‹ Combat pour l'individuChapitre 36 sur 87 · Proudhon, loc cit · texte numérisé non relu

Proudhon, loc cit

Pour s'en rendre compte, il faut partir d'un principe qui est un fait avéré d'expérience sociologique : c'est que l'individu est d'autant plus libre, d'autant plus indépendant matériellement, intellectuellement et moralement, qu'il participe ou peut participer à un plus grand nombre de cercles sociaux indépendants les uns des autres et même en un certain sens concurrents, rivaux et ennemis. Pour l'individu, la formule délibération est vis-à-vis de la société : Divide ut liber sis. Hors de là pour rindividu, point de liberté, point de salut.

Se figure-t-on par exemple quelle serait la situation d'un citoyen qui relèverait d'un seul cercle social — sa corporation par exemple — pour la totalité de ses actes et qui serait même soumis, au point de vue juridique, au droit spécial de cette corporation? Ce serait la plus abominable tyrannie qu'on pût rêver.

L'État centralisé est un cercle social qui englobe tous les autres et auquel on n'échappe pas. Toutefois dans certains cas rÉlat pourrait devenir, semble-t-il, pour l'individu une sauvegarde. Cela serait concevable dans l'hypothèse où l'individu pourrait en appeler à la juridiction supérieure de l'Etat contre tel pouvoir particulier ou local par lequel il aurait été lésé.

Malheureusement, dans l'immense majorité des cas, cette sauvegarde n'a pas lieu.

Les divers pouvoirs sociaux — l'Etat comme les autres — au lieu de se contrebalancer et au besoin de se combattre pour faire triompher le bon droit de l'individu, s'unissent contre lui. Car il est le faible.

Un exemple de cette invariable coalition des divers pouvoirs sociaux contre l'individu se trouve dans un roman récent : les Jeux de la Préfecture. Onserappelle dans ce roman l'histoire d'un professeur de philosophie qu'un maire de petite ville, petit despote de chef-lieu, veut faire déguerpir, parce que ce professeur lui porte ombrage. Le préfet, au lieu de résister au

despote local, lui obéit et demande le déplacement du professeur. Ce dernier pourrait espérer trouver un recours dans l'administration universitaire qui se devrait à elle-même de défendre son fonctionnaire et de ne pas céder aux injonctions des tyranneaux locaux. Mais tel n'est pas, si je me souviens bien, le dénouement de Thistoire, En règle générale, c'est l'individu, c'est l'isolé, c'est le faible qui a toujours tort.

La forme de liberté la plus atteinte en tout cela, c'est la liberté sociale, je veux dire la liberté de la vie privée, la liberté des relations et des amitiés, la liberté de vivre comme on veut. Il va sans dire que cette dernière est autrement précieuse pour l'individu que la soi-disant liberté politique. Car la liberté de la vie privée est une liberté de tous les instants ; tandis que la liberté politique se réduit à déposer un bulletin de vote une fois tous les cinq ans dans l'urne civique.

Malheureusement les partis, qui se réclament tous de la liberté politique, sont les bourreaux nés de la liberté sociale. Un parti veut accaparer son homme et réglementer les menus gestes de sa vie privée. Un fait récent parmi cent autres est instructif. Il s'agit d'un déjeuner fait par un député radical chez un évèque. Ce déjeuner a fait grand bruit dans le monde politique où il a été jugé sévèrement par les orthodoxes des deux partis. Un critique du Temps ditfort justement à ce sujet : « Rien n'est plus périlleux que de manquer à l'esprit de corps, si ce n'esV que de dédaigner les menus potins. Évêque et député en font, pour Theure, la dure expérience... Nul n'aurait songé à s'étonner, il y a quelques années, d'une aventure aussi naturelle. Nous ne nous croyions pas obligés à ne fréquenter que les gens qui pensaient comme nous, et les sympathies, les amitiés se trouvaient, comme il convient, dans une région fort stipérieure à celle où se tiennent à l'affût les pipelets de tout poil, en mal de cancans^. »

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