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V. P. Verdun, Un Lycée sous la troisième République

qui n'est qu'une intelligence inférieure et qui ne ressemble pas plus à l'intelligence véritable, pour rependre une comparaison de Spinoza, que le chien, animal aboyant, ne ressemble au Chien, signe céleste. — Aux mensonges étudiés par M. Max Nordau dans son livre : Les Mensonges conventionnels de notre civilisation^ on pourrait ajouter les mensonges administratifs. La liste de ces mensonges serait longue. Un des plus caractéristiques est celui qu'on pourrait appeler le mensonge cV autorité. Il consiste en ce que, dans une administration, le principe d'autorité doit toujours avoir le dernier mot, quand même ceux qui le représentent auraient cent fois tort. — Supposons que, dans une administration, un conflit se produise entre un chef et un subordonné et que le bon droit de ce dernier soit pleinement et officiellement reconnu. On imposera peut-être une disgrâce, — un déplacement, par exemple, — au chef qui s'est mis dans son tort ; mais le. subordonné subira, lui aussi, le contre-coup de la disgrâce du chef; il sera, lui aussi, déplacé. N'est-il pas coupable d'avoir eu raison contre son chef? Dans V Ennemi du Peuple^ d'Ibsen, le préfet Stockmann dit à son frère : « Tu n'as pas le droit d'exprimer aucune opinion qui soit contraire à celle de tes supérieurs ^ » La contradiction est amusante entre de telles pratiques administratives et les principes d'équité, de justice égale pour tous, etc., qu'on prétend appliquer dans les administrations.

Un autre mensonge est celui qui consiste à soutenir qu'on ne tient compte, pour l'avancement, que des services professionnels du fonctionnaire. On sait ce que vaut cette affirmation. Si le fonctionnaire n'est ^QlS persona grata^ on cherchera et on trouvera, dans sa vie privée, dans son attitude, sa tenue, dans ses relations, un vice rédhibitoire ; on l'exécutera au moyen d'une de ces formules vagues et commodes,

J. Ibsen, Un Ennemi du Peuple, Acte III.

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mais meurtrières : manque de tenue, manque d'espiit de suite, manque de caractère, etc. L'antithèse du talent et dn caractère^ si exquisement raillée par Henri Heine dans la préface à''Atta Troll ^ est un des procédés les plus sûrs et lesplus employés pour renverser le mécanisme naturel de la sélection et déprécier le mérite au profit de la médiocrité, Jules Simon raconte avec quel souci Victor Cousin, le grand chef de TEnseignement philosophique en France, veillait sur la vie et la situation privées de ses professeurs. Ce souci de la situation privée des fonctionnaires devient souvent un auxiliaire des influences népotiques, quand il s'agit d'évincer ceux qui, n'ayant ni parentage, ni relations, ne sont pas dignes d'arriver.

Ce procédé ne choque pas autant qu'on pourrait le croire la grande majorité des fonctionnaires d'une administration. Car il frappe de préférence le mérite intellectuel, celui qu'on pardonne le moins et par lequel on est sûr de réunir contre soi l'antipathie de ses chefs et de ses égaux.

L'hypocrisie administrative se manifeste encore par la pratique des notes secrètes \ aussi honorable que, dans un autre domaine, l'institution du cabinet noir. Elle se manifeste encore par cet esprit cachotier qui rend souverainement désagréable à une administration tout contrôle ou toute critique exercé

1. Ce sont les notes secrètes qui rendent si redoutables dans nos administrations les délations et dénonciations de tout genre.

Le fonctionnaire visé ne peut se défendre, ignorant l'accusation dont il est l'objet.

On ne saurait croire à quel point l'àme des administrateurs est maternelle et accueillante au délateur. Un administrateur nourrit généralement une curiosité professionnelle assez analogue à celle des concierges et toujours à l'affiU des ragots et des potins qui circulent dans le Landerne^ir corporatif.

Le délateur sait cela et en use.

Un fonctionnaire irréprochable se voit un beau jour disgracié, déplacisous un prétexte quelconque. Ce n'est que longtemps après qu'il apprendra (pas toujours) la cause véritable de son déplacement : une calomnie bien basse et bien béte portée contre lui. — liln revanche, le délateur a été écouté, choyé, sans doute récompensé, surtout s'il a couvert sa délation d'un noble prétexte tel que son so\ici du bon renom du corps.

L'ESPRIT ADMINISTRATIF 2b^

par ceux qui ne sont pas de la confrérie. Une administration veut former une sorte de conseil de Dix qui prend et exécute ses décisions à huis clos, qui impose ses mots d'ordre sur les hommes et les choses et qui jugerait d'un déplorable esprit de vouloir faire la lumière là où elle est importune. Du haut en bas de l'échelle, la consigne est : Pas d'histoire. L'administrateur est un umbratile qui parle avec dédain de la Tour d'ivoire du méditateur ou de l'artiste et qui, pourtant, affectionne, lui aussi, à sa façon, l'isolement de caste et met en pratique VOdi profanum.

L'insincérîté administrative est favorisée par l'excès de complication et de formalisme. Sur ce dernier point on peut lire dans Dickens la piquante description du Ministère des Circonlocutions.

Ce qui caractérise l'administrateur, c'est la disproportion entre l'effort et la tâche, la complication voulue. C'est aussi la rage d'introduire la diplomatie là où elle n'a rien à faire. Il est des administrateurs qui se croient obligés de déployer plus d'habileté qu'un Talleyrand ou un Metternich. Ils semblent avoir pris le contre-pied de la formule dans laquelle Leibnitz résume la sagesse divine : Ita agiint iit minimus prœstetur effectus maximo siimptu.

Cette complication produit l'amour des administrateurs pour les spécialités et les compartiments. Habitué à tout ranger par casiers et étiquettes, l'administrateur se renferme lui-même dans Talvéole administrative à laquelle il borne son univers. Beaucoup d'administrateurs ressemblent à ce vieux savant, spécialiste en bolides, dont parle quelque part M. A. France * et qui ne veut pas qu'on le « sorte de sa vitrine ».

L'Esprit Administratif rapetisse tout ce qu'il touche. On a vu de libres esprits, des savants désintéressés, des penseurs

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