‹ Combat pour l'individuChapitre 38 sur 87 · Stendhal, Le Rouge et le Noir · texte numérisé non relu

Stendhal, Le Rouge et le Noir

Il faut craindre que le virus politique ne remplace le virus religieux. En instituant des ligues, le but des politiciens est visible : cela simplifie leurs opérations en leur permettant de parquer tous les citoyens en deux ou trois troupeaux faciles à dénombrer et à marquer. Gela facilite les pointages électoraux en temps d'élection. Cependant les Français marchent aux urnes, en herdes serrées, sous la conduite de leurs pasteurs, au cri de liberté. Une fois affilié à une Ligue, Tindividu n'ose généralement plus s'en retirer. Car il encourrait alors l'épithète la plus redoutée des âmes grégaires: celle de lâcheur. On ne saurait trop méditer en politique comme ailleurs le conseil de Descartes qui « mettait entre les excès toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa liberté ».

Mais le pis incomparablement qui puisse arriver pour l'individu, ce serait le triomphe absolu, définitif, irrévocable et incontestable d'un parti. L'unité morale au sein d'un tel État serait la mort sans phrases de la hberté.

C'est pourquoi, à nos yeux, une véritable philosophie sociale individualiste s'accommode parfaitement — sur le terrain politique, social et moral — de la thèse sociologique qui affirme la pérennité et la nécessité de la lutte.

Seul un démocratisme faux, utopique, ennemi de Tindividualité, peut aspirer à la complète unité morale d'un peuple, à la communion dans un même dogme politique et social. Un tel état social coïnciderait soit avec l'assoupissement, soit avec l'asservissement universel des intelligences.

La vérité est que l'individu doit se défier des scientocraties et des pédantocraties autant que des théocraties. La lutte seule, la lutte toujours renaissante des idées, des croyances, des désirs, est capable de soustraire l'individu à la soif d'uniformité qui est un des appétits de l'âme grégaire.

Par là nous résolvons une question grave : celle des rapports de l'Esprit démocratique et de l'Esprit grégaire. Cette

question est à Tordre du jour. Elle est agitée par divers sociologues, notamment par M. Eugène de Roberty dans son remarquable livre sur Frédéric Nietzsche^,

M. de Roberty est un optimiste social. Il n'accepterait point la formule pessimiste de Proudhon : « Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de démocratie véritable. » Pour lui, l'Esprit démocratique est le plus bel épanouissement, la plus haute floraison de l'Esprit collectif.

M. de Roberty ne méconnaît pas les tendances à l'asservissement, à la médiocrité, à la lâcheté, à toute la misère intellectuelle et morale que résume l'Esprit grégaire. Mais, d'après lui, l'Esprit grégaire n'est qu'un ingrédient de TEsprit collectif. L'Esprit collectif renferme — outre l'Esprit grégaire qui est en lui l'ingrédient inférieur et mauvais — des tendances plus nobles : des aspirations à l'égalité, à la science, à la justice.

D'autres sociologues sont d'un avis différent. Us estiment que pour un esprit qui tire logiquement jusqu'au bout les conséquences d'un principe, la condamnation de l'Esprit grégaire semble devoir entraîner la condamnation de l'Esprit démocratique ; car il est incontestable que l'Esprit grégaire entre pour une bonne part, peut-être pour le tout, dans la composition de l'Esprit démocratique.

A notre avis, pour résoudre cette question, il faut faire un départ entre les divers éléments, les diverses tendances qu'on doit distinguer dans l'Esprit démocratique.

Cet examen donne raison dans une large mesure aux pessimistes sociaux. L'esprit démocratique, tel que nous le voyons fonctionner, renferme une part énorme de tendances grégaires et anti-individualistes. Il n'a fait que généraliser, que multiplier à des milliers d'exemplaires les vices grégaires des époques monarchiques et aristocratiques. Les intrigues de

i. E. de Roberty, Frédéric Nietzsche (Paris, F. Alcan, 1902).

PALANTE. 6

cour pour Tobtention des grandes faveurs sont remplacées par des milliers, des millions de petites intrigues, d'appels à toutes sortes de misérables népotismes et favoritismes, du haut en bas de Téchelle administrative déipocra tique. Depuis le cabinet du bureaucrate de préfecture qui distribue les nominations de facteur rural et de garde-champêtre jusqu'au cabinet du ministre qui dispose des grosses prébendes et des grands postes, c'est le même chassé-croisé de recommandations, la même mise en mouvement de députés, de sénateurs, d'hommes politiques de tout acabit, la même lutte d'influences de famille, d'amitié et d'intérêt. Le a piston » est en France une institution qui fonctionne avec une sûreté et une perfection automatiques.

La démocratie multiplie les âmes de solliciteurs, d'intrigants et d'arrivistes. A un petit nombre de supériorités sociales qu'autrefois la tradition, la faveur du prince ou le mérite personnel élevait en un rang éclatant, elle substitue une multitude immense d'infimes différenciations sociales, « une immense batrachomyomachie de glorioles, de petits égoïsmes, d'impuissances prétentieuses, de menus spécialismes* ».

Tout cela est de nature à donner raison aux partisans du pessimisme social. La démocratie n'a pas créé sans doute ces vices grégaires ; mais elle n'a pas réagi suffisamment contre eux. Il est donc malheureusement hors de doute que pour une large part l'Esprit démocratique s'identifie avec TEsprit grégaire.

Faut-il en conclure à la condamnation de l'Esprit démocratique ?

Suivant nous, la vérité est que l'Esprit grégaire est sansf doute indestructible dans l'âme humaine où il représente rhéritage d'animalité, [de passivité et de bêtise bestiales. U

i. E. Barthélémy, Thomas Carlyle et la Démocratie (Mercure de France, août 1901).

serait injuste par conséquent de rendre la démocratie responsable de cet esprit et de ses méfaits persistants.

Le démocratie, comme tout régime social, renferme des éléments bons et mauvais, des éléments de servitude et des éléments d'affranchissement. La raison en est simple. C'est que ce n'est pas dans un régime social quel qu'il soit que résident les germes de progrès et d'ennoblissement humain. Ces germes résident uniquement et exclusivement dans les âmes individuelles qui sont assez énergiques pour s'aristocratiser elles-mêmes, pour s'affranchir de la tyrannie du troupeau.

Les nobles esprits qui ont été les théoriciens de l'idéal démocratique ont en réalité défendu sous ce nom d'idéal démocratique les droits de Tidéal individualiste. Tel a été un Proudhon.

Il y a donc deux choses à distinguer dans la démocratie. Il y a d'une part Tidéal démocratique qui est essentiellement un idéal individualiste, un idéal d'aristocratisation et d'individualisation pour tous ceux qui ont la force et le courage d'être eux-mêmes. A l'heure présente cet idéal est essentiellement un idéal de révolte et de lutte contre le règne bourgeois de l'argent, contre tout le règne des mœurs bourgeoises et des idées bourgeoises qui représentent un filet où se débat aujourd'hui toute libre individualité. Il y a d'autre part ce même idéal individualiste mis en contact avec les groupes grégaires, avec les foules grégaires, et par là même dénaturé, rabaissé exploité par des sentiments, des instincts et des intérêts inférieurs.

Ce conflit de Tidéal et du réel tfest pas neuf. 11 reste toujours douloureux.

Il convient de l'accepter stoïquement. Rien d'ailleurs n'est perdu. Car il nous reste la lutte, la lutte éternelle, la lutte chère à Zarathoustra, la lutte pour le droit des individualités.

La Boétie écrivit son traité sur la Servitude volontaire

pour montrer la sottise et la lâcheté qu'il y a à consentir au pouvoir d'un seul. U y a une servitude plus humiliante encore : c'est celle qui consiste à consentir à la tyrannie anonyme de tous, à la tyrannie du troupeau, de la classe, du corps, du clan quel qu'il soit.

Comme l'esprit grégaire est indestructible, la lutte de l'individu contre la société est un phénomène également indestructible et éternel. Cette lutte constitue, suivant une expression de M. de Roberty, « le sombre et mystérieux drame se jouant sans interruption, tenant sans relâche l'affiche de l'histoire* ».

1. E. de Roberty, Frédéric Nietzsche (Paris, F. Alcan, 1902), p. 145.

Le souci des usages et des devoirs mondains a gardé une grande force dans nos sociétés démocratiques. Ici comme ailleurs, Tlmitation a agi. C'est par une cascade d'imitations, que des usages qui étaient autrefois le privilège d'une élite se sont propagés dans la masse. Ici comme ailleurs, la grande, la moyenne et même la petite bourgeoisie ont voulu singer l'aristocratie. L'ancien cérémonial de cour a fait place à celui — moins noble — '■ des soirées officielles de Préfecture et de Sous-Préfecture. Les belles manières des marquis d'ancien régime sont devenues le chic de nos jeunes fils de famille ou de nos jeunes fonctionnaires arrivistes. La petite bourgeoise qui a « son jour », la femme de fonctionnaire bouffie de vanité de caste et qui, comme dans la Petite ville allemande de Kotzebiie, se décorerait volontiers du titre de son mari, rappellent, un peu il est vrai comme des caricatures, la femme de qualité, la grande dame.

Après comme avant 1789, l'Esprit de Caste s'épanouit en moues de mépris à l'adresse des inférieurs, en méticuleuse observance des distances sociales, en signes maçonniques auxquels les gens d'une certaine société se reconnaissent entre euX: On dit d'un homme : M. X... est un homme qu'on peut fréquenter... il est du monde, du vrai monde... Ces formules shibolétiques vous classent de suite un homme. Le »

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