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Sudermann, L'Honneur, acte II

L'esprit grégaire — envieux et timoré — qui fait le fond de nos foules bourgeoises, met en interdit tout ce qui a Toutrecuidance de trancher sur les moyennes, tout ce qui pourrait paraître scandaleusement beau, fier et noble. Le bourgeois se défie de « l'enthousiasme », c'est-à-dire de l'instinct de la Beauté dans les choses morales et sociales. Chaque jeune bourgeois suit instinctivement le conseil que le comte Mosca donne au jeune Fabrice dans la Chartreia^ de Parme : de ne jamais laisser soupçonner qu'il puisse éprouver de l'enthousiasme. C'est que l'enthousiasme fait partie d'une mentalité antisociale. Il suppose des perspectives lumineuses et colorées qui froissent la jugeotte de M. Prudhomme. Donc, plus d'enthousiasme, plus de parure humaine, plus de choquante noblesse des individualités.

L'honneur, signe vexillaire des êtres d'élite, fait place à V Honorabilité, marque de troupeau des bourgeois respectables.

Honneur et honorabilité ; qu'on note la nuance entre ces deux termes. L'honneur est une distinction, une qualité positive. L'honorabilité n'a qu'une signification négative. L'honorabilité est une présomption, une, possibilité, une plausibihté; c'est la vague hypothèse que l'homme qu'on a- devant soi n'est pas une ostensible canaille, qu'il n'a pas fait preuve jusqu'ici d'une rosserie particuUèrement ignominieuse et avérée.

La considération bourgeoise implique surtout que celui qui en est l'objet n'a rien fait ni rien dit qui pût porter atteinte à la sacro-sainte Propriété. En ce sens, l'honneur consiste à « ne devoir rien à personne », à « ne faire du tort à personne », moyennant qu'on est la « crème des honnêtes gens ». 11 faut aussi avoir de la tenue dans sa conduite. Cela s'appelle « vivre bourgeoisement * ».

1. Dans certaines villes de province, cette expression « vivre bourgeoisement » a un sens spécial dans le dialecte des propriétaires loueurs

L'honorabilité bourgeoise se concilie d*ailleurs très bien avec le fait d'avoir subi toutes sortes de camouflets et d'avanies, d'avoir empoché des tas de soufflets et d'insultes, d'avoir avalé toutes sortes d'insultes, à la condition que cela soit resté caché ou à peu près. Dans la pièce de Sudermann, PHonnew\ le fabricant Muhling dit à sa fille : « Regarde ma tête grise, beaucoup d'honneur s'y est accumulé et pourtant je ne me suis jamais inquiété de ce qu'on nomme le sentiment de l'honneur. Ah ! ce qu'on doit en avaler dans ce monde, sans même oser dire « Hum * ». Là est toute l'honorabilité bourgeoise. C'est tout et c'est peu. Mais l'honorabilité n'en est pas moins chère au bourgeois. Car en lui domine le souci de l'estime du voisin, le « tremblement devant l'opinion du voisin », comme dit un personnage de Gorki.

Ce tremblement est le trait essentiel de Thonorabilité bourgeoise. C'est ce qu'expriment bien les définitions qu'ont données de l'honneur les modernes analystes de l'âme bourgeoise. « L'honneur, dit Schopenhauer, est la certitude acquise et renouvelée de la bonne opinion des hommes-. » « Ce que nous appelons couramment l'honneur, dit Sudermann, n'est autre chose que l'ombre que nous projetons quand le soleil de l'estime publique nous éclaire^. » Et celui qui a perdu cette estime est comme le Pierre Schlémyl, de Chamisso, qui a perdu son ombre. Ce souci de l'estime du voisin est la marque de tous ceux qui ont pris pour règle de morale le proverbe chinois : « Rapetisse ton cœur. » Le bourgeois souffre, suivant le mot de Pascal, « de ne pas être

d'appartements garnis. Cela veut dire : ne pas amener de femmes dans la maison. Nous avons connu un propriétaire qui, comme un de ses locataires avait enfreint cette clause, se plaignait que ce locataire avait « déshonoré » sa maison. Cet honpête homme de propriétaire avait d'aillours autrefois vaguement pratiqué la traite des blanches.

l. Sudermann, V}lonneut\ acte IV.

"1. Schopenhdiuer, Aphorismes sur la Sage6se dans la F/e (Paris, F. AlcanL

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