Schopenhauer, Aphmsmes, p
4. Le mensonge optimiste tend à persuader à l'individu que l'organisation de la société où il vit est irréprochable. L'idéal serait que Tindividu fût tellement imbu de cet optimisme social qu'il attribuât ses déboires, ses mécomptes ou ses souffrances non à un vice quelconque de la société,
Un autre mensonge collectif également étudié par Schopenhauer est le respect qu'on aCBche pour les décisions dq l'opinion publique, à tel point que celui qui ixe partage pas cette vénération est regardé comme un esprit mal fait. La raison en est claire. Le groupe social a intérêt à ce que ses membres ne jugent point les choses par eux-mêmes, mais s'en rapportent au tribunal de l'opinion, qui ne peut manquer de juger d'après les conventions admises. C'est ce qui fait que tant de gens placent, comme le dit Schopenhauer, « leur bonheur et l'intérêt de leur vie entière dans la tête d'autrui ». On se rappelle qu'Ibsen en a également fait justice dans sa pièce Un ennemi du peuple^ de ce culte fétichiste de la « majorité compacte ».
Voici un autre mensonge de groupe qui joue également un rôle important dans la tactique sociale.
La société n'a aucun intérêt à permettre aux individualités supérieures par leur intelligence et leur pénétration de se faire une place prépondérante qui découragerait la médiocrité. Elle a intérêt au contraire à favoriser la médiocrité que le manque d'esprit critique rend inoffensive et qui ne court pas le risque de diminuer le prestige des conventions établies. « La soi-disant bonne société, dit Schopenhauer, apprécie les mérites de toute espèce, sauf les mérites intellectuels. Ceux-ci y sont même de la contrebande. Elle impose le devoir de témoigner une patience sans bornes pour toute
mais à sa propre faute. C'est ainsi que roptimisme est l'auxiliaire naturel du conservatisme social.
A ce conservatisme social se rattache également le mensonge que Nietzsche décrit en ces termes : « La raison est menée dans une direction fausse et artificiellement détournée des choses journalières et prochaines qui intéressent directement l'individu. Les prêtres, les professeurs et la sublime ambition des idéalistes de toute espèce, de la grossière et de la lîne, persuadent à l'enfant déjà qu'il s'agit de tout autre chose : du salut de lame, du service de l'État, du progrès de la science, ou bien de considération et de propriété comme du moyen de rendre service à l'humanité entière, au lieu que les besoins de l'individu, ses nécessités grandes et petites, dans les vingt-quatre heures du jour sont, dit-on, quelque chose de méprisable et d'indifférent. » (Le voyageur et son ombre.)
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sottise, pour toute folie, pour toute absurdité. Les mérites personnels au contraire sont tenus de mendier leur pardon et de se cacher : car la supériorité intellectuelle, sans aucun concours de la volonté, blesse par sa seule existence \ »
Terminons cette liste de mensonges — qui pourrait être fort allongée — par un des exemples cités par M. Max Nordau : le mensonge politique. Ce mensonge est celui qui interdit à Tindividu de se faire jour dans la concurrence politique par ses mérites personnels, sans Tappui d'un comité électoral, « Ni un Rousseau, ni un Kant, ni un Gœthe, ni un Garlyle n'eussent jamais obtenu par leurs propres ressources, sans Tappui d'un comité électoral, un mandat de député dans une circonscription rurale ou même dans une grande ville. — Le candidat ne se trouve jamais en face de Télecteur, Entre les deux se trouve un comité qui ne doit ses pouvoirs qu'à sa propre audace ^ »
On voit assez par ce qui précède qu'il est impossible de méconnaître l'importance sociale des mensonges de groupe. Aussi la sincérité, loin d'être une qualité, est-elle généralement tenue en suspicion dans un groupe, dans une secte ou ^une caste. On se défie des esprits sincères, parce qu'on sait qu'ils refuseront de rentrer dans le mensonge général; on les écarte ou on les exécute en les traitant de naïfs ou d'utopistes.
Quel est le trait commun à tous ces exemples de mensonges que nous venons de citer? 11 n'y en a pas d'autre qu'une contradiction intime dans la conscience de ceux qui adhérent à ces mensonges, ou encore une contradiction entre leurs pensées et leurs paroles ou leurs actes. Par exemple ceux qui professent l'optimisme de commande, qui est de mise dans la société, ne peuvent s'empêcher de remarquer à certains