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Les Jeux de la Préfectuj^e, par A. Goulangheon

Les fonctionnaires d^une petite ville ne se voient guère qu'entre eux et leur isolement les rend particulièrement méticuleux et susceptibles sur le chapitre des devoirs mondains. Dans une petite ville où TélémeAt fonctionnaire domine, le premier soin du fonctionnaire nouveau venu, au débarqué du train, est de se procurer la listes des dames avec leur jour. Gela rentre dans son devoir professionnel au même titre ou même plus encore que son installation dans sa chaire de lycée ou devant son pupitre administratif.

Dans le curieux roman de mœurs de M. Vergniol, VEnlisementy on voit un jeune Receveur-Rédacteur de l'Enregistrement (il est permis de se demander pourquoi les romanciers qui décrivent ces milieux semblent s'être concertés pour imposer à ce genre de fonctionnaire le rôle de fantoche mondain), lequel est morigéné par son directeur parce qu'il ne se hâte pas de subir le supplice de la « liste ». On ne lui cache pas qu'il va ainsi au-devant d'une mise en quarantaine qui sera d'un fâcheux effet pour l'Administration.

C'est que, dans le monde fonctionnaire, les relations mondaines sont un moyen d'entretenir la solidarité corporative. Les fonctionnaires forment une sorte de franc-maçonnerie qui s'étend sur tout le pays. Us se retrouvent souvent au cours de leur carrière. Ils se rappellent qu'ils se sont rencontrés déjà à Pont-à-Mousson ou à Aurillac. Généralement leur travers est de considérer leur résidence actuelle comme un trou, bien inférieur à Pithiviers d'où ils viennent et à Brives où ils ont séjourné. Ils considèrent invariablement les gens du pays, les « indigènes », comme des gens plus ou moins infréquentables. Le monde pour eux, c'est la colonie fonctionnaire. Beaucoup croient d'ailleurs sincèrement à la supériorité sociale du fonctionnaire. Les dames du fonctionnarisme renchérissent encore sur cette flatteuse évaluation. Elles rendent leurs dédains aux dames de la bourgeoisie locale. Il faut avoir entendu des femmes de fonctionnaires à 2 ou 3.000 francs de

traitement parler sur un ton de pitié de Mme X..., ou de Mme Z..., qui ne sont que des femmes de commerçants. Donc le monde fonctionnaire tend à se regarder comme une élite dirigeante. Comme tel, ce petit monde attribue à ses faits et gestes une importance exagérée. Il s'imagine que le public a les yeux sur lui ; il croit nécessaire en conséquence de représenter, de parader, de pontifier. Les relations mondaines, les visites, les soirées lui semblent de nature à rehausser son prestige et rentrent pour lui, par suite, dans les fonctions obligatoires d'une aristocratie en vue.

Est-il besoin de dire la grandeur de cette illusion qu'explique seule la vanité coopérative ? Aujourd'hui, même dans les lointaines et vagues provinces, on prête peu d'attention aux faits et gestes des grands et des petits Manitous du fonctionnarisme. L'indigène ignore profondément les petits potins, les petites intrigues, les petits mots d'ordre, les petites ambitions et les petits préjugés de la société fonctionnaire. Tout au plus le jour de l'An, à l'heure des réceptions officielles, le petit monde des boutiquiers regarde-t-il avec une curiosité un peu amusée le défilé des herdes de fonctionnaires se dirigeant par un morose matin d'hiver, à travers les rues du chef-lieu, vers l'Hôtel de la Préfecture ou de la Division.

Il y a dans la mondanité du fonctionnaire quelque chose de guindé, de circonspect et de gauche. C'est que, même dans un salon, en visite ou en soirée, le fonctionnaire n'oublie jamais qu'il est fonctionnaire. Il n'oublie jamais qu'il représente quelque chose : les Finances, ou l'Enregistrement, ou l'Enseignement, ou la Magistrature. Il a toujours à ses propres yeux une valeur symbolique qui le rend particulièrement méticuleux, attentif au point d'honneur corporatif, soucieux de ne pas commettre de gaffes et d'être a bien noté » mondainement. Dans le roman de mœurs de M, Vergniol que nous avons cité plus haut, il y a la jolie anecdote d'un jeune substitut qui suffoque d'indignation corporative parce qu'une

jeune pimbêche de la petite noblesse a refusé de danser avec lui. 11 en réfère à son chef hiérarchique et ne songe à rien moins qu'à demander des explications aux maîtres de la maison pour Tinjure faite en sa personne à la Magistrature.

D'aillei»rs le souci des nuances professionnelles et des petits classements corporatifs n'est jamais oublié dans ce .monde spécial. On peut se rappeler, dans les Maritimes^ Taccueil fait par des femmes d'officiers à la femme d'un commissaire de la marine.

11 y a lieu aussi de noter, dans un corps de fonctionnaires, la distinction qui s'établit entre- ceux qui vont et ceux qui ne vont pas dans le monde. Les premiers se montrent généralement très dédaigneux à Tégard des seconds. Ils ont conscience d'une dignité sociale supérieure. Ils affectent devant les autres des airs d'initiés. Ils parlent des petits incidents ou des petits potins mondains, devant les non-initiés, avec des mines mystérieuses et des réserves de secret professionnel. Parfois leur zèle mondain va jusqu'à les rendre agressifs à l'égard des pauvres diables qui ne les imitent pas. Gela, il est vrai, ne se rencontre guère que chez les jeunes néophytes.

Dans les Scènes de la Vie Universitaire ^ de Vergniol il y a une exquise peinture d'un jeune professeur mondain et de son impertinence rageuse vis-à-vis de ses collègues nonmondains.

A la vérité, dans certaines petites villes où l'esprit de société est particuhèrement despotique, il peut être assez dangereux pour un fonctionnaire de ne pas aller dans le monde. Cette abstention peut entraîner pour lui plus qu'une légère disqualification ; cela peut aller jusqu'à un discrédit réel. Nos mœurs politiques et administratives aidant, cela peut avoir des inconvénients. Car alors les calomnies, les délations et les dénon-

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