‹ Combat pour l'individuChapitre 5 sur 87 · Revue Philosophique^ août · texte numérisé non relu

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que Schopenhauer a pu parler de Tesprit de corps des femmes ou de Tesprit de corps des gens mariés, sur lequel il fait de si intéressantes remarques dans ses Aphorismes sur la sagesse de la vie ^ En ce sens large, on pourrait encore parler d'esprit de corps entre les habitants d'une même ville, lesquels se trouvent, dans certains cas, être plus ou moins les co-associés d'une même entreprise commerciale. Ibsen a représenté d'une façon magistrale cet esprit de corps agissant dans la petite ville où il place la scène de son Ennemi du peuple et où nous voyons tous les habitants d'accord pour taire le secret (la contamination des eaux) qui, divulgué, ruinerait les établissements balnéaires de la ville. Le sens large de Texpression : Esprit de corps, n'est manifestement qu'une extension du sens étroit ou purement professionnel.

La solidarité professionnelle est un des liens sociaux les plus puissants. Mais c'est dans les professions dites libérales (clergé, armée, université, magistrature, barreau, diverses administrations) que son action est le plus énergique. Des ouvriers appartenant au même métier, par exemple des mécaniciens, des menuisiers^ des fondeurs en fer ou en cuivre ne manifestent pas un esprit de corps aussi développé que Tofficîer, le prêtre, le fonctionnaire des diverses administrations. Ce n'est pas à dire que ces ouvriers soient dénués de toute solidarité corporative, puisqu'on sait que les ouvriers d'un même métier sont capables, dans certains pays, de s'unir en associations de métiers [Trade-Unions] et de se coaliser pour défendre vigoureusement leurs intérêts contre les patrons. Mais cette solidarité, chez ces ouvriers, reste purement économique. Elle se borne à la défense des intérêts matériels de l'Union de métier. Ce but atteint, son action cesse. Elle ne se transforme pas en une discipline morale et sociale cohérente et systématique qui domine et envahit les consciences indi-

4. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse de la vie. Trad. franc, de Gantacuzène, p. 86. (Paris, F. Alcan).

viduelles. Ou du moins si elle agit dans ce sens, c^esl uniquement pour développer chez l'ouvrier la conscience de ses droits de « prolétaire », par opposition à la classe antagoniste : la classe bourgeoise ou capitaliste. Ce n'est plus ici, à proprement parler, l'esprit de corps au sens étroit de cette expression ; c'est plutôt Tesprit de classe.

Mais, dans les professions libérales, il en est autrement. Ici, l'esprit de corps s'arroge un véritable empire moral sur les consciences individuelles. Ici, la corporation impose et inculque à ses membres, d'une manière plus ou moins consciente, un conformisme intellectuel et moral et les marque d'une estampille indélébile. Cette estampille est bien tranchée et varie d'un groupe à l'autre. Autres sont les manières de penser, de sentir et de réagir propres au prêtre, à l'officier, à l'administrateur, au fonctionnaire des diverses catégories. Ici chaque corps a ses intérêts très conscients d'eux-mêmes, ses mots d'ordre très définis et très précis qui s'imposent aux membres des groupes. Cette énergie toute particulière de l'esprit de corps dans les professions libérales s'explique peutêtre en partie par ce fait que le prêtre, le magistrat, le militaire, et en général le fonctionnaire sont soumis à une organisation hiérarchique puissante dont l'effet est de fortifier singulièrement l'esprit de corps. Car il est manifeste que plus un groupe social est organisé et hiérarchisé, plus la discipline morale et sociale qu'il impose à ses membres est étroite et énergique.

Quels sont les caractères principaux de l'esprit de corps ?

Un « corps » est un groupe professionnel défini qui a ses intérêts propres, son vouloir-vivre propre et qui cherche à se défendre contre toutes les causes extérieures ou intérieures de destruction ou de diminution.

Si nous nous demandons maintenant quels sont les biens pour lesquels lutte un corps, nous voyons que ce sont des avantages moraux : le bon renom du corps, l'influence, la

f) COMBAT POUR L'INDIVIDU

considération, le crédit. Ces avantages moraux ne sont sans doute que des moyens en vue d'assurer la prospérité matérielle du corps et de ses membres ; mais le corps les traite comme des fins en soi et il déploie, à les conquérir et à les défendre, une énergie, une àpreté^ une combativité dont les passions individuelles ne peuvent donner qu'une faible idée.

Ces avantages moraux, un corps les poursuit en s'efforçant de suggérer à ceux qui ne font pas partie du corps, une haute idée de son utilité et de sa supériorité sociales. Il ne craint pas d'exagérer au besoin cette valeur et cette importance et comme il n'ignore pas la puissance de l'imagination sur la crédulité des hommes, il s'enveloppe volontiers du décorum le plus propre à accroître sa respectabilité dans l'esprit de la foule. M. Max Nordau, dans son beau livre : Les mensonges conventionnels de notre civilisation^ a étudié les mensonges que les divers groupes sociaux organisés entretiennent sciemment et volontairement et qu'ils semblent considérer comme une de leurs conditions d'existence (mensonge religieux, mensonge aristocratique, politique économique, etc. ^}. A ces mensonges, M. Max Nordau aurait pu ajouter les mensonges corporatifs qui ne sont souvent qu'une combinaison et une synthèse des autres. C'est dans cette grande loi générale di Insincérité sociale qu'il faut faire rentrer la tactique spéciale au moyen de laquelle un corps dissimule ses défauts, ses faiblesses, ou ses fautes et s'efforce de rester, au yeux du vulgaire, dans une attitude de supériorité incontestée, d'infaillibilité et d'impeccabilité hautement reconnues.

Pour garder cette attitude, le corps exige avant tout de ses membres d'avoir « de la tenue » . Il veut que les siens soient irréprochables extérieurement et qu'il jouent décemment leur rôle sur le théâtre social.

1. V. Max Nordau. Les me tison f/es conventionnels. Introduction {^{ passlm. (Paris, F. Alcan.)

La concurrence est la grande loi qui domine révolution des sociétés ; elle domine aussi la vie des corps constitués. Chaque corps a' vis-à-vis des autres son orgueil de caste et son point d'honneur spécial. Il veut maintenir intacte sa respectabilité et ne pas déchoir de son rang dans le grand organisme que les divers corps forment parleur réunion. On peut observer entre les divers corps constitués une rivalité sourde qui se traduit dans la vie publique et même dans les rapports de la vie privée. M. A. France donne de cette rivalité entre corps une peinture des plus humoristiques dans la petite nouvelle intitulée « Un substitut » et qu'il attribue, dans TCh^me du Mail^ à la plume de M. Bergeret *.

Cet esprit de rivalité force le « corps » à veiller jalousement sur son honneur de caste et à exercer un sévère contrôle sur la tenue de ses membres. Malheur à celui qui, par ses paroles ou par ses actes, a pu sembler compromettre rhonneur du corps. Celui-là n'a à attendre de ses pairs ni pitié ni justice. Il est condamné sans appel. Quand cela est possible, la brebis galeuse est sacrifiée par une exécution officielle ; dans le cas contraire, on Félimine silencieusement par des procédés plus ou moins hypocrites et qui dénotent dans « le corps » un machiavélisme plus conscient de luimême qu'on ne croit. Le « corps » obéit ici à Tinstinct vital de toute Société. « Comme une basse-cour se rue sur le poulet malade pour l'achever ou Texpulser, dit M. M. Barrés, chaque groupe tend à rejeter ses membres les plus faibles-. » Les faibles, les inhabiles à se pousser dans le monde, les mauvais figurants de la comédie sociale constituent pour le « corps » un poids mort qui l'entrave dans sa marche et dont il ne cherche qu'à se débarrasser. Aussi le corps les avilitil, les humilie-t-il'; il s'efforce de créer autour d'eux ce que

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