‹ Combat pour l'individuChapitre 9 sur 87 · Revue Socialiste, ]ui\\Gi · texte numérisé non relu

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PALANTE. i

Une administration est une corporation qui, bien qu'ayant sa place définie dans le grand organisme social qui constitue rÉtat, n'en a pas moins, dans une certaine mesure, son existence propre, ses intérêts particuliers et comme son vouloirvivre spécial.

Ce vouloir-vivre s'incarne, à des degrés divers, chez tous les membres d'une même administration et superpose à leurs égoïsmes individuels un égoïsme collectif qui a pour effet de les renforcer et de les discipliner.

Qui dit administration dit hiérarchie. — Cette hiérarchie a pour effet d'entretenir entre tous les membres d'une même administration un sentiment d'étroite solidarité, de l'imposer au besoin et de punir sévèrement les infractions au conformisme commun.

Qui dit hiérarchie dit aristocratie. — Dans chaque administration, chaque subordonné a ou est censé avoir le respect de ses supérieurs hiérarchiques ; d'autre part, les chefs ont à un degré encore plus élevé le sentiment de leur autorité. — L'Esprit Administratif est donc autoritaire par essence et par tendance ; il tend à inculquer à tous les membres du groupe des idées de subordination et de discipline.

Souvent l'attitude de l'administrateur reflète cet état d'âme. — Ce trait a été très bien mis en lumière par M. Vergniol dans rhumoristique portrait qu'il trace d'un proviseur dans la nouvelle intitulée Par la voie hiérarchique : « Le proviseur Létang de Gaube se promenait sous le cloître avec des airs d'amiral sur son banc de quart, le buste cambré, la tête rejetée en arrière, l'œil dur, mobile et faux, promené sur l'entourage ainsi que sur un troupeau d'esclaves \ )) — On retrouve le même trait plus brutal dans le Manteau de Gogol. Qu'on se rappelle l'accueil plein de morgue fait par un haut fonctionnaire au malheureux et tremblant Akaki Akakiewitch, quand

1. C. Vergniol, Scènes de la Vie Universitaire. — Par voie hiérarchique. Feuilleton du Temps du 23 février 1896.

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ce dernier vient implorer son aide pour lui faire rendre le manteau volé.

Cet esprit autoritaire est en même temps un esprit exclusiviste. Prenez un administrateur quelconque; celte conviction s'établit peu à peu et finit par triompher dans son esprit, que l'administration dont il fait partie constitue une caste supérieure, une sorte d'aristocratie dont il est appelé à maintenir le prestige vis-à-vis du public. Dickens a donné une peinture humoristique de ce trait de l'Esprit Administratif dans le passage de la Petite Dorrit où il met en scène ce chef de bureau du « Ministère des Circonlocutions » qui regarde le public comme son ennemi personnel et « ne prononce jamais qu'avec un visible mépris le nom de cette obscure corporation ». — Dans les services de l'Etat où, comme dans l'Université, il y a une dualité bien tranchée entre l'élément administratif et l'élément administré (personnel administratif et personnel enseignant), le même esprit se fait jour. — Là aussi le personnel administratif a une tendance à faire bande à part. — Il a ses intérêts propres, son esprit de caste, sa foi dogmatique dans rinfaillibilité de l'autorité. — Ajoutons que ceux d'entre les administrateurs qui sont le plus imbus de cet esprit autoritaire sont généralement ceux qui seraient le plus loin de pouvoir justifier de telles prétentions aristocratiques.

Il est des administrateurs qui professent au sujet de leur autorité un dogmatisme amusant. Ils sont, sans le savoir, disciples de Bossuet et soutiendraient volontiers avec ce théologien que leur pouvoir est une émanation de Dieu et que leur rond de cuir administratif est l'autel où s'incarne et prend corps l'autorité divine. — Aussi rien ne froisse-t-il plus l'administrateur dans son dogmatisme autoritaire, rien ne le contriste-t-il plus que l'ironie irrévérencieuse qui lui apparaît littéralement comme un crime de lèse-majesté.

Cet esprit de caste fait que le groupe administratif en vient souvent à oublier sa véritable destination sociale. — « La

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Bureaucratie, dit Simmel, en vient souvent à oublier son rôle d'organe et à se poser comme une fin en soi*. »

De là, Tesprit de solidarité qui unit les membres d'une même administration. Les clichés fameux : « la grande famille militaire », « la grande famille universitaire », etc., ne sont pas à certains égards un vain mot. — Dans une administration, on sait se serrer les coudes, soutenir le prestige commun, dissimuler les tares, les faiblesses et les fautes. — Si quelqu'un est assez audacieux pour s'attaquer à l'un des membres du clan administratif, il s'attire l'animosité de toute la hiérarchie, absolument comme l'imprudent qui, pour avoir taquiné un frelon, est poursuivi par la ruche entière. — Cette défense corporative est surtout énergique si le personnagtî lésé est bien soutenu en haut lieu et s'il appartient à une de ces familles administratives dans lesquelles un gros prébendier fait arriver et couvre de son omnipotente protection tout son parentage.

Les haines administratives sont analogues aux haines sacerdotales. Elles se passent de main en main et se font anonj'^mes pour mieux frapper.

Rien ne renforce mieux la solidarité administrative que cette solidarité familiale qui porte le nom de népotisme et dont nous voyons en France autour de nous tant d'aimables échantillons. Personne n'a décrit plus humoristiquement que Dickens, le népotisme administra tif^ — « Les Mollusques, dit Dickens, aident depuis longtemps à administrer le Ministère des Circonlocutions. La branche Tenace Mollusque croit même avoir des droits acquis à tous les emplois de ce ministère et elle se fâche tout rouge si quelque autre lignée fait mine de vouloir s'y installer. C'est une famille très distinguée

1. Simmel, Comment les formes sociales se mauil'tennent. Année Sociologique, 1898, p. 92.

2. Voir les chapitres de la Petite Dorril, intituK's : Exposé de la théorie de V art de gouverner et Un banc de Mollusques.

que celle des Mollusques, et aussi très prolifique. Les membres sont dispersés dans tous les bureaux publics et remplissent toute sorte d'emplois officiels. Ou bien le pays est écrasé sous le poids des services rendus par les Mollusques ou bien les Mollusques sont écrasés sous les bienfaits du pays. On n'est pas tout à fait d'accord sur ce point. — Les Mollusques ont leur opinion ; le pays à la sienne. » [La Petite Dorrit^ ch. x). — Voici un autre personnage du même roman qui se plaint amèrement de ce que sa famille n'ait rien fait pour le pousser dans le monde. « Vous oubliez que j'appartiens à un clan, ou à une clique, ou à une famille, ou à une coterie (donnez-lui le nom que vous voudrez) qui aurait pu me faire faire mon chemin de cinquante manières différentes et qui s'est mis dans la tête de ne rien faire du tout pour moii.. Me voilà donc devenu un pauvre diable d'artiste. » [La Petite Dorrit, un Banc de Mollusques.) Ces dynasties ne sévissent pas seulement dans les hautes sphères administratives. EHes en viennent à mettre en coupe réglée les places les plus médiocres des administrations et jusqu'à de modestes postes d'instituteurs. Ainsi se forment du haut en bas de l'échelle de petits clans népotiques.

N'insistons pas davantage sur ce fléau du népotisme. Le développement excessif qu'il a pris chez nous, semble donner raison dans une certaine mesure à un écrivain allemand* qui prétend que la démocratie favorise plus que la monarchie les excès du népotisme. « Le monarque, dit cet écrivain, ayant le plus grand intérêt au maintien d'une administration officielle honorable, veille à ce que le fonctionnement de la sélection ne soit pas interrompu. A ce point de vue, on voit comment un monarque est intéressé au bien de l'Etat, tout autrement qu'un président de République élu. La différence est la même qu'entre un propriétaire et un fermier, qu'entre un enlrepre-

I. Otto Ammon, L'Ordre social et ses bases naturelles, traduction de II. Muffang, Paris, Fontemoing, 1900.

neur et un employé. — L'expérience proclame bien haut que les présidents n'ont pas la force de résistance nécessaire pour empêcher qu'à la longue les députés n'interviennent dans les nominations. Cela produit tout un enchevêtrement d'intrigues antisociales. Le candidat appuie Télection d'un député, pour avancer ensuite, grâce à la protection de celui-ci. Le député dépend de ses créatures et ne doit pas tromper leurs calculs. Le ministre, de son côté, a besoin du député pour avoir une majorité et ne peut pas repousser ses sollicitations pour le placement de ses protégés dans toutes sortes d'emplois, et le président à son tour ne peut pas mettre son veto en travers*. »

A vrai dire, il est malaisé de décider lequel est le plus puissant chez nous du favoritisme politique ou du népotisme proprement corporatif ou administratif, c'est-à-dire celui qui est exercé par les familles influentes dans les divers corps et administrations de l'État. — En tout cas on voit la situation faite à l'individu isolé qui se trouve pris entre ces deux genres de favoritisme comme entre deux feux.

L'orgueil de caste se manifeste chez l'administrateur par des sentiments de défiance et de rancune vis-à-vis de tout subordonné susceptible de lui porter ombrage par quelque supériorité.

Un bon exemple de cette disposition d'esprit est donné par M. Paul Verdun dans son livre encore curieux bien qu'un peu vieilli : Un lycée sous la troisième République. C'est l'histoire du proviseur Moyne enchanté de jouer un mauvais tour au professeur de seconde qui est agrégé alors que lui, proviseur, ne l'est pas ^

L'hypocrisie administrative est bien connue. L'intelligence propre à l'administrateur est, la plupart du temps, cette forme d'intelligence que Garlyle appelait « Tintelligence vulpine »,

d, 0. Ammon, Les bases de l'Ordre Social, p. 294.

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