Ibid., /oc. cit
Il ne faut pas croire d'ailleurs que dans leurs essais pour résoudre avec le moindre travail possible les problèmes de Texistence, les hommes aient viséd'emblée au mieux, au plus achevé, au plus commode, au plus parfait. Ils choisissaient le moyen le plus propre à leur épargner de la peine, même si ce remède était passager, même s'il était compensé par des inconvénients ou des dangers, même parfois s'il compliquait encore plus les maux qu'il devait faire disparaître. C'est pour cela que l'évolution sociale s'estdéroulée par petites secousses et par petits progrès. Tout s'est fait par de petites adaptations partielles, nullement coordonnées à l'origine, par de petits expédients toujours imparfaits et provisoires. M. Ferrero a appliqué cette vue à la genèse des innombrables symboles qui peuplent la vie sociale de Thomme. Dans un autre ordre •d'idées, M. Michel Bréal a expliqué par la même loi du moindre travail les transformations du langage. Critiquant les vues d'Ampère sur le passage des langues synthétiques aux langues analytiques, l'auteur de la Sémantique dit : « Ainsi ce serait pour réparer des ruines, pour remédier à un mal, pour sortir de la confusion, que des procédés nouveaux auraient été inventés. Présenter les choses de cette façon, c'est méconnaître la vraie succession des faits; c'est rendre inintelligible l'histoire des langues. En réalité, il n'y a pas eu à réparer de ruines. Il n'y a ici qu'à faire intervenir la loi do spécialité^ forme de la loi du moindre effort. Une tendance de l'esprit qui s'explique par le besoin de clarté, c'est de substituer des exposants invariables, indépendants, aux exposants variables, assujettis. 11 y a là une tendance conforme au but général du langage qui est de se faire comprendre aux moindres frais, je veux dire avec le moins de peine possible ^ »
M. Berthelot a montré de même par quelle suite de tâlon-
\. Michel Bréal, Essai de sémantique, p. 13 et 14.
LA TELEOLOGIE SOCIALE ET SON MECANISME J3iB
nements, de recherches partielles et incohérentes, la chimie moderne est sortie de Falchimie. Il résulte de ses études que les premiers savants n'avaient nullement l'idée de loi scientifique et par suite ne faisaient nullement des expériences pour trouver les lois; mais c'est de leurs tâtonnements et de leurs expériences qu'est sortie l'idée de loi.
Il est inutile d'insister sur ce point. A la racine de toutes les innovations et de toutes les transformations sur tous les domaines de l'activité sociale, la seule loi qui se laisse saisir est celle de l'inertie mentale et du moindre travail. Cette loi est toute instinctive et les dispositions qu'elle inspire sont adaptées à la difficulté immédiatement urgente. La paresse mentale de l'homme l'attache [d'abord au présent et le maintient dans le cercle étroit des contingences du moment.
Mais ce premier mode d'activité psychologique n'a pas tardé à se transformer, sous l'influence des résultats déjà obtenus.
A l'origine, l'homme a un cercle de prévision et de calcul des plus restreints. Son acte n'a de conséquence que pour lui-même et pour les autres hommes qui forment son entourage immédiat, sa famille, sa tribu. Mais plus tard les cercles sociaux s'élargissent. Les relations sociales se compliquent. Au fur et à mesure que les conséquences de l'acte d'un individu embrassent un plus grand nombre d'hommes, et s'étendent à un avenir plus lointain, le champ de sa prévision et de son calcul s'accroît. En même temps, par l'exercice, ce calcul se précise. Il se trouve, il est vrai, en présence de problèmes plus compliqués; mais il a à sa disposition, pour les résoudre," plus d'expériences passées, plus de cas analogues déjà résolus, plus d'habileté acquise. Dès lors, l'homme ne s'arrête plus à l'utilité sociale immédiate ; il arrive à l'idée d'une utilité plus large en vue de laquelle les résultats déjà obtenus peuvent servir de moyens. En tout, il conçoit une utilité non seulement présente, mais future et loin-
laine, qu'il dépend de lui de rendre plus ou moins complète et plus ou moins bien adaptée à ses besoins et à ceux de son groupe.
C'est ainsi que la première loi psychologique toute instinctive de l'inertie mentale et du moindre travail se transforme en la loi bien connue des économistes : la loi du maximum d effets ou, pour être plus précis, la loi du maximum des effets obtenu avec le minimum de V effort.
Celte loi caractérise des états sociaux déjà plus avancés.
Cette loi n'est plus instinctive comme la loi d'inertie mentale. Elle n'est plus simplement l'expression de l'instinct de paresse si puissant dans l'humanité primitive; elle marque un éveil de l'humeur énergique jusque-là étouffée par Thumeur paresseuse. Et cette humeur énergique va se fortifier et se manifester d'une manière croissante dans les stades supérieurs de l'évolution humaine.
Cette deuxième loi présente des caractères inverses de la première. Elle est voulue au lieu d'être instinctive; elle est née de nos efforts au lieu d'être naturelle; elle agit d'une manière durable et systématique, au lieu d'être intermittente. Elle n'est plus purement mécanique, mais téléologique, au sens psychologique du mot, c'est-à-dire qu'elle implique une représentation, au moins vague, des buts à atteindre et d'une subordination des buts les uns aux autres. Ici l'idée de la division du travail et celle de la loi de la facilité croissante du travail apparaissent d'une manière nette dans la conscience sociale.
Quelles sont les conséquences de cette loi nouvelle?
Ces conséquences sont doubles. Elles consistent d'une part dans la médiatisation croissante et d'autre part dans la dépersonnalisation croissante des valeurs sociales.
Les valeurs sociales, d'immédiates qu'elles étaient à l'origine, tendent à se médiatiser de plus en plus et à s'éloigner de l'individu. Celui-ci n'a plus cherché la satisfaction immé-
diate de ses appétits; mais ce qui pouvait lui servir de moyen pour se procurer cette satisfaction. A la fin, ce moyen est devenu un but en lui-même. La richesse, le confort, la puissance, la science sont des valeurs médiates. Et avec la marche de l'évolution, elles se médiatisent de plus en plus. La richesse n'est plus recherchée pour satisfaire ses besoins ou se procurer des jouissances; elle est recherché pour ellemême.
En même temps que la médiatisation, s'accentue le phénomène de la dépersonnalisation croissante des valeurs. Les valeurs portent de moins en moins Fempreinte de l'individu qui les crée ou en jouit. La propriété se dépersonnalise. Le lien de Tindividu à sa propriété devient de plus en plus abstrait et lointain. Quoi de plus impersonnel que les actions d'une mine d'or ou de diamants qui se négocient en. bourse sans que parfois les vendeurs ni les acheteurs connaissent même l'emplacement de la mine?
Le travail se dépersonnalise. A l'organisation familiale du travail a succédé le travail à l'atelier ; puis le machinisme de la grande industrie qui fait de l'individu un simple bras dans un mécanisme impersonnel.
L'art, qui n'est que la forme supérieure du travail, se dépersonnalise lui aussi. Les procédés industriels remplacent l'inspiration et le goût- individuels. L'ouvrier du moyen âge pouvait être un artiste. L'esclave du machinisme moderne ne le peut plus.
La littérature, elle aussi, se dépersonnalise. Elle se passe de plus en plus de l'inspiration individuelle. Elle emprunte ses inspirations forcément superficielles aux courants passagers de la vie politique et sociale, à la mode, à la vogue, à l'engouement des foules. C'est pourquoi elle produit souvent des idées impersonnelles, plates et sans relief comme de vieilles monnaies usées.
Sur le terrain moral, il en est de même. L'uniformité tend
à prévaloir. La grande valeur moderne, Targent, domine toute la morale des pays industriels de bourgeoisie ploutocralique. Il n'y a plus chez les hommes de nuances dans le sentiment moral, dans la conception de la vie. La morale tend partout à être la même morale ploutocratique, tutrice au fond, comme Ta montré Menger, des intérêts économiques des plus puissants. Rien de plus impersonnel et de plus monotone au fond que la morale ploutocratique bourgeoise dans tous les pays; rien de plus plat et de plus insipide que les mensonges usés sur lesquels elle repose, que les mots d'ordre partout répétés avec la même absence de conviction etlaihême obligatoire hypocrisie.
Ici apparaît, sous son aspect moderne, réternelle antinomie de rindividu et de la collectivité.
La loi du maximum d'effet utile et de la facilité croissante du travail industriel favorisent le bien de la société; mais elles entraînent d'autre part certaines conséquences qui asservissent et diminuent Findividu. La loi du maximum d'effet utile et de la division du travail, appliquée à des cercles sociaux de plus en plus larges, à des étendues de territoire de plus en plus vastes, à des entreprises embrassant des durées pluis longues et des bénéfices à plus longue échéance, produit un accroissement énorme de la richesse humaine, une pléthore industrielle qui a trouvé sa formule dans la théorie de certains économistes qui n'ont pas. craint de soutenir que la richesse n'est pas faite pour les hommes, mais, les hommes pour la richesse. L'univers est devenu une immense machinofacture où la division du travail a été appliquée aux nations du globe comme elle l'est aux ouvriers d'une usine.
Mais quelle est la situation de Tindividu ? Nous avons dit. L'individu tend de moins en moins à concentrer en lui la jouissance harmonique et intégrale des valeurs sociales, esthétiques ou morales. Il n'est plus un homme complet. Il y a rupture de son unité fonctionnelle. L'individu n'est plus
qu'un rouage dans un mécanisme ; il est une machine à produire des valeurs et non plus un consommateur artiste, intelligent et délicat de ces valeurs. Au dehors de lui, les valeurs sociales sont dissociées et désintégrées, par suite de leur extrême médiatisation. Cette désintégration se répercute en lui. Il y a anarchie dans Téchelle sociale des valeurs et aussi dans les âmes individuelles.
Tels sont les effets sociaux et individuels de Tapplication à outrance de la loi du maximum des effets utiles. Les effets sociaux sont la désorganisation et les crises économiques. Les effets sur l'individu sont également funestes ou même encore davantage.
En présence de cette situation, Tindividu veut donner une direction nouvelle à son activité, à ses croyances et à ses désirs.
Il veut échapper à Tuniformité industrielle et revenir à la diversité esthétique. Si ce retour ne se fait pas, ce sera la mort de notre industrie qui se dévorera elle-même, de notre art, de notre culture tout entière. Ainsi, c'est spontanément que tend à se faire une transvalualion des valeurs et que veut s'instaurer une téléologie sociale nouvelle.
Ici une troisième loi tend à se faire jour dans le monde moderne : ce n'est plus la loi maximum des effets utiles pour Taccroissement de la richesse sociale ; mais la loi de r organisation de l'activité humaine en vue d'une vie individuelle plus harmonieuse et plus ardente.
Déjà la question s'est posée dans le domaine de l'industrie. Ne pourrait-on échapper, en partie au moins, au machinisme ? Tel procédé technique, par exemple l'utilisation des chutes d'eau pour le transport de la force, ne pourrait-il arracher l'homme à la servitude industrielle et le rendre à lui-même ? Certains économistes ont opposé ainsi à la houille noire la « houille blanche ». « Une force qui peut se distribuer à domicile, dit M. Gide (tel est le cas chez les canuts de Lyon) ne
provoque plus aux agglomérations compactes; elle tend plutôt à rappeler la ville vers la montagne et vers les fleuves ; elle est en même temps productrice de beauté. L'eau n'est plus une grande dame comme la houille ; elle se fait petite pour porter la force jusque sous la lampe de l'ouvrier, afin qu'il puisse travailler au milieu des siens. Un tel changement ne se répercutera-t-il pas dans les âmes de ceux qui s'en servent ? A Tâge de la houille, conclut M. Gide, à ce xix* siècle si troublé, si homicide, ne verrons-nous pas succéder un XX® .'siècle plus apaisé où, selon la vision de Stuart Mill, on verra décroître les profits et diminuer l'activité économique, en même temps que cet emportement sans joie qui caractérise la recherche de la richesse ? * »
Sur le terrain artistique, la même question s'est posée. La bénédiction de l'art, suivant la formule de William Morris, c'est de « rendre le travail heureux et le repos fertile ». Sous le machinisme à outrance, ce but est impossible à atteindre. Mais l'abolition ou la diminution du machinisme créera à l'art d'autres conditions. « Je crois, dit Williams Morris, que le machinisme ira en se développant, ayant pour objet d'économiser le travail des hommes, jusqu'à ce que la masse des gens obtiennent assez de loisir effectif pour être capables d'apprécier le plaisir de la vie ; c'est-à-dire jusqu'à ce qu'ils aient obtenu une telle domination sur la nature, qu'ils n'aient plus à craindre la famine comme une punition pour ne pas travailler plus qu'assez. Lorsqu'ils en seront là, ils se transformeront certainement, et commenceront à découvrir ce dont ils ont vraiment besoin. Ils découvriront bientôt que, moins ils feraient de travail (j'entends de travail sans adjonction d'art), plus il serait désirable d'habiter sur la terre ; par suite ils feront de moins en moins de travail jusqu'à ce que l'humeur énergique les presse de nouveau : mais alors la nature,
1. Gh. Gide, La houille noire et la houille blanche; conférence faite aux étudiants en droit de Liège, le 4 mai 1901.
soulagée par le relâchement du travail humain, aura recouvré son ancienne beauté, et enseignera aux hommes la vieille histoire de l'art. Et comme la famine artificielle, causée par le travail des hommes au profit d'un maître, et que nous considérons aujourd'hui comme allant de soi, aura depuis longtemps disparu, ils seront libres d'agir à leur guise, et ils mettront de côté leurs machines dans tous les cas où l'ouvrage paraîtra agréable ou désirable à manipuler ; enfin dans tous les métiers qui demandent production de beauté, on recherchera la communication la plus directe entre la main de l'homme et son cerveau. Et il y aura aussi beaucoup d'occupations, comme les travaux agricoles, où l'exercice volontaire de l'énergie sera jugé si délicieux, que les gens n'auraient pas l'idée d'en céder le plaisir aux mâchoires d'une machine *. » Déjà en ce moment il y a une tendance à rapprocher le métier et l'art ; à ressusciter ce ty^e disparu : l'ouvrier d'art. En Angleterre, sous l'impulsion de William Morris, de Walter Crâne et de Sidney Webb, en France, sous l'influence d'artistes tels que M. Armand Point, en Allemagne également, cette tendance s'accentue et produira peut-être d'heureux résultats. Le vrai secret du bonheur consiste peut-être à rapprocher de l'individu les valeurs économiques et sociales et à les embellir par la jouissance esthétique. Il faut savoir s'arrêter à la minute présente et être, comme dit Nietzsche, <c un bon voisin des choses voisines ». « Il faut, dit encore W. Morris, prendre un intérêt naturel à tous les détails de la vie journalière en les rehaussant par l'art, au lieu d'en repasser l'exécution à des esclaves dédaignés et de les ignorer. »
On le voit, la tendance qui se dessine à l'heure actuelle est celle qui consiste à démédiatiser les valeurs et à les rapprocher de rindividii. Cette tendance n'est peut-être pas
1. William Morris, Les buis de Varl, Mercure de France, octobre 1901.
définitive ; et il n'existe probablement pas de tendance définitive. Mais c'est celle qui à Theure actuelle a peut-être le plus de chances de prévaloir.
Ce rapide coup d'œiljeté sur l'évolution sociale nous permet de voir que celte évolution a passé par trois stades qui se caractérisent par trois lois distinctes : 1** loi de Tinerlie mentale et du moindre travail ; 2"* loi de l'activité dirigée vers le maximum d'utilité sociale ; 3^ loi de l'activité dirigée vers le maximum de vie et de beauté individuelles.
C'est de cette évolution sociale même que les fins sociales se dégagent; elles ne prennent conscience d'elles-mêmes que quand elles sont déjà réalisées ou du moins en voie de se réaliser.
Tels sont les termes auxquels se réduit la téléologie sociale observable et vérifiable. Le seul ressort de cette évolution consiste pour nous dans les instincts d'abord, ensuite dans les sentiments-forces et les idées-forces qui ont inspiré les initiatives individuelles et les imitations auxquelles elles ont donné lieu. Celui qui voit aujourd'hui les résultats gigantesques de ces milliards d'actions infinitésimales accumulées et qui se demande d'où vient la logique qui semble présider à l'action de ces formidables forces sociales, ressemble au sauvage dont parle Schopenhauer \ « En voyant la mousse jaillir en jet continu d'une bouteille de bière qu'on venait d'ouvrir, ce sauvage se demandait avec surprise, non pas comment elle sortait, mais comment on avait pu l'y introduire. De même nous supposons aussi que la finalité a été mise dans les œuvres de la nature par la même voie qu'elle suit pour en ressortir à nos yeux. Notre étonnement téléologique se peut donc encore comparer à l'admiration excitée parles premières œuvres de Timprimerie sur ceux qui, les supposant dues à la plume, recouraient ensuite, pour expliquer le miracle, à Tin-
1. Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, t. III, De Ja Téléologie, p. 141. (Paris, F. Alcaii.)
lervention d'un démon. » Mais celui qui envisage l'action des énergies individuelles sous la simple loi du mécanisme psychologique humain, celui qui suit ces lentes actions psychologiques dans le cours des siècles reconnaît que les principes générateurs de la téléologie sociale ne doivent pas être cherchés ailleurs que dans les instincts et les convenances de rindividu.
De là, les conclusions suivantes semblent se dégager : La téléologie sociale, dans ce qu'elle a de scientifiquement observable, ne semble comporter ni but unique, ni un sens immuable.
Il n'y a pas de bien social absolu, pas plus qu'il n'y a de valeur sociale absolue. L'hypothèse d'une valeur morale absolue des sociétés^ qui leur conférerait une sorte de droit sacré à l'existence^ est une invention de téléologiens scolastiques dominés par le souci de tout légitimer au nom du principe social. Outre qu'il faut une forte dose d'aplomb ou d'hypocrisie optimiste pour découvrir dans nos sociétés des qualités de moralité, de sincérité, de justice et de beauté morale dignes de leur conférer un droit absolu à l'existence, on peut se demander ce que deviendra cette valeur absolue, le jour évidemment inéluctable où les dernières sociétés humaines disparaîtront. De là on peut également conclure la vanité des dogmatismes téléologiques fondés sur la valeur supérieure de l'espèce. Les partisans de la religion de l'Espèce disent à rindividu : « Tu n'es rien : Tespèce est tout ; elle est ta raison d'être et ta fin. » Mais pourquoi l'individu serait-il fait pour Fespèce qui n*est après tout qu'une somme d'individus et qui, dans le fond, est aussi éphémère que l'individu ? « Afin que tout ce qui arrive nécessairement et toujours par soi-même, sans aucune fin, apparaisse dorénavant comme ayant été fait en vue d'une fin, dit Nietzsche, le maître de morale s'impose comme maître du but de la vie... Mais à la longue, le rire^ la raison et la nature ont fini par se rendre
maîtres en léléologîe : la courte tragédie a toujours fini par revenir à Féternelle comédie de Texistence et la mer au « sourire innombrable » — pour parler avec Eschyle — finira par couvrir de ses flots la plus grande de ces tragédies*. »
Il n'y a pas de téléologie sociale, de logique sociale rectilignes. II n'y a pas tme téléologie sociale; il y a des téléologies sociales. Il y en a autant que de petits groupes sociaux ; bien plus, il y en a autant que d'individus. En fait, dans l'histoire de l'humanité, ce qu'on appelle bien et mal sont des valeurs mouvantes, insaisissables, sans cesse évanouissantes et renaissantes. Le bien et le mal se mêlent et s'impliquent l'un l'autre. Le rôle des instincts dits mauvais, même de la cruauté, de la barbarie, de Finstinct de torture est incontestable dans l'éducation morale de l'humanité. Qu'on lise les pages que Nietzsche consacre à ce sujet dans la Généalogie de la Morale. Ce n'est que sous l'aiguillon des tortures et de la férocité que le rêve pesant et confus de l'humanité s'est mué en une mémoire précise, alerte, virile. Ces pages de Nietzsche sont inoubliables. Et une visite aux monuments d'ancienne férocité légale, aux oubliettes du Mont Saint-Michel par exemple ou à la Chambre des tortures du château de Nuremberg, leur donne une frissonnante illustration. Aujourd'hui même ce n'est qu'en apparence que la férocité semble disparaître. Mirbeau a curieusement symbolisé cette vérité dans son Jardin des supplices. Chez nous l'antique soif des tortures d'autrui est remplacée par la férocité hypocrite, par le fiel des conversations mondaines, par le coup lâche et traître que porte par derrière quelque gredin correct.
Ce que nous appelons bien et mal semblent donc être des facteurs éternels et nécessaires de révolution sociale. C'est