Revue de Paris , septembre
villes OÙ Ton peut remarquer que les gens ont la rnéme allure raide et compassée. — C'est là sans doute un phénomène d'imitation inconsciente auquel les nouveaux venus ont eux-mêmes peine à échapper. M. Max Nordau a noté ce phénomène de suggestion mutuelle qui agit, selon lui, avec une grande énergie même entre les habitants des grandes villes, en dépit de leurs différences ethniques. « C'est ainsi, dit ce sociologue, que les habitants des grandes villes acquièrent la même physionomie morale, quoique, en règle générale, ils aient les origines les plus diverses et appartiennent à une quantité de races. »
« Un Berlinois, un Parisien, un Londonien ont des propriétés psychiques qui les différencient de tous les individus étrangers à sa ville. Ces propriétés peuvent-elles avoir des racines organiques? Impossible : car la population de ces villes est un mélange des éléments ethniques les plus variés. Mais elle est sous Tinfluence des mêmes suggestions et montre pour cela nécessairement dans les actes et dans les pensées cette uniformité qui frappe tous les observateurs ^ » Si la suggestion agit à tel point entre les habitants des grandes villes en dépit de leurs différences ethniques, combien à plus forte raison, doit-elle être puissante sur des gens qui appartiennent à la même race et qui mènent depuis de nombreuses générations le même genre de vie ! Ainsi s'établit ce conformisme mental de la petite ville qui tend à effacer autant que possible les traits de l'individualité : « Le costume, la pédagogie, les mœurs concourent à faire des habitants d'une même ville un seul homme aussi voisin que possible de l'automate, incapable même de régresser vers l'anthropoïde ancestraP. »
Attachée à ce conformisme, la petite ville est résolument misonéiste. — Les habitants de la petite ville sont habitués à une lutte pour la vie moins âpre que celle des grandes
1. Max Nordau, Paradoxes sociologiques, p. 89. (Paris, F. Alcan.)
2. Laurent Tailhade, Conférence sur Vennemi du Peuple, p. 46.
villes. — Ils sont heureux de cette tranquillité et regardent comme un péril tout élément nouveau susceptible de modifier les conditions de leur équilibre économique et social. Certaines petites villes poussent très loin cet esprit de misonéisme. — On en cite qui, au moment de la création d'une ligne de chemin de fer, ont refusé, par misonéisme, d'être comprises dans le tracé de la ligne nouvelle. — D'autres fois on a vu la petite ville, combinant le misonéisme et le souci des bonnes mœurs, refuser une garnison dans laquelle elle voyait un péril pour la vertu de ses femmes.
Ce misonéisme de la petite ville agit également dans les relations de la vie privée. Le nouvel arrivant dans la ville, s'il ne compte qu'y passer, attirera peu Tattention et n'excitera pas la défiance. — Mais s'il vient se fixer dans la ville, il doit se résigner à subir une période d'acclimatation pendant laquelle il se trouvera plus ou moins en butte à la défiance misonéiste de ses nouveaux concitoyens. — Peut-être convient-il défaire une exception pour le cas où le nouveau venu est fonctionnaire. Dans ce cas, il est catégorisé d'avance. — Dès qu'il arrive, on sait qui il est, et ce qu'il vient faire. — Officier, professeur, employé des Contributions ou de l'Enregistrement, il porte ostensiblement son étiquette sociale, ou, comme on dit dans la Petite ville allemande de Kotzebiie, son titre, — Aussi suscite-t-il peu de défiance.
Mais s'agit-il d'un individu qui vient s'installer dans la petite ville sans porter la rassurante étiquette du fonctionnaire, les défiances se soulèvent autour de lui, les curiosités s'exaspèrent comme autour d'un être énigmatique et inquiétant.
Cette inquiétude de la petite ville ne cesse que quand elle tient la formule sociale du nouveau venu, quand elle sait qui il est, d'où il vient, ce qu'il vient faire. — Qu'on se rappelle dans la Conquête de Plassans la rage de curiosité des habitants qui veulent à tout prix savoir pourquoi l'abbé Faujas a quitté Besançon.
Pour mettre complètement la main sur le nouveau v^nu, la petite ville n'aura pas de cesse qu'elle ne Fait catégorisé socialement, qu'elle ne lui ait assigné une place définie dans l'organisme compliqué des castes, des coteries, des partis de tout genre qui se disputent Tinfluence.
Qu'on se rappelle ici le trait noté par La Bruyère. — La petite ville est l'endroit du monde où fleurissent dans leur plus exquise beauté les distinctions et les hiérarchies sociales. — « Il est une chose, dit-il, qu'on n'a point vue sous le ciel et que selon toute apparence on ne verra jamais. C'est une petite ville qui n'est divisée par aucun parti et où la querelle >des rangs ne se réveille pas à tous moments ^ » — C'est 'd'après ces distinctions minutieuses que le nouveau venu sera catégorisé. — Suivant sa profession, sa situation de fortune, :ses relations, suivant ce qu^il pense ou est censé penser en \matière religieuse ou politique, il sera rangé bon gré, mal gré, dans tel ou tel clan. La petite ville, comme toute collectivité, a en défiance l'isolé, l'individu qui n'est pas dûment catégorisé et étiqueté.
Pour s'assimiler complètement à la société de la petite ville, le nouveau venu devra donc prendre parti dans les querelles locales. — Il devra être Guelfe ou Gibelin, Montaigu ou GapuJet. — Il devra surtout avoir le sens des hiérarchies ■sociales et « tenir son rang ». 11 apprendra à mesurer l'amplitude de ses coups de chapeau au rang social de la personne qu'il salue et à établir des degrés dans la cordialité de sa poignée de main suivant l'état de fortune des gens à qui il a affaire.
Le misonéisme de la petite ville est parfois impitoyable. — Nulle part il n'a été décrit d'une manière plus saisissante que dans le roman de M. Rod, l Innocente, — Quelle est, en effet la cause pour laquelle la petite ville que décrit M. Rod
l. La Bruyère, De la Société et de la Conversation,
s'acharne sur la louchante et douloureuse héroïne de celle histoire, sinon le charme exotique de cette jeune femme qui tranche trop sur le milieu bourgeois, revêche et ratatiné dans lequel elle est tombée? Et l'auteur explique admirablement le déterminisme social en vertu duquel, dans ce milieu laborieux et vertueux, mais ombrageux et malveillant, son héroïne devait avoir le sort « d'un oiseau du Paradis tombé dans une ruche et dévoré par lessaim ». — M. Rod nous la montre poursuivie par cette haine de petite ville, atteinte dans sa réputation, dans ses amitiés, dans son fils, et succombant à la fin, victime d'une de ces rancunes collectives cent fois plus tenaces et plus implacables que les rancunes individuelles, mais qui trouvent plus facilement grâce devant les moralistes officiels habitués à respecter la décision du nombre et à donner toujours raison au groupe, quel qu'il soit, et quoi qu'il vaille, contre l'individu .
Si la petite ville exagère souvent sa défiance à Tégard de l'étranger, elle est portée plus encore à exagérer la bonne opinion qu'elle a d'elle-même. — On appelle esprit de clocher ce patriotisme local qui est souvent très chatouilleux. Schopenhauer remarque quelque part^ très finement que beaucoup d'hommes, en l'absence de qualités individuelles dont ils puissent être fiers, sont portés à s'enorgueillir de la coUeclivité dont ils font partie. Cet « orgueil à bon marché », suivant l'expression de Schopenhauer, est un sentiment très répandu. — C'est ainsi que la petite ville est très fière de ses gloires locales, de son passé historique, de ses avantages climatériques, etc. — Eu revanche, elle dissimulera, ses tares et ses laideurs. Cet esprit de corps des habitants d'une petite ville a été décrit d'une façon magistrale par Ibsen dans son drame Un ennemi du Peuple, où l'on voit les habitants d'une petite ville norvégienne organiser la conspiration du silence
1. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie (Paris, F. Alcan), p. 75. ' -^
pour taire le secret (la contamination des eaux) qui, divulgué, compromettrait la prospérité de rétablissement balnéaire.
Il y a dans la petite ville des mots d'ordre utiles à Tégoïsme collectif et auxquels l'individu doit se conformer, sous peine d'encourir les représailles de la société. Ces mots d'ordre sont d'autant plus impérieux que l'opinion publique ou, comme dit Ibsen, l'opinion de la « majorité compacte » est une puissance plus tyrannique dans la petite ville que partout ailleurs. Beaucoup de gens y passent leur vie dans une préoccupation continuelle du qu'en-dira-t-on. M. Rod a aussi noté en traits vigoureux* cette omnipotence de l'opinion de petite ville qui paralyse toutes les générosités, tous les sentiments spontanés et naturels. — Ajoutons que fréquemment l'opinion publique porte des jugements assez différents sur les personnes et les événements. — Cette variété des jugements de l'opinion s'explique par la différence des catégories sociales. C'est ainsi que dans le Mannequin d'osier on voit toutes les dames de la bourgeoisie soutenir opiniâtrement l'innocence de M™® Bergeret, parce que cette dame est de leur « société », tandis que les autres parties de la population sont de l'avis contraire.
Si Ton examine d'un peu près la morale de petite ville, on voit de suite que l'esprit dont elle s'inspire est avant tout Tesprit de caste ou mieux l'esprit de classe, — La morale de petite ville est la tutrice des distinctions sociales. Elle aime à conserver les privilèges de rang et à consacrer les supériorités sociales. Elle a le respect des « gens influents », de ces « animaux nuisibles », comme les appelle Ibsen, qui font « du mal partout comme des chèvres dans une plantation déjeunes arbres^ ». — La morale de petite ville n'est jamais plus sévère que quand il s'agit de châtier un scandale susceptible d'entamer la respectabilité des classes dirigeantes. Cet esprit conservateur explique la grande influence qu'ont dans la vie