Sudermann, U Honneur, acte I
Voyez déjà les élèves au lycée. Il y a dans une classe un esprit de corps plus ou moins latent des internes contre les externes. La réciproque n'est pas également vraie parce que les externes sont soustraits davantage aux influences de la vie en commun.
Pour ne pas quitter la vie du lycée, signalons, aussi la rivalité souvent notée entre les élèves de l'enseignement classique et ceux de l'enseignement moderne.
Dans la vie de caserne comme dans la vie d'internat, ces rivalités se retrouvent. Par exemple entre officiers sortant d'écoles différentes. Il en est de même dans la marine. Les Maritimes ont évoqué de façon plaisante ces mépris traditionnels de caste à caste dans le personnel d'un bateau.
L'esprit de classe touche ici de très près à l'esprit de corps. M. Faguet a finement montré les racines professionnelles de Fanimosité assez générale de l'universitaire contre les deux corporations rivales : Tarmée et le clergé ^ • La bourgeoisie ne forme pas le bloc compact qu'on se représente quelquefois. Là aussi il y a des divisions et des subdivisions. Il y a les petits bourgeois et les grands bourgeois, le petit et le grand commerce. Dans le fonctionnarisme, cette fleur de bourgeoisisme, il y a aussi de subtiles nuances sociales, des hiérarchies mondaines à côté des hiérarchies officielles.
Tout cela est indestructible, Dostoiewski note dans ses Souvenirs de la maison des morts que les forçats se groupent au bagne d'après leur ancien rang social.
La classe ouvrière ne fait pas exception à cette loi. Là aussi des sous-classes se forment parmi les ouvriers suivant leur degré d'intelligence, leur degré de culture générale ou professionnelle, suivant le taux des salaires, suivant le bienêtre déjà acquis ou espéré dans un avenir prochain. Il y a
i. Emile Faguet, Psychologie du socialisme. Revue Latine du. 25 juin 1902.
ainsi les ouvriers de métier et ceux qui n'ont pas de métier spécial, les skilled et les unskilled^ etc.
Dans le socialisme, il y a les intellectuels et les manuels. Les manuels ne veulent pas des intellectuels pour les diriger. Et les intellectuels s'anathématisent entre eux sous les noms de vrais et de faux inteUectuels. Les tentatives faites pour rapprocher des hommes de genre de vie tout différent ont échoué d'une façon instructive. Les intellectuels essaient vainement de fusionner avec les manuels. Il y a de la part de ces derniers une défiance presque irréductible. C'est en vain qu'on parle à l'ouvrier de ses frères, les prolétaires intellectuels. L'ouvrier ne verra jamais son frère dans un monsieur qui porte un chapeau haut de forme et des gants, qui voyage en première classe et qui va aux eaux. C'est toujours avec une arrière-pensée qu'il écoutera cet apôtre, si éloquent soit-il, dans les parlottes d'Universités populaires. Il se groupera économiquement et poUtiquement — ce mouvement est déjà visible aujourd'hui — autour d'ouvriers comme lui.
Si l'on parcourt l'écheUe des classes, on peut faire cette remarque que le sentiment de classe se complique au fur et à mesure qu'on s'élève vers ce qu'on appelle les classes dirigeantes*. Ce qui fait ici l'esprit de classe, ce n'est plus seulement une solidarité économique ; c'est une solidarité vaniteuse et ambitieuse, une commune volonté de prestige social, un
1. La distinction des catégories et des fonctions sociales est une idée si profondément ancrée dans l'esprit du public, qu'on la voit se marquer dans les plus menues circonstances. Dans une petite ville de province où fonctionnait une société de conférences, nous avons vu le public faire généralement très bon accueil au conférencier quand ce dernier était un avocat, un professeur, un médecin, parce que faire des conférences paraissait à ce public une attribution naturelle de ces représentants des classes dirigeantes- Mais ce même public ne pouvait se faire à Tidée qu'un ouvrier, un commerçant, un employé des postes, de mairie ou de préfecture pussent eux aussi faire des conférences. Quand le fait se produisait, le public se montrait moins bien disposé à l'égard du conférencier qui lui paraissait « sortir de son rang ».
7i COMBAT POUR L'INDIVIDU
souci commun d'entretenir les mensonges et les trompe-Foeil utiles à la classe. Bref c'est ce qu'on appelle l'honneur de classe.
On sait combien cet honneur est exigeant et quels ostracismes il prononce. Malheur à celui par qui le scandale arrive dans la classe. Malheur au sincère, au clairvoyant, à l'ironiste et au dilettante qui se rit de la sottise de la classe. « Malheur aussi, dit Sudermann, à celui qui s'est fourvoyé hors de sa caste et qui n'a pas le courage de s'en libérer en conscience. »
Mais malheur surtout à celui qui est devenu le contempteur de sa propre classe. On sait le toile d'indignation que s'attirent les libres esprits qui osent décrire leur classe ou leur corporation dans quelque roman hardi et sincère.
Qu'un officier de marine écrive les Maritimes \ qu'un professeur s'amuse à décrire le monde universitaire ; qu'un médecin décrive le monde morticole; qu'un robin d'esprit indépendant décrive le monde de la basoche ; qu'un rond de cuir à l'esprit critique (il s'en trouve) ait l'audace de crayonner les « cartons verts », voilà aussitôt dans le Landerneau corporatif un joli remue-ménage, un joli chœur de grenouilles furieuses coassant dans le marais.
On accablera le livre et l'auteur ; on parlera d'œuvre de dépit, de rancune ; le mot de renégat, peut-être même de traître, sera prononcé. On mettra aussi en avant le fameux proverbe : « On ne tire pas sur ses propres troupes. »
Tout cela est l'expression de l'Esprit de classe ; de cet esprit qui veut qu'un homme qui appartient à une classe, à une caste, à un corps, soit en tout et pour tout le serviteur de cette classe, de cette caste, de ce corps ; qu'il ne soit plus rien par lui-même ; qu'il n'ait ni yeux pour voir, ni oreilles pour entendre, ni lèvres pour sourire ; qu'il dépouille, qu'il abdique entre les mains du groupe tous les droits de la libre individualité.
A travers tous les antagonismes de classes, de castes et de
corps, à travers tous les conflits d'intérêts, de sentiments, de passions et de vanités qui en résultent, un seul sentiment rapproche les âmes ; le Respect de l'argent. On se rappelle dans rOrme du Mail^ l'amusante anecdote du concierge de M. Bergeret qui reçpit avec dédain les cent sous d'étrennes donnés par le modeste professeur,, tandis qu'il accueille avec respect la pièce de cent sous du riche locataire du premier. Trait admirable d'une âme de concierge. Mais combien d'hommes sont concierges sur ce point !
Il convient toutefois d'ajouter que ce sentiment : le respect de l'argent, tend à s'émousser chez le prolétaire des grandes villes imbu d'idées révolutionnaires et anti-bourgeoises. D'une manière générale les populations arriérées des campagnes et des petites villes ont gardé beaucoup plus que les autres le sentiment des castes, le respect de la fortune, de la position et du rang.
On trouverait difficilement dans les faubourgs des grandes villes ouvrières ces sortes de chromolithographies si répandues par les colporteurs dans les campagnes bretonnes ou dans celles des Flandres, et où sont représentées comme autant d'archétypes hiérarchisés les diverses professions et les divers rangs sociaux. Naïf témoignage de la persistance de la manie respectante dans l'âme des simples.
11 résulte assez de ce qui précède que l'Esprit de classe et un esprit essentiellement déprimant et asservissant .pour rindividualité. Rien n'abêtit et ne tyrannise son homme comme ce fléau : la vanité de classe.
J'écris ces lignes d'une petite plage fréquentée par une petite et moyenne bourgeoisie déjà un peu collet-monté. Si j'étais misanthrope, je m'amuserais férocement à voir ces imbéciles si mal employer leur temps et, au lieu de savourer sans arrière-pensée la paix du site, la douceur de l'air et la féerie du panorama, poursuivre bêtement jusqu'en ce coin de terre enchanté leurs petites luttes de vanité. Il faut voir à
table d'hôte les messieurs ventripotents se regarder en chiens de faïence, prendre des airs de supériorité méprisante pour leur voisin, et imiter le silence majestueux de la salle à manger du Rigi-Kulm, dans Tartarin sur les Alpes. Il faut voir les dames asséner sur les toilettes de leurs voisines des regards de pies-grièches en colère. Tout ce petit tableau m'est une exquise illustration de TEsprit de classe.
L'atmosphère morale de caste, de classe, de corps, sent le moisi. Elle est chargée de toutes sortes de vieux miasmes et de vieux mensonges. Bien différente est une foule qui peut avoir aussi ses brutalités et ses cruautés, mais qui du moins reste spontanée. Celui qui est habitué à vivre dans une atmosphère de caste et qui se retrouve par hasard au milieu d'une foule respire plus à Taise. Il éprouve quelque chose du sentiment du docteur Faust quand il se promène au milieu de la foule joyeuse éparpillée dans la campagne le jour de Pâques : « Chacun s'empresse aujourd'hui de chercher le soleil. Ils célèbrent la résurrection du Seigneur, car ils sont eux-mème ressuscites. Arrachés aux réduits obscurs de leurs basses maisons, aux chaînes du métier et du trafic, à la nuit vénérable des églises, ils sont tous amenés à la lumière. C'est ici le vrai ciel du peuple ; ici je suis libre, ici j'ose l'être *. »
La lutte des classes est une mêlée complexe, un fourmillement d'intérêts, d'égoïsmes et de vanités de groupes. Il se forme dans cette mêlée quelques grands courants mobiles et instables analogues à ceux qu'on voit parfois se former à travers les remous et le ress.ac d'une mer agitée. Ces grands courants sont les partis politiques.
Il est inutile de dire qu'aborder la question politique c'est entrer sur celui de tous les domaines sociaux où l'Esprit grégaire triomphe avec la plus plate et la plus sereine insolence. C'est ici le royaume par excellence du mensonge de groupe, de la duperie mutuelle, de l'illusionnisme social. 1. Fausti première partie.
Toute la vie politique est un perpétuel psittacisme. On sait comment à la seule véritable question qui se trouve en cause : Lequel des clans bourgeois détiendra l'influence, le pouvoir et les places ? — les politiciens substituent toutes sortes de questions trompe-rœil sur quoi s'exaspère la bêtise de l'électeur et où viennent prendre racine des passions aussi féroces que celles qui ensanglantent l'île de Gulliver à propos de la question de savoir si l'on doit manger les œufs à la coque par le gros ou par le petit bout.
On sait la vanité des dénominations des partis. Leurs formules politiques ont juste autant d'importance que les formulettes que chantent en alternant les rondes de petites filles.
L'État n'est que la classe qui a réussi à obtenir l'hégémonie. Qu'on soit en monarchie ou en démocratie, peu importe. C'est toujours une oligarchie qui est maîtresse. Parler d'une démocratie véritable, c'est parler d'une sphère carrée, d'un bâton sans bout. « 11 n'a jamais existé de démocratie véritable, dit Proudhon, et il n'en existera jamais *. » « Ce qu'on appelle le gouvernement, dit encore Proudhon, est une recette au moyen de laquelle, en l'absence même de toute royauté, aristocratie, sacerdoce, on peut toujours faire servir la collectivité du peuple au parasitisme de la minorité et.à l'oppression du grand nombre. »
Tout pouvoir est une conspiration permanente contre le réveil possible des classes non dirigeantes. Et le Droit étatiste, comme Ta montré Anton Menger, n'est que l'expression des rapports légaux les plus propres à maintenir le parasitisme des dirigeants.
Il serait donc naïf de s'illusionner sur le compte de l'Elat, et te Papauté nouvelle. On connaît l'amusante théorie de Hegel sur l'État. Cet idéologue voyait dans l'État une personnification de la Loi morale, delà Divinité elle-même. Cet optimisme
1. Proudhon, Idée générale de la Révolution au XIX^ siècle. 3* étude.
étatiste a fait son temps. Schopenhauer a dit là-dessus le mot vrai : « L'État et le Royaume de Dieu sont choses si différentes, que le premier est une parodie du second, une ironie négatrice de la justice. » Et Proudhon, formulant Tessence de tout Etat, dit non moins justement : « Il est de Tessence de rÉtat, comme de toute réunion d'hommes, de favoriser les plus méchants et les plus intrigants. »
Toute doctrine politique, si généreuse qu'elle soit dans l'apparence et même dans l'intention, du jour où elle arrive au pouvoir, où elle se convertit en système de gouvernement se convertit par là même en système de mensonge. Et l'on est en droit d'adresser aux représentants de ce système la même ironique question qu'Alfred de Vigny veut qu'on pose toutes les fois qu'on rencontre un homme caparaçonné d'un pouvoir : « Comment va votre mensonge social ce matin? Se soutient-il * ? »
Il convient donc de réduire à leur valeur les exagérations optimistes des fauteurs de la superstition étatiste. La vérité est que TEtat est un pis-aller, un mal nécessaire sans lequel peut-être toutefois le triomphe de l'injustice serait sinon plus complet, du moins plus brutal et le monde serait peut-être encore plus inhabitable.
Une coterie nouvelle qui arrive au pouvoir n'a pas même besoin de créer son outillage de police. Elle le trouve tout fait. 11 n'est autre que ce mécanisme administratif, anonyme, immuable, qui sert tous les régimes et qui leur survit à tous. Chef-d'œuvre d'égoïsme gouvernemental qui fait que Napoléon, son créateur, vit et règne parmi nous, plus réel, plus vivant que les divers chefs d'oligarchies qui se sont succédé après lui.
On peut se demander quelle est, dans ce réseau compliqué d'influences de classes et de partis, la part de liberté laissée à l'individu.