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sive et aussi à cause de Timprévoyance des fonctionnaires chargés de régler le départ. Mais la responsabilité de cet incident ne retombe sur personne. Chacun des fonctionnaires est couvert par un ordre. D'ailleurs, en cette occurrence les divers fonctionnaires sont moins préoccupés de porter secours à ceux qui souffrent que d'accomplir les formalités pour faire enregistrer les décès et pour mettre à couvert leur responsabiliié. — Nos administrations ont parfaitement vu les avantages de l'anonymat. Les décisions sont de moins en moins prises par des individus ; elles sont prises — en apparence — par des comités, des commissions, c'est-à-dire des entités à peu près anonymes et irresponsables.

L'impunité de groupe est un fait social significatif et peu rassurant. C'est un symptôme de rapetissement intellectuel et moral, c'est un indice d'une moindre intensité de vie. C'est une forme d'humanité diminuée. Guyau avait mis en lumière la noblesse de ce sentiment, V Amour du risque et Nietzsche a célébré en termes magnifiques l'homme qui « peut faire des promesses », l'homme qui sait être soi, qui peut compter sur lui-même et sur qui on peut compter *. Ici comme ailleurs, l'absorption dans le collectif abolit la valeur de Tindividualité. Les groupes sont un néant fluide, une lâcheté inconsistante.

Notre état social exclut-il absolument la noblesse de la responsabilité personnelle ? L'esprit grégaire est-il destiné à étouffer toute spontanéité et toute valeur ?

Aujourd'hui, si dans le fonctionnarisme, dans les corps constitués et les. administrations, l'individu est forcément amoindri, s'il est destiné à noyer sa pâle personnalité et sa fuyante responsabilité dans Tanonymat, il est possible du moins à l'homme indépendant de courir des risques. C'est là le cas de Tindustriel, de l'ingénieur, de l'artisan, de l'artiste, du colonisateur, du savant, de l'écrivain, du penseur. Mais

i . Voir Nietzsche. Généalogie de la Morale, Ed. du Mercure de France, p. 88.

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il faut distinguer ici le risque économique et le risque moral.

Beaucoup osent courir le risque économique. Peu osent courir le risque moral; j'entends par là entrer en conflit avec les préjugés de Topinion grégaire, avec la mentalité de groupe, avec la Peur de groupe, génératrice de la morale.

Que deviendra demain le sentiment de l'initiative individuelle et de la responsabilité personnelle ? Ces sentiments se concilieront-ils avec le triomphe du solidarisme ex du socialisme ?

M. Gide, Fapôtre du solidarisme, a tenté une conciliation originale de Tidée de responsabilité personnelle avec l'idée de solidarité. Suivant lui, la solidarité, loin d'abolir le sentiment de la responsabilité personnelle, l'exaltera. « Ce qui fait rindividu, dit-il, c'est la responsabilité que la solidarité exalte en donnant à l'homme la conscience d'être responsable, non seulement de sa propre destinée, mais encore de celle d'autrui. Quelle gravité prendront nos actes quand nous seront pénétrés de cette pensée ! Les rois ne sont grands que parce qu'ils sont responsables ; comme eux, au lieu du « moi » individualiste, nous proférerons le « nous » souverain sous un régime de solidarité, car c'est être roi que de savoir que l'on tient dans ses mains les destinées d'un grand nombre d'hommes, et que chacun de nos gestes se répercute, bien au delà des horizons visibles, en longues ondulations de souffrance ou de joie ? * ...» Ces paroles sont belles. Mais il faut distinguer ici la solidarité économique et la solidarité morale. Par la solidarité économique, l'individu peut librement s'associer à ses semblables et les aider comme il est aidé par eux. Mais dans la solidarité morale, il est trop souvent passif, étouffé par des égoïsmes honteux et hypocrites auxquels on l'invite à se dévouer.

Nous voyons aussi par là quelle place le sentiment de la

1. Ch. Gide, Conférence faite au Cercle des Étudiants libéraux de Liège, le 3 mai 1001.

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responsabilité personnelle pourra garder dans le socialisme. Le socialisme a cet immense avantage, en brisant les hypocrites solidarités bourgeoises, de libérer les initiatives individuelles, d'anéanlîr les clans grotesques qui, à Theure présente, étouffent l'initiative et dissimulent la responsabilité personnelle. Mais il ne faut pas qu'il substitue à ces solidarités d'autres solidarités oppressives ou hypocrites. Un socialisme étatiste, un socialisme fonctionnariste et administratif, plus ou moins calqué sur nos administrations actuelles, étoufferait la responsabilité comme l'initiative individuelle et serait la mort de la culture. Mais il y a place pour un socialisme pénétré d^individualisme qui sauvegarderait la liberté de l'individu dans toutes les formes de son activité, en dehors de la lâche économique qu'il aurait librement assumée. Sous n'importe quel régime social, Tindividu ne doit jamais se donner tout entier. Il doit toujours se réserver quelque chose — le meilleur — de lui-même; il doit échapper dans la mesure du possible à Tembrigadement social ; il doit ^tre lui-même et avoir en horreur cette forme d'humanité aveulie : l'Impunité de groupe.

L*idée de finalité est la citadelle du Dogmatisme sociologique. Tous ceux qui érigent la société en entité antérieure et supérieure aux individus professent explicitement ou non une téléologie sociale. Us reprendraient volontiers, en le généralisant et en l'étendant à la vie sociale tout entière, laphorisme qui sert de devise au livre capital dlhering : Der Zweck ist der Schôpfer des ganzen Bechtes,

L'idée de finalité est une forme vide. C'est pourquoi les sociologues ont introduit dans cette forme un contenu variable. Les uns ont dit que la fin de la Société était Taccomplissement de la volonté de Dieu; d'autres, que c'était le triomphe de l'Idée dans le monde; d'autres ont dit que c'était le progrès de TEspèce, ou encore THarroonie générale et le Bonheur universel, etc.

Nous ne nous proposons pas de discuter en détail ces diverses conceptions de la finalité sociale. Car elles présupposent la question préalable : Y a-t-il une finalité sociale?

Pour répondre à cette dernière question, nous essaierons de retracer les lois suivant lesquelles s'est déroulée en fait l'évolution sociale. A nos yeux, le seul côté scientifiquement observable de la finalité est son côté mécanique.

Il nous faut remonter jusqu'aux premières époques de la vie des hommes en société. C'est là que nous pouvons saisir les premiers rudiments et les premiers essais du mécanisme

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