Ibsen, Un Ennemi du peuple. Acte IV
de la petite ville la femme et le prêtre, ces deux classes conservatrices par excellence, comme les appelle Schopenhauer^
C'est à cause de ce prestige des classes dirigeantes, que la petite ville est la terre bénie du snobisme — du snobisme provincial — dans son étalage de morgue et d'infatuation nobiliaire et bourgeoise. Nulle part mieux que dans la petite ville, le snob ne récolte les fruits des efforts qu'il déploie en vue de la pose et de Teffet à produire. La Bruyère remarquait déjà que souvent, dans la grande ville, on dépense en pure perte les efforts qu'on fait pour « paraître ». Car on passe inaperçu. « L'on ne sait point, dit-il, dans l'Ile, qu'André brille au Marais et qu'il y dissipe son patrimoine : dii moins s'il était connu dans toute la ville, il serait difficile qu'entre un si grand nombre de citoyens, il ne s'en trouvât quelqu'un qui dirait de lui : « il est magnifique » et qui lui tiendrait compte des régals qu'il fait à Xante et à Ariston et des fêtes qu'il donne à Elamire ; mais il se ruine obscurément. » Au contraire le snob de petite ville recueille tout le bénéfice de son snobisme. Il perçoit en vanité l'équivalent de sa dépense. Un habit nouveau de forme élégante, un cheval nouveau qu'il fait parader sur le cours, un cotillon qu'il a conduit chez une dame en vue dé « la société », attirent au snob de petite ville Tadmiralion attentive de ses concitoyens et lui réservent des trésors de jouissances insoupçonnées.
Nous ferons une dernière observation à propos de la morale de petite ville. Dans les villes où deux clans religieux se trouvent en présence (catholiques et protestants par exemple), la morale de petite ville devient encore plus ombrageuse et plus implacable. Chaque clan craint les critiques du clan adverse et exerce sur la conduite de ses membres un plus rigoureux contrôle. Il résulte de cette situation un double espionnage
1. Voir dans la Conquête de Plassans le rôle considérable que jouent le prêtre et la dame bourgeoise, -— la dame de Schopenhaùer, — dans les intrigues de la petite ville.
social de tous les instants : espionnage à la Loyola et espionnage à la Calvin.
On voit par l'analyse qui précède quels sont les principaux éléments dont se compose l'esprit de petite ville : intérêt et amour-propre, défiance à Tégard de l'étranger, esprit de corps qui porte les habitants à se serrer les coudes et à défendre leur groupement contre les menaces extérieures. L'esprit de petite ville nous apparaît ainsi comme Tune des formes les plus caractéristiques de Tégoïsme de groupe ou de l'esprit grégaire. — Tel que nous avons essayé de le décrire, cet esprit exerce une influence tyranniqne que M. Vergniol a bien mis en lumière dans son roman VEnlise^nent, — Ce roman est l'histoire d'un jeune fonctionnaire de l'Enregistrement qui vient s'installer dans une petite ville du Midi. — Ce fonctionnaire, se trouve être par hasard un poète qui arrive dans la petite ville, la tête pleine de jolis rêves qu'il voudrait transformer en beaux vers. — Hélas! le jeune poète a compté sans rinfluence assoupissante delà petite ville, sans son prosaïsme dans lequel il finit par s'embourgeoiser et par s'enliser sans retour.
On voit assez combien les influences de la petite ville sont oppressives de l'individualité. Dans une grande ville, la multiplicité des relations, la vie affairée, la diversité mouvante de la vie sociale, la variété des types sociaux coudoyés au hasard des rencontres de la rue, tout cela sert de stimulant à la mentalité de l'individu. La diversité des impressions extérieures, l'intense différenciation sociale * procurent à l'individu celte sorte de libération intellectuelle que produisent aussi les voyages. Elles l'arrachent aux dogmatismes étroits et font germer en lui cet esprit de septicisme, d'ironie et de blague qu'on voit se développer si aisément dans les grandes villes telles que Paris ou Berlin, par exemple. — Au contraire, faute