Dans Anna Karénine
de groupe qui foule aux pieds sans scrupule l'individu. Si ce dernier, suivant le précepte de Tolstoï, ne regimbe pas, les despotes sociaux ne verront dans sa résignation qu'un sentiment de peur et leur audace en sera encore accrue. Ceux qui entretiennent les préjugés moraux et sociaux dans leur intérêt et dans celui de leur caste ne comprennent rien à la douce morale d'un Tolstoï quand il dit : « Ne résistez pas au méchant. » Leur psychologie à eux et leur pratique sociale se résumeraient au contraire dans Faphorisme :
Oignez vilain, il vous poindra.
Certains comptent sur les moyens légaux pour réformer la constitution morale de la Famille. — Les moyens légaux ont sans doute une certaine action ; moins grande pourtant qu'on ne pourrait croire.
Que notre législation garde le mariage légal, ou qu'elle décrète l'union libre, ou qu'elle adopte la solution mitigée proposée par le président Magnaud * et qui rappelle le dualisme du mariage dans la législation romaine, cela importe au fond assez peu. Car les mœurs façonnent les lois plus qu'elles ne sont façonnés par elles. L'action des lois sur les mœurs est une action indirecte et à très longue échéance. En tout les lois suivent les mœurs. M. Magnaud le reconnaît : « On peut, dit-il, attendre que l'union libre, qui existe en fait de tous côtés, devienne aussi fréquente que le mariage pour reconnaître qu'elle peut constituer une famille et qu'il peut être utile socialement de le constater légalement. »
Il n'en est pas moins vrai que l'esprit de la législation sera à l'avenir de réduire au minimum les entraves légales. De plus en plus dans le mariage, le sacrement légal sera, comme le sacrement religieux, Télément accessoire et facultatif. L'élément essentiel sera la libre volonté des individus.
1. La Plume. Enquête s w^ le mariage (numéro du 1" août 1901).
Pour modifier les mœurs dans ce sens, il faut surtout compter sur Tinfluence des changements économiques et sociaux.
Une nouvelle organisation économique, en donnant à tous ISndépendance matérielle, ne contraindra plus les jeunes filles au mariage avec le premier épouseur venu. La femme sera indépendante de Targent masculin. Inversement le jeune homme sera affranchi de la sujétion humiliante où le place aujourd'hui la recherche de la dot qui fait de lui à Tavance le débiteur et Thomme-lige de la famille où il entre.
La suppression de l'héritage détruira Tesprit de famille bourgeois dans ce qu'il a de sordidement égoïste et d'accapareur.
De plus, Fémancipation économique de l'individu, la complication et la mobilité croissantes de la vie sociale, la multiplication autour de l'individu des cercles sociaux et de leurs influences rivales ou interférentes feront que chaque homme, vivant davantage, aura un sentiment plus profond, plus délicat et plus vrai de la vie. 11 ne comprendra plus rien à nos blâmes, à nos ostracismes, à nos morales collet-monté. Il répudiera les mensonges inventés par les habiles et entretenus par les sots pour contrarier le libre vœu de la nature.
Ainsi s'épanouira, même sur le terrain de la Morale Familiale, l'esprit individualiste. — Proudhon reproche au Socialisme d'être l'ennemi de la femme. « Le socialisme, dit-il, veut changer le rôle de la femme ; de reine que la société l'a établie, il veut en faire une prêtresse de Cotytto*. » — Le socialisme ne mérite pas cette accusation. Le socialisme vçut l'émancipation féminine autant que l'émancipation masculine, et il prend pour cela le meilleur chemin : le chemin de la réforme économique qui assurera à tous l'indépendance matérielle. La réforme morale sera la conséquence de la réforme économique. Elle se fera sans sermons, sans morale éducative.