Parues en feuilleton dans le Temps
cialions politiques ou autres auront beau jeu contre Tisolé qui ne sera défendu par personne, comme ne faisant pas partie des clans obligatoires.
Si nous insistons sur la Mondanité du Monde fonctionnaire, c'est que cette mondanité représente assez exactement ce que peut être TEsprit de Caste dans une démocratie comme la nôtre. La société fonctionnaire, d'ailleurs, se ressemble partout. Essentiellement nomade, elle se retrouve la même ici ou là. C'est ce qui, en province, la distingue des autres fractions de la « Société ». En province la société autochtone, que ce soit l'aristocratie nobiliaire ou l'aristocratie de l'industrie et du commerce, est plus ou moins attachée au sol ; elle nourrit des traditions, un esprit local et particulariste. La société fonctionnaire est toujours et partout semblable à ellemême. L'Esprit Mondain qui y règne est toujours le même. Il n'est qu'une forme du sempiternel, obsédant, despotique et comique Esprit de corps fonctionnariste. C'est pourquoi c'est dans le fonctionnarisme qu'il faut voir s'épanouir la morgue, la pose et la suffisance de caste dans ce qu'elles ont de plus plat. Thackeray a déjà noté ce trait dans son Livre des Snobs. Tous ces fils ou petits-fils de rustres, tous ces ambitieux de carrière, tous ces arrivistes et ces serviles, tous ces administratifs et tous ces roublards, tous ces Mascarille et tous ces Jocrisse, tous ces Trissotin et tous ces Vadius, tous ces Crispin et tous ces Scapin, tous ces Tartufe et tous ces Prud'homme — flanqués de « leurs dames » — ont une façon d'être mondains qui serait à mourir de rire si on en avait le temps. Il faut voir tout ce monde s'initier aux élégances mondaines et plaquer sur sa vulgarité native un vernis mondain. C'est ici un cas spécial de cette manie qui a été décrite sous le nom de Bovarysme. J'entends par là la rage de se concevoir et de vouloir être autre que ce qu'on est réellement. Ce Bovarysme spécial pourrait s'appeler le Bovarysme philistino-mondain. C'est l'éternelle histoire du
personnage de La Fontaine qui veut s'essayer à des grâces auxquelles ne le destinaient pas son inélégance naturelle et ses longues oreilles.
Reconnaissons d'ailleurs qu'à tous les étages sociaux, la vie de société est moins une chasse au plaisir, une façon d'orner la vie et d'alléger l'ennui des heures, qu'une façon d'affirmer les distinctions sociales et de faire triompher la vanité de classe. Qu'il s'agisse du Prestige nobiliaire, ou de l'Orgueil de TArgent, ou de la Vanité fonctionnariste, c'est toujours un Egoïsme de groupe qui défend ses positions sociales.
Le Monde est un théâtre où les gens « comme il faut » s'exhibent, paradent, officient, pontifient. Ils rendent ainsi service à leur classe. Ce n'est pas là un amusement ; c'est bel et bien un devoir de classe, comme l'indique l'expression d'obligations mondaines.
Non, ce n'est pas pour s'amuser qu'on va dans le monde, dans notre utilitaire démocratie. C'est pour se montrer ; pour se créer des relations utiles, ces fameuses relations, «cent fois plus précieuses que la fortune elle-même », au dire de M. le préfet Worms-Clavelin, pour se tenir au courant des intrigues, à Taffût des occasions, pour être prêt à entrer au moment opportun dans les groupements de convoitises et les coalitions d'intérêts. Ainsi le savoir-vivre n'est qu'un mode du savoir-faire.
Le Monde est l'éternel champ de lutte des égoïsmes et des vanités. C'est l'échiquier dont parle Beyie dans la Chartreuse de Parme^ où se joue une délicate et difficile partie dont il faut bien connaître les règles. Seulement, depuis Beyle, ce jeu d'échecs s'est démocratisé et embourgeoisé. Il s'est mué en une bourgeoise partie de loto ou de nain-jaune, avec des enjeux modestes, mais autour desquels s'aiguisent des appétits également féroces. Non, elle n'est pas trop poussée au noir, cette peinture d'une soirée mondaine berlinoise, que
M. Max Nordau esquisse au début de ses Paradoxes sociologiques^ avec son fourmillement de grotesques, d'imbéciles, de gredins, de scalpeurs de chevelures des deux sexes. Et ce dénigrement fait un pendant utile à la béate et dévotieuse génuflexion de tant de gens cultivés devant cette idole falotte : le Monde.
L'Esprit Mondain, ainsi démocratisé et embourgeoisé, affiche partout ses prétentions à Thégémonie sociale. En province, surtout dans une petite ville bourgeoise, posséder une certaine situation mondaine, pouvoir donner des soirées, est indispensable pour percer dans la politique. Une soirée annoncée y provoque dans les clans et les partis une grande émotion d'attente, de curiosité, de commentaires, d'espérances, d'ambitions et de jalousies. Dans le roman rEnlise^ ment on voit une soirée donnée par un personnage qui a des visées politiques, dans le but d'opérer la « fusion des classes » dans la petite ville. On compte beaucoup sur cette soirée pour modifier l'assiette des partis, pour nouer des amitiés, pour préparer ou contracter des alliances. Comme si le fait de se mêler quelques heures dans les mêmes salons et de manger des sandwichs au même buffet pouvait changer les sentiments des clans hostiles et créer entre eux des liens durables !
La Dame, personnification des influences sociales que résume l'Esprit Mondain, intervient dans les luttes des partis. De nos jours les Ligues de Dames se multiplient. Dans une période électorale récente, nous avons eu la joie de voir des clans de Dames faire à la bonne cause le sacrifice héroïque de dépenses ordinairement consacrées à de plus frivoles objets. Cette levée de jupons bien pensants dans la mêlée électorale n'aura pas été un des spectacles les moins réjouissants de ce temps.
L'hégémonie sociale de l'Esprit Mondain se fait jour jusque dans les préoccupations des éducateurs et des administrateurs.
Dans les discussions récentes qu'a soulevées la question de la Crise de r Enseignement secondaire ^ certains ont cru trouver un remède au dépeuplement des lycées, en augmentant le traitement des Proviseurs, pour relever leur situation mondaine et leur permettre de recevoir. Comme si le public qui envoie ses enfants au lycée s'occupait de ces insignifiances ! Comme si un thé hebdomadaire ou mensuel donné par la Proviseuse pouvait avoir la vertu inexplicable d'amener même une seule nouvelle recrue à l'établissement !
C'est ce même préjugé qui fait qu'il y a dans le dossier des professeurs une note spéciale pour les relations mondaines. On s'imagine sérieusement que quelques visites faites par eux dans le monde fonctionnaire de l'endroit relèvent le prestige du lycée. — Dieu soit loué ! Désormais l'esprit de l'Université va s'élargir et se moderniser. L'assiduité au thé du Proviseur et au jour des Dames va constituer le meilleur titre à l'avancement et signalera de suite un jeune fonctionnaire d'avenir.
Les raisons de ce triomphe de l'esprit mondain sont faciles à trouver. La principale consiste en ce que l'esprit mondain représente la morale conservatrice des mensonges sociaux utiles aux classes dirigeantes. C'est ce qui fait qu'un bel avenir lui est promis dans notre stade de civilisation sournoise.
Comme tout esprit de caste, l'esprit mondain a sa morale à lui. Il a sa juridiction spéciale qui peut varier sur tel ou tel point de détail, suivant les divers clans mondains, mais qui reste le même dans les grandes lignes. Comme ce code mondain constitue ce que Carlyle appelait le catéchisme des Dandys qu'il posait en antithèse de celui des Gueux, il se fonde avant tout sur le respect de l'argent.
Dans les classes riches, c'est une hypothèse convenue qu'un homme ou une femme du monde sont au-dessus des questions et des préoccupations d'argent.
Y faire allusion est déplacée. Qu'on se rappelle le froncement de sourcils de Mme de Rénal quand Julien Sorel exprime
le regret de ne pouvoir lutter à armes égales avec les jeunes gens de la classe riche. Ce propos scandalise Mme de Rénal. « Élevée dans Tidée qu'elle était fort riche, il lui semblait chose convenue que Julien Tétait aussi. » Il résulte de cette convention qu'une femme qui doit recourir à une profession pour vivre n'a pas accès dans le monde. — Pour l'homme le cas est différent. La convention admet qu'un homme peut et doit s'occuper. C'est sous le couvert de cette convention qu'un fonctionnaire pourra être reçu dans les milieux mondains. — 11 va sans dire que dans la société fonctionnaire proprement dite cette convention perd de sa force comme étant trop évidemment en contradiction avec la situation réelle de la grande majorité des fonctionnaires.
Une autre règle du code mondain consiste à improuver un mariage qui peut passer pour une mésalliance, un déclassement de celui qui le contracte. Même dans le monde fonctionnaire, il y a mise en quarantaine pour le jeune homme qui épouse une petite bourgeoise qui n'a pas de dot et qui n'est pas de la « Société ».
Par contre, comme on sait, rien n'est mis au-dessus d'un mariage qui assure une brillante situation mondaine.
M. Paul Adam a bien défini les points les plus curieux du code moral et social mondain. « C'est, dit-il, ce code qui oblige à vivre selon sa position ; c'est-à-dire à porter au maximum les dépenses de vanités... C'est lui qui impose le mariage de convenance et de vanité pour que les jeunes ménages recommencent la même vie idiote... Expédier aux colonies un fils oisif, suivre aux pays sauvages un fiancé entreprenant et débrouillard, c'est pour une femme se déclasser, entrer en concurrence avec le premier venu, en cas d'insuccès exposer un homme du monde aux métiers inavouables des Abraham Lincoln et des Jay Gould lors de leurs débuts ; c'est en un mot risquer la déchéance... 11 est admis qu'un homme ruiné a la ressource de s'engager dans la cavalerie, parce qu'il est
convenu qu'à balayer le crottin de la caserne on ne déroge pas, au contraire; tandis qu'il faudrait peut-être s'encanailler pour mener la vie large et intelligente aux colonies et conquérir la fortune ^ »
Les jugements mondains se fondent de propos délibéré sur une échelle des valeurs sciemment menteuse. Us substituent aux valeurs réelles fondées sur la valeur personnelle de l'individu, sur son énergie, sur son initiative, sur son intelligence, sur sa propre faculté de marcher de l'avant et de ne pas tenir compte des mensonges sociaux, une échelle factice, favorable à la veulerie des oisifs, des faibles, des dociles, des paresseux, des médiocres et des nuls. Cette facticité voulue des jugements mondains fait comprendre l'excellence du précepte de Julien Sorel, qui s'était voué à a ne jamais dire que des choses qui lui sembleraient fausses à lui-même ».
La Dame, gardienne de ce code conventionnel, est la grande puissance mondaine, on pourrait dire la grande puissance sociale de notre époque dévirilisée. — Ne régnant que par la convention, elle la défend jalousement. Le Monde est le royaume de la Dame. C'est pourquoi le monde a pour principal but et principal effet d'asseoir, de maintenir et de consolider le règne de la Dame. La morale mondaine tout entière n'est qu'un instrumentum regni destiné à faire triompher l'esprit de corps des « Dames ».
La morale sexuelle surtout est sous la dépendance de cet Esprit de corps. Tout ce qui touche à ces questions est soumis aux verdicts mondains prononcés par l'arbitre souverain : la Dame ^
4. Paul Adam, La Dame et L'Avenir. Journal du 27 novembre 1899.
2. L'anticléricalisme actuel n'a nullement affaibli dans les cercles mondains le prestige du Sacrement Mariage. — La mentalité cléricale survit à Tanticléricalisme. — Le seul changement, c'est que le mariage civil gagne en respectabilité et en prestige ce qu'a pu perdre le mariage à l'église.
On en trouve une preuve typique dans l'éclat qu'on tend à donner aujourd'hui à la bénédiction nuptiale à la mairie et qui est destiné à remplacer la pompe de la cérémonie religieuse.
Dans le duel des sexes le monde avantage d'une manière décisive la femme, la Dame. La menace terrifiante de la démonétisation mondaine qui frappe le mari trompé a pour but d'assurer Tomnipotence de la femme dans le ménage et dans le monde. La plupart du temps, le mari trompé garde le silence par crainte des représailles mondaines. Car s'il a le mauvais goût de ne pas garder l'attitude résignée et complaisante que réclame l'Esprit de corps des femmes, il est mis irrévocablement à l'index ; il est mort mondainement.
C'est que le monde est intraitable sur tous ces points de morale. Il est despotique. 11 ne tolère pas qu'on discute ou qu'on enfreigne ses codifications. Même si on voit pleinement, ce qui est aisé, l'absurdité de ces contraintes, il faut faire semblant de les respecter. Si on ne le fait pas, on passe pour un esprit mal fait, pour un renégat de sa classe. « Celui qui occupe une certaine position, dit un personnage de Tolstoï qui fait partie d'un certain monde, doit se ranger à certaines traditions ; il doit épouser certains intérêts, faute de quoi, il est un renégat de sa classe *. »
Au contraire, être un fervent de la Religion du Monde, en épouser toutes les opinions, cela est une bonne note sociale. Cela équivaut à ce qu'était autrefois le billet de confession. Cela prouve qu'on a de saines idées, qu'on tient son rang, qu'on n'est pas un déclassé ni un transfuge de sa classe ; cela est un brevet de bonne mentalité sociale.
C'est ainsi que la Morale Mondaine, suprême ligature sociale destinée à renforcer et à sceller toutes les autres, achève de mater l'individu. Cette tactique sociale s'explique. Mais ce qui est prodigieux, c'est la docilité, la mansuétude, l'abnégation, l'humiliation avec laquelle des hommes d'esprit se plient à cela.
Car l'intellectualité mondaine est, on le sait, au niveau de la