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Heine, De l'Allemagne, t. I

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se rit de la lourdeur morale des cléricalismes kantiens et post-kantiens.

Car rimmoralisme ne voit dans le Kantisme et ses prolongements qu'un déguisement de Tlmpératif Religieux et, volontiers, imitant la manière irrévérencieuse de Swift dans son Conie du tonneau (Tlie taie of a tub), il montrerait Kant retaillant une fois de plus le vieux manteau chrétien, déjà retaillé par Pierre de Rome, par Jean Calvin et par Martin Luther.

L'Im moraliste repousse également et à plus forte raison le pharisaïsme et le pédantisme moral des zélateurs du moralisme bourgeois. Rien n'égale en effet la platitude de cette apothéose des vertus bourgeoises confortables et convenables que leurs adeptes ont Teffronterie de couvrir du noble pavillon de rimpératif catégorique. C'est là le maximum d'abaissement du christianisme. « On a laissé de côté dans le christianisme, dit Nietzsche, Dieu, la Liberté et l'Immortalité; on n'en a gardé qu'un précepte de bienveillance sociale et de vie convenable... C'est l'euthanasie du christianisme... »

Mais le moralisme démocratique et démagogique ne trouve pas plus grâce devant l'Immoralisme que le moralisme bourgeois. Déjà H. Heine avait noté une affinité entre le Kantisme moral et la démocratie autoritaire. On se rappelle dans Y Allemagne le spirituel rapprochement qu'il établit entre le moralisme de Kant (au fond un cléricalisme hirsute et despotique) et le moralisme soupçonneux et guillotineur de Robespierre. — 11 y a toutefois une différence à noter sur ce point entre Heine et Nietzsche. Heine crut à la démocratie autant que le chantre à'Atta Troll put croire à quelque chose. Nietzsche ne voit dans l'idée démocratique qu'un prolongement de ridée chrétienne et par suite comme elle un appauvrissement de l'énergie humaine. 11 identifie Démocratie et Esprit grégaire ^

1. Nous n'insistons pas plus qu'il ne convient sur la parenté intellectuelle

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C'est ici qu'émerge rindividualisme radical qui est au fond de rimmoralisme nietzschéen. Au fond, ce que Nietzsche hait dans tout moralisme chrétien ou kantien, cVst la morale de Troupeau, c'est l'annihilation de l'Individu, de l'Isolé, de l'Indépendant, de l'original; c'est la négation des égoïsmes individuels au profit de l'Égoïsme hypocrite et prêcheur des groupes. « A présent, dit un personnage d'un roman allemand, interprète des théories immoralistes de Nietzsche, à présent ceux qui régnent sont les hommes les moins libres et les plus incapables de liberté ; et s'il y a parmi eux quelques intellects vigoureux, ils font semblant de partager Tesclavage universel, afin de ne pas risquer de donner autrement un exemple dangereux au troupeau. Mais le temps vient où ce seront vraiment les hommes libres qui régneront ^ »

Les téléologies qui sont l'infrastructure de tout moralisme chrétien, kantien ou autre ont toutes pour conséquence plus ou moins détournée la subordination de l'individu au principe social. — Autrefois celte téléologie était transcendante; elle l'est encore chez Kant, puisque c'est au fond la volonté de Dieu qu'on accomplit en se conformant à l'Impératif catégorique. — Depuis Kant, le moralisme s'est fait naturaliste et scientifique; mais sa finalité fondamentale n'a pas changé. Pour Ihering, par exemple, c'est la conservation sociale qui est le but du droit, la loi suprême de l'individu. — Ainsi le Moralisme a beau changer de costume ; son essence reste la même : c'est la subordination de l'Individu aux fins du groupe social et par son inlermédiaire aux fins de la Race et de l'Espèce. — Et pourtant qu'est-ce que le groupe social, sinon une abstraction? Qu'est-ce que l'Espèce elle-même, au point de vue d'un Darwinisme bien compris, sinon la résultante d'une

et sentimentale de Heine et de Nietzsche. Cette parenté existe à quelque degré. Tous deux sont des glorificateurs passionnés, inquiets, un peu maladifs de la Vie. Nietzsche dirait volontiers comme Heine : « Je suis le fils le plus fidèle de la Vie » {Roinancero) . 1. E. von Wolzogen, Das dritte Geschlecht, p. 63, Berlin, Eckstein, 1899.

accumulation énorme de variations individuelles ! De plus en plus, en biologie même, le concept d'Espèce disparaît devant le concept d'Individu. — C'est donc à bon droit que l'Immoralisme secoue le joug des fausses téléologîes et que par une révolution analogue à celle de Copernic, il replace l'Individu là où il doit être : au centre des choses.

C'est ainsi qu'on peut identifier ces termes : Immoralisme et Individualisme. L'Immoralisme est — et c'est là sa vraie et profonde signification morale et sociale, — la revendication des droits de l'Individu, de la liberté de l'Individu contre les prétendus droits et les prétendues fins de la société.

C'est de là qu'il faut partir pour juger l'Immoralisme.

Au fond, c'est dans la conscience individuelle que se pose le problème. Il s'agit de savoir quels sont dans les consciences individuelles les instincts vraiment profonds, vraiment dominateurs, ceux qui sont appelés à absorber les autres.

Pour le philosophe, le problème de Tlmmoralisme^et de la morale se transforme comme l'a fortement marqué M. Fouillée dans son bel article de la Revue philosophique^ en l'antique problème des rapports de l'Égoïsme et de l'Altruisme. Nietzsche affirme la primauté et l'indestructibilité des Instincts de lutte et de proie ainsi que leur rôle nécessaire dans l'évolution de la vie ; — Guyau affirme la future disparition progressive de l'égoïsme devant l'altruisme.

A notre avis, la question de savoir lequel est primordial de l'égoïsme ou de Taltruisme constitue une énigme métaphysique indéchiffrable qui rappelle un peu la question de savoir si l'œuf vient de la poule ou la poule de l'œuf.

Il existerait un seul moyen expérimental de résoudre cette énigme. Ce serait d'interroger les consciences individuelles. Mais les réponses varieraient trop. Napoléon et François d'Assise, Bakounine et Tolstoï tiendraient un langage fort différent.

i. A. Fouillée, Les Jugements de Nietzsche sur Guyau, Revue philosophique, déc. 1901.

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Tout ce qui est permis au point de vue des faits, c'est de constater Tirréductibilité foncière de quelques types de caractères humains. En dépit des transitions et des nuances, ils se retrouvent partout et c'est avec raison que Schopenhauer fait d'une semblable classification le fondement de sa psychologie morale. — Egoïsme, Méchanceté, Pitié, voilà pour Schopenhauer les trois exemplaires humains fondamentaux. On sait notamment que Schopenhauer insiste dans une analyse admirable sur la différence qui existe entre le simple égoïsme et la méchanceté. « Le premier principe, conclut le philosophe, est plutôt bestial; le second plutôt diabolique... C'est toujours l'un de ces deux qui l'emporte, ou bien l'autre excepté là où domine la Pitié... De là les grandes lignes d'une classification morale des caractères. D'ailleurs il n'est aucun homme qui ne rentre dans l'un de ces trois genres *. »

Le simple égoïste, le méchant, en qui habite la disposition à se réjouir du mal d'autrui, enfin Thomme secourable et généreux, voilà trois types d'humanité qu'il a été donné à chacun de nous de rencontrer et d'expérimenter dans la vie.

M. Ribot, de son côté, nous met sur la voie d'une classification semblable des types humains, d'après leur dominante morale.

Remontant dans le problème de l'égoïsme et de l'altruisme aussi loin qu'on peut le faire en restant sur le terrain des faits, M. Ribot indique au sein même de l'égoïsme deux tendances ou directions fondamentales : l'une destructive, l'autre constructive, l'une combative et agressive, l'autre secourable et pacifique. — « L'homme peut déverser la dépense de son activité sur les choses; il coupe, taille, détruit, renverse; c'est une activité destructrice, il sème, plante, bâtit; c'est une activité conservatrice ou créatrice. Il peut l'appliquer aux animaux ou aux hommes; il injurie, nuit, maltraite,

1. Schopenhauer, Le Fondement de la Morale (Paris, F. Alcan), p. 110.

détruit; ou bien il aide, il soigne, il sauve... L'activité destructrice est accompagnée d'un plaisir, mais pathologique, parce qu'elle est la cause d'un mal; l'activité conservatrice ou créatrice est accompagnée d'un plaisir pur, qui ne laisse après lui aucun sentiment pénible*. »

Il nous semble qu'en partant de cette distinction psychologique on pourrait reconnaître deux types humains, Tun, celui où domine la tendance agressive et destructrice ; l'autre, celui où domine et s'affirme comme la trame continue de Tindividualité, la tendance contraire. 11 nous semble d'ailleurs difficile de regarder comme pathologique le type destructeur, si l'on donne au mot pathologique son sens empirique qui est synonyme de peu fréquent^ peu répandu ; car en fait ce tj^e semble très répandu dans l'humanité et vraisemblablement à peu près autant que le type contraire.

Suivant nous, la classification des caractères humains en trois types (égoïsme simple, méchanceté, bonté secourable) d'après Schopenhauer, ou celle en deux types (destructeur et conservateur ou créateur) doit demeurer irréductible. S'il y a des individualités mixtes, flottantes, inconsistantes, il y a aussi, suivant une remarque de M. Ribot, des types immuables de caractères. « Les vrais caractères, dit-il, ne changent pas^ »

Ces caractères d'un relief plus vigoureux semblent personnifier d'une manière particulièrement frappante et symbolique les diverses forces qui s'agitent dans les profondeurs du vouloir-vivre et introduisent tant de trouble et de violence tragique dans le drame humain.

Nous ne croyons pas qu'on puisse espérer avec Guyau qu'un jour viendra où les loups se feront moutons, où l'unité morale se fera dans l'humanité. — Cette unité morale ne

1. Th. Ribot, Psychologie des sentiments, p. 287-238 (Paris, F. Alcan.)

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serait ni possible ni même concevable. Elle serait Tarrêt même du mouvement et de la vie. — Nietzsche parlant du sacrifice des amants Tun à Tautre, dit qu'un absolu renoncement de la part des deux est impossible. « Si les deux amants renonçaient à eux-mêmes par amour, il en résulterait je ne sais quoi, — peut-être l'horreur du vide*. » — 11 en est de même peut-être pour un idéal d'absolue charité dans l'humanité ^

Faust laissait la question ouverte : « Je ne veux plus entendre débattre, dit-il, si dans le monde à venir on hait ou on aime encore et si dans ces sphères lointaines il est aussi un dessus et un dessous. » {Faust^ 1"^® partie.)

Le mouvement de la vie semble nous indiquer que ces forces : l'égoïsme, la méchanceté, la bonté créatrice enchevêtreront éternellement leur action ; elles multiplieront leurs points d'application; elles capitaliseront leurs effets; elles élargiront à Tinfini la trame qu'elles tissent sur le bruyant métier du temps ; mais elles resteront éternellement immuables dans leur essence et aussi dans les cœurs et dans les œuvres des hommes.

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