‹ Combat pour l'individuChapitre 48 sur 87 · Schopenhauer, Aphorismes sur la Sagesse dans la Vie · texte numérisé non relu

Schopenhauer, Aphorismes sur la Sagesse dans la Vie

s'honorer d'être un électeur, un contemporain, un homme du xx° siècle. Cela s'est vu, cela s'est dit et cela s'est écrit.

Les variétés d'honneur que nous avons citées se ramènent à un certain conformisme avec les conventions admises dans un groupe donné concernant les rapports sociaux, familiaux, sexuels, corporatifs, etc. Parlant de « l'Honneur des Familles », M. Léon Bloy dit encore : « Autrefois, lorsque l'abolition du sens des mots n'avait pas encore été promulguée, l'honneur d'une famille consistait à donner des Saints et des Héros; tout au moins d'utiles serviteurs de la chose publique... Aujourd'hui, l'honneur des familles consiste uniquement, exclusivement, à échapper aux gendarmes \ »

A notre époque caractérisée par le règne de la Dame, le code sexuel conventionnel en correspondance avec cette domination tient une grande place, la place prépondérante dans l'honorabilité bourgeoise. Le genre d'honorabilité qui prime les autres est l'honorabilité conjugale. C'est que cette honorabilité spéciale met le mari à Fentière discrétion de la femme, comme l'a si bien montré Strindberg.

Quand un homme a perdu ce qu'on est convenu .d'appeler l'honneur conjugal, il est entamé du même coup dans les autres formes de ThonorabiUté bourgeoise. On l'atteindra, ou on cherchera à l'atteindre, dans sa considération professionnelle, dans son honnêteté et sa probité privées. On s'étonnera presque qu'il vive encore, qu'il voie encore la lumière du soleil. Cette religion du soi-disant honneur conjugal va à des excès particulièrement comiques. On sait que certains Shakespearisants et certains Moliérisants ont cru utile à la mémoire des grands hommes dont ils cultivent la gloire de la défendre contre une tradition désobligeante et ils se sont attachés à prouver au moyen d'enquêtes érudites que Molière et Shakespeare n'avaient pas éprouvé, quoi qu'on raconte, le sort de Sganarelle. Et ce n'était pas un spectacle

1, Léon Bloy, Exégèse des lieux communs,

d'une médiocre gaieté que de voir ces critiques bien pensants faire comparaître ces deux grands hommes devant le tribunal des préjugés bourgeois pour les renvoyer finalement absous et munis d'un certificat d'intacte honorabilité bourgeoise.

Au fond il est aisé de voir que tout ce code de l'honorabilité bourgeoise n'est destiné qu'à servir des intérêts et des préjugés de classe. Plat et bête dans ses préceptes, il est très profond comme tactique sociale anti-individualiste. Le but et l'effet de ce code est de plier l'individu, au conformisme des idées bourgeoises. Malheur à qui est en contravention avec ce code! — Il sera permis, presque .prescrit, à tout piteux imbécile de lui décocher le coup de pied de l'âne. Les âneries du code de l'honneur bourgeois sont érigées en dogmes par les pédants du fonctionnarisme collet-monté qui se croit particulièrement le gardien de la saine morale. Autour de cette forteresse de l'honneur bourgeois montent la garde toutes les passions haineuses et lâches que Schopenhauer a si bien dénommées « le Pandémonium des puissances diaboliques. » ; la joie savourée au spectacle de la souffrance d'autrui, l'orgueil bête, la curiosité indiscrète, la manie espionne et inquisitoriale, le dénigrement grégaire, l'hypocrisie tatillonne et papelarde... Mais lorgueil surtout, et quel orgueil, et chez quelles gens!

Quand on en voit les effets, on est tenté d'en aboutir à la sagesse de l'abbé Jérôme Goignard : « Tous les maux des sociétés polies viennent de ce que les citoyens s'y estiment excessivement et qu'ils élèvent l'honneur comme un monstre sur les misères de la chair et de l'esprit. Ce sentiment les rend fiers et cruels. Un animal qui mange et qui boit et qui fait l'amour est pitoyable, intéressant peut-être et même agréable parfois. 11 n'est honorable que par l'effet du pré* jugé le plus absurde et le plus féroce \ »

1, Anatole France, Les opinions de Jérôme Coignard, p. 211.

Concluoné que l'honorabilité bourgeoise n'est qu'un des aspects, particulièrement ostensible et insolent, de la vilenie bourgeoise. Si dans son sens primitif et ancien, l'honneur doit être identifié à une prééminente distinction individuelle, à une manifestation supérieure de vie, de puissance et de noblesse, laquelle se confond elle-même avec l'idée de Beauté, par contre, le moderne concept de l'honorabilité bourgeoise, consistant dans ïabsencé de distinction^ dans l'uniformité obligatoire, mérite d'être identifié à l'idée de platitude morale et de laideur.

En présence de cette laideur où aboutit forcément tout sentiment humain au contact des influences de la morale de troupeau, un parti reste possible : Détacher l'idée et le sentiment de l'honneur de la conscience de troupeau pour les ramener à la culture, à la mise en valeur du mérite personnel, de Ténergie, de l'initiative, de l'indépendance, de l'originalité, du talent, du génie individuels.

L'aveulissement du sentiment de Thonneur tient à l'erreur qui a bouleversé toute l'échelle des valeurs en exaltant de soi-disant valeurs collectives au détriment des seules valeurs réelles : les valeurs individuelles, j'entends celles qui résident dans le cœur, dans la tête et dans la volonté de l'individu.

Le sentiment de l'honneur pourra garder une signification pour ceux-là seuls qui seront des individicalistes en pensée et en volonté.

Ou le sentiment de Thonneur n'est rien; ou il est — uniquement et exclusivement — un sentiment intense et impérieux de l'individualité, une conscience supérieure des droits de l'individualité.

Ce sentiment pourra revêtir des formes diverses suivant la variété des types humains. Autre il sera chez les actifs et les énergétiques; autre chez les sensitifs, les délicats et les tendres. Chez les énergétiques, le sentiment de l'honneur sera la conscience d'une intense puissance intérieure, impa-

tiente de déborder et de s'utiliser au dehors. Ce sera, suivant Texpression de Guyau, « la conscience d'un pouvoir intérieur et supérieur ». Ce sera une aspiration fîère et libre au maximum de vie individuelle, à l'épanouissement intégral de la Belle Individualité.

Cliez les sensitifs, le sentiment de Fhonneur ne présentera plus ce superbe épanouissement d'énergie. L'iionneur sera ici une solitude d'âme résignée, hautaine, stoïque et triste. C'est l'isolement noble qu'une âme sait se faire à elle-même, fut-ce au milieu du bruit des foules et du réseau compliqué des servitudes sociales. Tel est l'honneur, ainsi que l'a compris Vigny. Isolement d'âme qui fait que certains hommes donnent à ceux qui les coudoient dans la vie je ne sais quelle sensation de lointain et de mystère. Ils ressemblent à ce personnage dont Villiers de TIsle-d'Adam a dit : « En l'examinant, on eût cherché autour de lui de l'espace et de la sohtude \ »

De tels hommes ne sont pas aimés du troupeau. Car ils ne livrent pas leur formule et le mystère enclos dans les replis de leur individualité irrite la jalouse curiosité des groupes. Cet isolement tient surtout à un sentiment profond, irréductible de l'antinomie qui existe entre ces deux termes : Association^ Individualité, Antinomie que Vigny a bien exprimée en signalant la vraie nature de toute association, de toute solidarité grégaire : « La Solitude est sainte , dit-il; toutes les associations ont tous lès défauts des couvents ^ »

Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, l'association tend à opprimer l'individu au point de vue intellectuel et moral.

La claire aperception de cette antinomie, l'impatience de cette contrainte, la rébellion légitime contre cette mainmise du groupe sur l'individu ; voilà la racine véritable et impérissable du sentiment de l'iionneur.

J. Yillers de l'fsle-Adam, Contes Cruels, Vlnconnue. 1». A. de Vigny, i<tcUo.

ilO COMBAT POUR L'INDIVIDU

La marche de révolution multipliera et compliquera de plus en plus autour de l'individu les liens de la solidarité; mais il faut toujours en revenir à la distinction entre solidarité économique et solidarité morale. L'individu pourra bénéficier de la solidarité économique et il pourra aussi en conséquence avoir intérêt à y participer et à s'y dévouer. Mais il sera de plus en plus dans la nécessité de se défier de la solidarité morale, de voir en elle non une panacée, mais un pis-aller et une menace.

En dépit des tyrannies grégaires, le sentiment de l'honneur individualiste survivra dans les âmes. Ce sentiment a quelque chose d'éternel en tant qu'il résume en lui les puissances de noblesse incluses en l'humaine nature. En ce sens, il s'élève au-dessus des variations des états sociaux. Il s'affirme et continuera de s'affirmer comme une revendication supérieure du droit de l'individualité.

11 a pour refuge la conscience individuelle. Et il est dans cette conscience la petite fleur de noblesse qui rachète les bassesses et les lâchetés du troupeau.

LE MExNSONOE DE GROUPE»

Aristote a défini Thomme un animal politique; on pourrait avec autant de vérité le définir un animal menteur. Le mensonge semble être l'atmosphère naturelle de la vie sociale. L'être social ment à autrui et se ment à lui-même. Il ment par égoïsme individuel et par égoïsme collectif; il ment comme unité et comme groupe. Le mensonge que nous voulons étudier ici est le mensonge de groupe. Nous entendons par là un mensonge commun à tout un groupe social (caste, secte, classe, etc.), un mensonge concerté en vue d'un intérêt collectif et érigé en dogme obligatoire pour les membres du groupe.

Pour ne point paraître disserter dans le vide, nous énumérerons quelques exemples de mensonges collectifs.

L'eux d'eux est le mensonge optimiste'^ si bien décrit par Schopenhauer. Toute société a besoin, dans l'intérêt de sa conservation, d'entretenir chez ses membres une certaine dose* d'optimisme très propre à les inciter à agir et à déployer le maximum d'effort utile. Il importe que le jeune homme débutant dans la vie soit persuadé que ce monde lui offre la promesse d'un bonheur qui n'échappe qu'aux maladroits et aux

Page 1