Mercure de France^ juin
sans grands besoins, sans grands désirs, sans aucun relief intellectuel, émotif ou passionnel. Grâce à cet équilibre, le Satisfait ignore les heurts intimes delà sensibilité et de la pensée; il n'est pas exposé non plus à recevoir de son milieu de contradictions trop violentes.
Emotivité obtuse, besoins idéaux peu exigeants, imagination faible ou lente, intelligence moutonnière, voilà, dans ses traits généraux, Tapport psychologique du Satisfait. Si, dans cette heureuse médiocrité native, quelque velléité d'initiative faisait mine de surgir, c'est le rôle des pédagogies de l'étouffer. Les pédagogies sont toutes optimistes. Elles forment des âmes de satisfaits. Les moralistes officiels entonnent infatigablement l'hosannah optimiste. La vertu consiste toujours pour eux à procurer le bonheur du grand nombre, ou, ce qui est plus facile, à faire croire à ce grand nombre qu'il est heureux. Il importe que le Satisfait ne cesse pas de l'être. Aussi la société ménage-t-elle sur son chemin, avec des petits calculs bien attentifs, toutes sortes de petits bonheurs, de petites satisfactions d'amour-propre, de petits hochets de vanité, dont le rôle est d'effacer l'impression de duperie que la comédie sociale ne manque pas de produire à la longue même sur des esprits peu perspicaces.
La mentalité professionnelle est ici un facteur à considérer, Elle exerce dans un sens optimiste son action déformatrice des consciences individuelles.
Cette action, que M. Ferrero a décrite sous le nom d'arrêt idéO'éînotionnel professionnel^ a des effets bien connus. Des préjugés, des mensonges de groupe, des mots d'ordres de corps, de caste ou de chapelle qui avaient d'abord paru grotesques, sont peu à peu tolérés, acceptés, épousés et chaleureusement défendus. Le respect des puérihtés est un grand élément du bonheur social. Sans ce que Stendhal appelle la manie respectante^ beaucoup d'hommes trouveraient sans doute la vie intolérable.
Socialement, Tatlitude du Satisfait est profitable. Le Satisfait est un être soumis, un bon animal de troupeau. Aussi est-il récompensé par la bienveillance de ses chefs, par l'amabilité de son entourage.
Tandis que le frondeur, le pessimiste, l'insoumis sont mal vus et mal notés, le Satisfait moutonne en paix sous l'œil attendri de ses pasteurs.
Chose étrange ! le sentiment le plus caractéristique du Satisfait est peut-être la Peur. De même qu'il est un obéissant, le Satisfait est un inquiet. — Il ne s'agit pas, bien entendu, de ces généreuses inquiétudes d'âme qui sont chez les énergiques un prurit d'action, un flot frémissant de vie surabondante.
L'inquiétude du Satisfait est celle des Humbles, si bien décrite par M. Ribot dans son étude sur les Formes du caractère : « Gomme le lièvre de La Fontaine, ils vivent dans l'inquiétude perpétuelle. Ils craignent pour eux, pour leur famille, pour leur petite place ou leur petit commerce, pour le présent, pour l'avenir. » Le Satisfait se trouve bien de sa position et n'en veut pas changer. Il abhorre l'attitude du mécontent, le geste de tous ceux qui veulent changer quelque chose de place. Dans la paix de sa veulerie béate, il craint tout changement qui lui demanderait une initiative, qui déconcerterait ses routines et ses paresses.
D'ailleurs, chez le Satisfait aucune clairvoyance, aucun regard intuitif sur les ficelles qui font mouvoir la petite fantasmagorie sociale. Cette intellectualité est simpliste. C'est celle que Carlyle a notée dans son amusante figure du comte Zaedharm * lequel trouvait que vraiment, excepté l'Extirpation du journalisme, il y avait peu à désirer dans le monde. « Ses occupations, ajoute Carlyle, étant celles d'un propriétaire foncier, il pouvait y avoir nombre de facultés qui, superflues
1. Th. Carlyle, Sa?'éor resartus, trad. Barthélémy (Mercure de France), p. 155.
pour un tel usage, fussent peu développées en lui. » — Aussi bien le Satisfait n'a pas besoin de clairvoyance. Car il se repose volontiers sur les autres du soin de le guider. Si ce n'est pas à d'autres personnes qu'il confie sa destinée, c'est aux usages admis, aux ouï-dire, aux aphorismes de la commune sagesse qui ont pour lui force de loi et dont son intcllectualité n'est que l'incolore et l'inoffensif reflet.
Les traits de cette mentalité font ressortir celle du Révolté. Non pas qu'il ne se rencontre aussi dans cette dernière catégorie des intelligences moutonnières. — La catégorie des Révoltés est trop nombreuse pour qu'il n'y ait pas lieu d'y distinguer les deux espèces qu'on retrouve partout dans les groupements humains : l'Actif et le Passif, l'Énergétique et rÉnergumène. Souvent le mouton enragé n'en reste pas moins un mouton. Il imite dans la révolte comme d'autres imitent dans la soumission. Ses paroles de révolte sont apprises. Son geste de meurtre lui est suggéré. Ce n'est qu'un suggestible, un impulsif d'un genre spécial. Comme le dit quelque part M. Remy de Gourmont, « il oscille de la démence verbale à la démence active ». Mais à côté du Révolté par imitation et par suggestion, il y a le Révolté par instinct, par tempérament, par personnelle volonté de vie.
Tout est subjectif dans nos évaluations sociales. — Comme le dit encore M. R. de Gourmont, « il n'y a pas d'état réel de bonheur ou de malheur social ; il y a des représentations d'un état social inconnaissable réellement^ ». — Le monde social vient se peindre en raccourci au fond de chaque conscience ; mais il ne s'y peint pas d'une façon uniforme. Entre la réalité sociale et l'impression éprouvée par chaque conscience s'interposent la sensibilité et l'intelligence de chacun. Chaque intelligence a ce qu'on pourrait appeler son indice de réfraction sociale. Elle dévie et réfracte à sa façon les rayons qui lui arrivent du dehors.
1. Remy de Gourmont, Epilogues [Mercure de France de septembre 1901)
La valeur et Tintérêt de cette représentation intellectuelle du monde social varie avec la puissance et la culture des esprits. Il y a la représentation sociale d'un Balzac, d'un Stendhal, d'un Renan ou d'un Taine ; il y a aussi celle de M, Homais. Il y a celle d'un doux mystique tel que saint François d'Assise ; il y a aussi celle d'un farouche apôtre de la destruction universelle, d'un Bakounine, par exemple.
Le trait qui semble caractériser avant tout le tempérament intellectuel du Révolté, c'est la prédominance dans ce genre d'esprits de la faculté dissociatrice. Il faut ici se rappeler ridée qu'a mise en lumière M. R. de Gourmont. Les vérités, les vérités sociales surtout, ne sont jamais simples. Qu'elles soient la synthèse de plusieurs idées abstraites (par exemple la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité) ou la synthèse d'une idée abstraite et d'éléments concrets (passions, intérêts de personnes ou de groupes), les vérités sociales ne représentent jamais une essence logique indécomposable, mais une mixture, une mosaïque d éléments le plus souvent inconciliables. Le cas le plus fréquent est celui où Tidée, au lieu de rester à l'état abstrait, est adultérée par des éléments adventices (intérêts, préjugés). De là vient que ces vérités sociales logent leur ennemi et portent en elles-mêmes leur propre contradiction. Pour voir s'évanouir ces vérités, il suffît de les soumettre à l'analyse dissociatrice qui les résout en leurs éléments.
Non seulement les vérités sociales se contredisent entre elles (il n'est peut-être pas un proverbe qui n'ait pas son contraire) ; non seulement une même vérité sociale peut rapprocher des idéaux contradictoires (par exemple, liberté et égalité) ; mais chacune d'elles est contredite par l'élément contingent qu'on lui a accidentellement associé. (Par exemple, l'idée de Justice abstraite dans l'esprit des ouvriers peintres qui la traduisent par cette formule : « A bas le ripolin. ») La
contradiction forme ainsi Tétoffe de la Pensée sociale. La plupart des hommes ne sont point choqués de ces contradictions. Leur logique est peu exigeante. Un entraînement spécial leur a appris à s'indigner de l'absurde sur le terrain religieux ; mais ils s'arrangent à merveille de Tabsurde dans les formules politiques et sociales.
D'autres esprits sont moins faciles à contenter. Ils s'amusent à mettre dédaigneusement en pièces l'étoffe bigarrée et rapiécée de la sagesse sociale. Cette opération ne scandalise pas d'ailleurs les adeptes du sens commun. Ils ne la comprennent pas. En dépit des dissociations d'idées opérées par les destructeurs de vérités, M. Prudhomme continue à se féliciter d'être en possession d'une doctrine morale et éociale de tout repos, cuisinée à son usage par des sociologues en chambre et des moralistes officiels.
La puissance dissociatrice de l'esprit suppose la prédominance de cette forme spéciale d'association qu'on appelle en psychologie association par contraste. L'intelligence moutonnière du Satisfait ne s'insurge jamais contre ce qu'on lui donne comme la vérité ; il la répète sans dégradation personnelle, sans perte ni addition. Sa mentalité- rappelle celle de Vidémiste Poiret, ce personnage de Balzac qui « ne disait rien, en parlant, raisonnant ou répondant ; car il avait l'habitude de répéter en d'autres termes ce que les autres disaient ». Chez d'autres, au contraire, une vérité sociale, sitôt émise, évoque de suite la possibilité de l'affirmation opposée. Chez eux l'idée de la possibilité des contraires est toujours présente. Chez l'homme ordinaire, cela s'appelle esprit de contradiction et dégénère en manie ennuyeuse. Chez rhomme supérieur, c'est un fécond éveil de l'esprit qui échappe à la monotonie des redites sociales et s'élance librement dans le champ de contingences. L'association par contraste donne lieu à un type d'imagination particulièrement actif; car suivant la remarque de M. Ribot, « l'imagination,
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comme la sensibilité, se meut entre les contraires avec une extrême rapidité ».
Cette forme d'imagination mouvante et bondissante est la forme la plus curieuse de ce que M. Ribot appelle Tlmagination sociale. Chez les grands révoltés, cette imagination s'épanouit en une luxuriante efflorescence de visions et de symboles sociaux, en d'inédites exégèses de la société et de la vie. Parfois cette imagination procède par analogie. Autant ridémisme est stérile, autant l'analogie est créatrice. Elle fait découvrir d'imprévus rapprochements de faits ou d'idées qui ruinent les traditionnelles sériations de valeurs. Ce procédé est visible à chaque instanTchez Nietzsche. D'autres fois l'imagination sociale procède par rayonnement. Ici elle est souvent vivifiée par la passipn. Un froissement, un heurt social douloureux, un contact avec quelque dure réalité sociale devient pour les sentiments et les images un centre d'attraction d'où elles raj^onnent ensuite en gerbes vivantes. C'est là l'imagination que M. Ribot désigne sous le nom de « constellation » et qui ressemble à ce que Stendhal a décrit sous le nom fameux de cristallisation.
L'imagination sociale cristallise en laid comme d'autres fois elle cristallise en beau. Chez le pessimiste social et le révolté, le monde social prend une teinte sombre et sinistre ; il revêt des forme grotesquement odieuses ; il apparaît sous quelque fantastique et effrayant symbole tel que celui que H. Heine a décrit dans son Affrontenhurg , « C'est le vieux château avec ses créneaux et ses tours, avec ses hôtes sinistres... Les mieux avisés gardaient toujours prudemment le silence. Il y avait là un écho qui, en répétant les paroles, méchamment les falsifiait toutes. Non, en vérité, il n'y a pas un seul arbre à l'ombre duquel je n'aie essuyé des outrages, tantôt d'une bouche délicate et tantôt d'une bouche grossière *. » Telle
. i* H. Heine, /c hwre de Lazare.
est encore Teffrayanle vision de Nietzsche sur « l'Usine où se fabrique Tldéal ». La société apparaît alors comme un bagne, un jardin des supplices, un rendez-vous d'êtres rampants et menteurs, un fourmillement d'hypocrisies et de lâchetés.
Ces libres bonds de l'imagination font que le Révolté est suivant l'expression de Nietzsche, un esprit « non-historique ». Ce qui caractérise le Satisfait, l'optimiste social, c'est l'asservissement à la réalité sociale donnée, c'est Texcès du sens historique. L'homme vulgaire n'a qu'un sentiment très obscure de la contingence foncière des faits sociaux ; il croit volontiers à la nécessité, à la rationalité, à la légitimité de ce qui est consacré par Tusage et la tradition. Il ne se doute pas de l'énorme part d'accidentel, de fortuit, de conventionnel, d'artificiel et de trompe-l'œil qui entre dans la composition d'un état social quelconque. Il ne se doute pas de ses possibilités ambiguës que lui, faible et inerte, ne sait pas utiliser, mais que d'autres, de volonté conquérante, savent maîtriser et asservir à leurs fins. 11 croit. à une logique sociale supérieure — qu'il nomme la Providence — et à laquelle il faut se résigner. Au contraire le Révolté a un vif sentiment des contingences sociales. 11 réagit contre Texès d'historisme, contre la génuflexion devant le fait, devant la prétendue Logique historique.
Pour lui la vérité sociale n^est pas quelque chose de tout fait, d'immobile, sur quoi nous n'avons pas de prises. C'est une vérité en devenir, une vérité incertaine et fuyante comme la Vie. Elle dépend de nous, et, en un certain sens, elle est notre œuvre, notre acte et notre geste. Le Révolté de grand style est un esprit non historique qui se jette d'un bond dans un monde inconnu. Tel est Nietzsche avec son dédain pour les pédants de Thistorisme. Le Révolté a son concept spécial de la Vérité. Sa Vérité est une vérité toute pénétrée de vie. toute frémissante d'énergie et d'action.
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D'ailleurs, TAction, l'Energie, voilà le fond du Révolté. Dans tout Révolté, il y a un Dissociateur de vérités traditionnelles : il y a un imaginalif et un intuitif qui écarte en se riant le voile des niensonges sociaux ; mais il y a surtout un Énergétique, un Combatif. L'Énergie ayant deux formes : réactive et active, il y a lieu de distinguer ici avec Nietzsche deux types de Révolté : le Révolté réactif, le Révolté par rancune et représailles, celui que Nietzsche appelle l homme du Ressentiment y et le Révolté du type agressif et spontané, celui dont l'Énergie est vierge de tout attentat, l'homme fort qui n'a pas souffert le Mal, qui n'a pas besoin de vengeance et qui pourtant se dresse contre l'ordre social existant par simple désir de donner lieu à des formes nouvelles de Vie, de faire triompher un idéal, c'est-à-dire le reflet agrandi d'une personnalité.
Ce dernier représente une forme supérieure d'Énergie. C'est le Révolté de grand style ; la haute et esthétique Volonté de Vie qui ignore les passions basses et rancunières caractéristiques de la Révolte des Esclaves. « Même lorsque le ressentiment s'empare de l'homme noble, dit Nietsche, il s'achève et s'épuise par une réaction instantanée ; c'est pourquoi il n'empoisonne pas ; en outre, dans des cas très nombreux le ressentiment n'éclate pas du tout, lorsque, chez les faibles et les impuissants, il serait inévitable. — Ne pas pouvoir prendre au sérieux longtemps un ennemi, ses malheurs et jusqu'à ses méfaits, — c'est le signe caractéristiques des natures fortes, qui se trouvent dans la plénitude de leur développement et qui possèdent une surabondance de force plastique, régénératrice et curativequi va jusqu'à oublier. — Un bon exemple pris dans le monde moderne, c'est Mirabeau qui n'avait pas la mémoire des insultes, des infamies que l'on commettait à son égard et qui ne pouvait pas pardonner, uniquement parce qu'il oubliait*. »
1. Nietzsche, Généalogie de la Morale^ trad. H. Albert, p. 55.
Chez le révolté réactif domine cette imagination pessimiste que nous avons décrite et qui teinte Fobjet haï des couleurs de son ressentiment ; chez le Révolté du second type, c'est une imagination sereine, harmonieuse et créatrice. Ici le Révolté se confond avec le créateur de valeurs sociales, Tinstaurateur d'une vérité et d'une justice nouvelles. — Si Ton voulait donner ici des noms on pourrait dire peut-être qu'un Rousseau, un Bakounine représentent le type du Révolté réactif. (Qu'on se rappelle ce qu'il y a de passionné et au fond de rancunier dans le génie de Rousseau.) Un Carlyle, un Tolstoï, un Nietzsche représenteraient le Révolté énergétique et créateur. Peut-être même y aurait-il lieu de distinguer un type mixte, à la fois réactif et actif, destructeur et créateur. Un Proudhon, un Ibsen représenteraient peut-être assez bien cette dernière attitude.
Il y a lieu maintenant de distinguer en quelques mots, l'attitude du Révolté de quelques attitudes voisines : d'abord du Pessimisme social. — Très proche du Révolté, le Pessimiste social s'en distingue pourtant. Le Pessimiste social absolu aboutit à la négation de toute action et de toute vie sociale où il voit la manifestation suraiguC, — effrayante et diabolique entre toutes — de l'aveugle Vouloir- Vivre universel. — Chez le Révolté, même chez le Révolté d'ordre réactif, la Volonté de Vie s'affirme, au moins comme énergie de protestation et de haine. — Chez le Pessimiste, le Vouloir-Vivre se retire de la scène du Monde. — Le principe de cette attitude semble être une sensibilité fine et vive, vite froissée au contact des laideurs sociales ; parfois aussi un orgueil irritable, comme ce fut peut-être le cas pourChallemel- Lacour. En tous cas, le Pessimisme social, par opposition à l'Instinct de Révolte qui est Volonté de vie, est essentiellement Ascétisme.
Ascétisme aussi est l'attitude de celui que nous appellerons l'anarchiste pratique. — C'est celui qui circonscrit à son
existence personnelle ses sentiments de révolte antisociale et qui dédaigne de faire un effort pour les faire partager à autrui. M. Remy de Gourmont a très finement esquissé ce type : « L'anarchiste, dit-il, est celui qui, chaque fois qu'il le peut faire sans dommage, se dérobe sans scrupules aux lois et à toutes les obligations sociales. Il nie et détruit Tautorité en ce qui le concerne personnellement ; il se rend libre autant qu'un homme peut être libre dans nos sociétés compliquées. Au delà de ce type, il y a Tanarchiste qui veut imposer aux autres hommes sa propre haine de toute obéissance ^ »
Ascétisme encore est cette attitude de pensée qu'on pourrait appeler TEsthétisme ou Dilettantisme social. Pour nous le Dilettantisme social est une variété de pessimisme social esthétique. — le Dilettante social perçoit le monde social -comme un phénomène de Beauté ou de Laideur — surtout -de Laideur. — Et il prend le parti de n'attribuer à ce phénonnène de Laideur qu'une valeur fantomatique, pareille à celle -d'un cauchemar peuplé de visions grimaçantes.
Nous avons dit au début de cet article que nous envisagerions ici la psychologie du Révolté sans nous occuper des circonstances extérieures et sociales où se manifestent les sentiments anti-sociaux. — Pourtant il y a lieu de noter ici que notre société actuelle. — parfait exemplaire de médiocratie dans la vilenie — offre à l'esthète social un thème particulièrement curieux de contemplation. Notre organisation sociale actuelle, avec ses oligarchies et ses bureaucraties hypocrites, avec ses procédés d'écrasement systématique de risolé, avec ses primes offertes à la médiocrité, à la bassesse, à la servihlé, avec sa haine de toute indépendance d'esprit, avec ses encouragements à l'espionnage, à la délation, à la calomnie grégaires, à toutes les lâchetés de groupe et à tous les crimes de groupe, est une des Formes de Vie les plus
1. Remy de Gourmont, Epilogues {Mercure de France, octobre 1901).
propres à susciter dans les âmes k Mépris esthétique, le Mépris libérateur par excellence parmi les Mépris.
L'Immoralisme est aussi une attitude de pensée, qui mérite d'être signalée. Cette attitude, qui est l'attitude Nietzschéenne par excellence, vient à son heure parmi nous. Elle est une réaction contre le Moralisme petit-bourgeois, contre le Devoirisme hypocrite et tatillon des jardiniers corrects qui cultivent en serre tiède la plante rabougrie de la Vertu bourgeoise. — L'Immoraliste remplace les Impératifs Kantiens et autres par une généalogie de la morale à la façon de Nietzsche et il arrive à ne voir en elle qu'une invention des débiles et des médiocres pour prendre leur revanche sur les intelligents et les forts. — Pour l'immoraliste, la plante Morale s'épanouît plus en Laideur qu'en Beauté. Poussée sur le fond vaseux du Vouloir- Vivre social, ses branches sont gonflées des sucs vénéneux de l'Hypocrisie sociale et son ombre est mortelle aux Énergies saines et vivaces. De ce point de vue, le Moralisme et le Devoirisme chers aux petits-bourgeois de l'Intelligence représentent ces bas-fonds dont parle Henri Heine, « où viennent s'enliser les vaisseaux qui arrivent des contrées lointaines ».
L'Immoraliste est volontiers un Ironiste. — Au rire lâche et imbécile des foules, l'Ironiste oppose soarire à lui, le rire abstrait, le grand Rire muet d'Hamlet, le rire irrévérencieux et insultant par excellence pour les bas égoïsmes honteux érigés en dogmes par les pontifes. C'est le rire de Swift et de Heine, souverainement désagréable au Philistin qui s'en venge en disant que ces gens-là n'ont pas de « caractère >k
Le Pessimisme social, le Dilettantisme social, l'ironisme et l'Immoralisme sont des variétés d'un type curieux de mécontentement que Nietzsche a noté et analyse sous le nom de mécontentement féminin. C'est un type de pensée très délicat à la fois et très profond, très nuancé, très mouvant, tenace et fugace; très redoutable aussi, très actif au fond et
inapaisable dans son inquiète révolte. « Les mécontents faibles et en quelque sorte féminins, dit Nietzsche, sont les plus inventifs à rendre la vie plus belle et plus profonde... les prétentions des mécontents forts sont trop grossières et en somme trop^modestes pour que Ton n'arrive pas à les faire se tenir tranquilles. »
Quel est le Rôle de l'Instinct de Révolte dans l'évolution sociale ?
L'Instinct de Révolte est à la fois une forme de Tlnstinct Vilal et de l'Instinct de Connaissance. Il établit entre eux, au cours de l'Evolution historique, un compromis mystérieux.
L'Instinct Vital, aveugle et sans But, est au fond de toutes les métamorphoses du phénomène Société. C'est à tort que les Optimistes sociaux ont placé la Perfection tantôt au début, tantôt au terme de l'Évolution sociale. Pour nous, Épigones de Schopenhauer et de Darwin, ces deux formes de l'Optimisme social sont également inacceptables. Nous ne mettons la Perfection ni en arrière, ni en avant. Nous ne voyons dans l'Evolution historique que l'épanouissement fatal, formidable, magnifique et tragique de la Vie.
L'Histoire est la route où l'humanité poursuit sa marche inquiète ; l'origine et le terme de ce voyage se perdent dans les nuages. — Sur cette route, le Vouloir- Vivre social cherche infatigablement à se dépasser lui-même, à aller toujours au delà de ce qu'il est et de ce qu'il veut. Tantôt cette course se ralentit ; tantôt elle s'accélère jusqu'à la frénésie. Il y a des civilisations qui ont la marche lente et insensible des glaciers ; au contraire nos civilisations occidentales rappellent parfois dans leurs Révolutions la chute brusque des avalanches ou la crue éperdue des eaux d'un fleuve au moment de la débâcle des glaces. — Dans le Devenir social, les dogmes religieu.x, sociaux et moraux sont un principe d'arrêt et d'immobilité. Ce sont des digues que l'Instinct vital édifie à son usage pour exhausser son propre niveau et, après un moment d'arrêf,
reprendre d'un bond irrésistible sa marche en avant. Ce sont les Révoltés, les Briseurs de Dogmes, qui rompent les digues et qui mettent en liberté les eaux captives et frémissantes. C'est ainsi que l'Instinct de Révolte, sous forme d'Instinct de Connaissance, devient un auxiliaire mystérieux de l'Instinct Vital.
De là l'accueil qui est d'abord fait dans le monde au Révolté. Le nouveau rayon de lumière projeté par l'Instinct de Connaissance sur la face obscure des choses déconcerte les traditions, les routines et les paresses. Le Révolté est décrié et honni. C'est sur lui que tombe la malédiction prononcée par Schiller dans la Statue Voilée de Sais :
Weh dem, der zu der Wahrheit geht durch Schuld.
D'après les vues exposées par M. Jules de Gaultier, la Révélation apportée au monde par le Révolté n'aurait pas d'influence réelle et efficace sur le cours des choses. Elle ne serait que le reflet et le symbole des mouvements qui s'accomplissent dans les régions profondes et inaccessibles de la Vie. « C'est le vice des idéologues dont on tient à se garer, de croire qu'il est possible de réagir par Ja connaissance sur le mouvement de la vie ^ »
D'autres penseurs, au contraire, imbus de la foi idéologique en la puissance de l'idée, seraient disposés à voir dans le Verbe du Révolté non un simple reflet, mais une. des formes, aussi réelle, aussi efficace que les autres, de l'universelle Energie.
Laissons celte question ouverte. Elle est de celles qui louchent aux Mystères ultimes. Aussi bien, Acte et Energie ou Symbole et reflet, le Verbe de Révolte garde aux yeux du sociologue la même signification ; celle d'une brusque accé-
1. J. de Gaultier, De la Nature des Vérités {Mercure de France, septembre 1901).
lération du mouvement de la vie, d'un bond en avant, d'un saut non historique dans Tavenir.
C'est pourquoi, dans Taetuel triomphe de la Banalité, « cette mauvaise fée d'ici », comme l'appelle un personnage de Gorki, l'apparition du Révolté mérite d'être accueillie avec applaudissement par ceux dont l'instinct de joueur se passionne pour d'imprévus lendemains. — Car cette apparition signale ou présage quelque changement à vue, quelque jeu de scène peut-être sensationnel dans la féerie de l'Histoire.
LE DILETTANTISME SOCIAL ET LA PHILOSOPHIE DU « SURHOMME
Le problème capital de la morale sociale est celui des rapports de rindividu et de la société. — Aux différentes manières de résoudre ce problème répondent diverses attitudes de l'individu vis-à-vis de la société.
Parmi ces attitudes, il en est deux qui nous semblent particulièrement intéressantes, soit par elles-mêmes, soit par Tinfluence qu'elles tendent à prendre de plus en plus sur les esprits cultivés. L'une est celle que nous appellerons Dilettantisme social; l'autre a été exposée par Nietzsche sous le nom de morale du « Surhomme ».
Nous voulons nous demander à quelle conception générale de la vie et de la société se rattachent le Dilettantisme social et la philosophie du Surhomme. Nous rechercherons ensuite quel est le lien qui unit ces deux conceptions ainsi que le rôle moral qu'elles sont appelées à remplir.
La question dont nous devons partir est celle-ci : Quelle €st au fond la nature et la valeur de la société ? — La société est-elle bonne ou mauvaise, a-t-elle oui ou non, un droit à l'existence antérieur et supérieur au droit des individus?
Or, si nous examinons les diverses réponses qui ont été faites à cette question, nous voyons que ces solutions, si nombreuses qu'elles soient, peuvent être ramenées à deux types : l'un que nous désignerons sous le nom de Dogmatisme social, l'autre sous le nom de Nihilisme social.