‹ Combat pour l'individuChapitre 58 sur 87 · Nietzsche, Le gai savoir, liv. I · texte numérisé non relu

Nietzsche, Le gai savoir, liv. I

là ce que Hartmann appelle la téléologie sociale inconsciente ou encore l'idée providentielle inconsciente. « Pour celui qui est familiarisé avec cette conception historique, dit-il, il ne peut y avoir aucun doute sur ce point que les conséquences utiles du mal ne rentrent dans une loi générale historique ; que les hommes ne voient que rarement et obscurément à quel but ils travaillent, et que les buts auxquels ils pensent travailler avec une volonté pleinement consciente ne se changent souvent, entre leurs mains mêmes, en leur contraire. C'est ce qu'on pourrait appeler l'ironie historique, suite des ruées de l'idée inconsciente. Toute l'histoire, dans ses grandes lignes comme dans ses petits détails, est pleine de cette ironie ^ » Nous souscrivons pleinement à ces lignes de Hartmann, comme expression de la mouvance du bien et du mal, sans admettre toutefois son hypothèse d'une finalité inconsciente présidant aux jeux de cette mouvance des contraires.

Enfin l'évolution sociale n'a pas plus de sens rectiligne qu'elle n'a de but défini. C'est en vain qu'on lui assigne parfois une orientation même vague vers une harmonie croissante destinée à devenir un jour harmonie universelle.

La lutte entre les partisans de la division et de l'opposition d'une part et d'autre part ceux de l'adaptation et de l'harmonie, est ime question sans objet. On demande : des deux termes, accord et lutte, opposition et harmonie, lequel est le terme fondamental et destiné à être finalement victorieux ? — Problème insoluble et au fond scolastique. — On ne peut donner une valeur morale absolue à l'un des deux termes, attendu qu'il n'y a pas de valeur sociale absolue. La vérité est que les deux termes s'impliquent. Si les oppositions se résolvent en harmonies, celles-ci à leur tour se résolvent en oppositions et en luttes nouvelles. Ceux qui veulent s'arrêtera l'un des deux

1. E. V. Hartmann, Das sittlicke Bewusstsein, Leipsick. Haacke, p. 590, déc. 1901.

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termes et le regarder comme la position définitive de l'humanité font un postulat métaphysique invérifiable. 11 vaut mieux reconnaître qu'il y a là un ^cercle et, puisque nous sommes dans la cage de l'écureuil, continuer à tourner la roue.

MORALISME ET IMMORALISME*

La divulgation du Nietzschéisme a donné lieu à un problème nouveau : celui de l'Immoralisme. On sait qu'il faut entendre par ce mot un renversement de Téchelle traditionnelle des valeurs morales; une mésestime des vertus chrétiennes, altruistes et grégaires : obéissance, bienveillance, pitié, justice niveleuse, circonspection dans les rapports sociaux, recherche de l'estime du voisin, soumission à l'opinion du troupeau; — au contraire, une glorification des instincts de rébellion et d'agression, de combativité et d'audace, de conquête et de proie, de dureté et de cruauté ; une affirmation d'Énergie humaine triomphale, brutale, impitoyable pour soi et pour autrui.

Enfin un son nouveau a retenti ; « la voix des cigales qui chantent éternellement leur vieille chanson » s'est tue étonnée. Jusqu'ici les plus hardis novateurs en morale, y compris Schopenhauer et Guyau bouleversaient les vieux principes et provoquaient bien des toile et des cris d'effroi. — Mais après avoir causé bien du trouble et de l'émoi, ils en arrivaient en fin de compte à peu près aux mêmes conclusions pratiques que leurs devanciers : ils restauraient toujours les vertus chrétiennes : Schopenhauer, la Pitié, et Guyau, l'Altruisme,

La morale chrétienne a au fond inspiré toute la morale du siècle qui vient de finir. M. Rémy de Gourmont l'a finement noté. Le xix« siècle, malgré ses airs de liberté, fut un siècle

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