‹ Combat pour l'individuChapitre 69 sur 87 · Revue pfiilosophiquej décembre · texte numérisé non relu

Revue pfiilosophiquej décembre

J'appelle du nom général de Dogmatisme social les doctrines qui attribuent à la société, en tant que telle, une existence antérieure et supérieure aux individus, une valeur morale objective et absolue. Telle est par exemple la philosophie sociale platonicienne qui subordonne absolument l'individu à la cité.

Ce dogmatisme est en même temps un réalisme social. J'entends par là que les Dogmatiques érigent la société en entité distincte des individus et supérieure ,à eux. — Dans cette conception la société a ses lois propres, distinctes de celles qui régissent les existences individuelles ; elle a aussi ses fins propres auxquelles doivent être sacrifiées sans hésitation les fins éphémères de l'Individu. Elle plane au-dessus des existences individuelles comme une puissance mystérieuse et fatale, comme une sorte de Divinité. C'est ce que Simmel met en pleine lumière quand il nous montre par une comparaison ingénieuse quelle est, aux yeux de certains sociologues la nature des rapports qui unissent l'Individu à la communauté, a Simmel, dit M. Bougie, compare la Société à Dieu et montre que le développement des sciences de la société nous fait apercevoir dans toute idée religieuse le symbole d'une réalité sociale. — Il déduit toutes les représentations qui vont se rencontrer dans l'idée de Dieu comme dans un foyer imaginaire, des rapports réels que la Société soutient avec l'Individu. — Elle est la puissance universelle dont il dépend, à la fois différent d'elle et identique à elle. Par les générations passées et les générations présentes, elle est à la fois en lui et hors de lui. La multiplicité de ses volontés inexpliquées contient le principe de toutes les luttes des êtres, et cependant elle est une unité. Elle donne à l'individu ses forces en même temps que ses devoirs : elle le détermine et elle le veut responsable. Tous les sentiments en un mot, toutes les idées, toutes les obligations que la théologie explique par le rapport de l'individu à Dieu, la sociologie les explique par le rapport

de rindividu à la société. Celle-ci tient, dans la science de la morale, le rôle de la divinité ^ »

Ce réalisme social est en môme temps un optimisme social. — Diviniser la société, n'est-ce pas affirmer sa bonté transcendante? N'est-ce pas croire à des harmonies sociales providentielles cachées sous les antagonismes de la surface? — Le Dogmatiste social dira avec Leibniz qu'il ne faut pas facilement être du nombre des mécontents dans la République où Ton est. Il ordonnera à l'individu de s'incliner devant l'autorité sociale, quoi qu'elle fasse, quoi qu'elle commande, parce que les grandes œuvres sociales sont le symbole d'une Idée morale supérieure devant laquelle doivent disparaître les intérêts, les douleurs et les plaintes de l'individu.

En face de cette conception sociale dogmatique, réaliste et optimiste, on rencontre une conception diamétralement opposée, que nous pouvons désigner par antithèse sous le nom de Nihilisme social.

Dans cette conception nouvelle, l'existence et le droit de la société ne sont plus affirmés comme supérieurs à l'existence et au droit des individus. Au contraire, cette existence et ce droit de la société sont ici mis en doute ou môme positivement niéSi

On pourrait encore désigner cette attitude d'esprit sous le nom de Scepticisme social. -• — Le principe de ce scepticisme social est le môme au fond que celui du scepticisme métaphysique dont il n'est qu'un aspect. Ce principe consiste en ce que le Moi individuel conserve toujours le droit de douter de ce qui n'est pas lui. Du point de vue du cogilo ergo sw?i, moi seul suis une réalité; mes semblables, la société qui m'entoure peuvent être regardés par moi comme une pure illusion ou tout au moins comme n'ayant qu'une existence purement hypothétique. De ce point de vue, rien ne m'em-

1. Bougie, Les Sciences sociales en Allemagne, p. 61. (Paris, F. Alcan.)

pèche de rester sceptique en ce qui concerne Texislence de la société et de son prétendu droit sur moi. Telle semble d'ailleurs avoir été Tattitude de Descartes. Dans sa morale provisoire, il est vrai, il recommande au sage de se conformer aux lois et aux coutumes de son pays. — Mais il est aisé de se rendre compte que Descartes n'attribue pas à ce précepte une valeur objective et dogmatique. C'est un simple conseil de prudence pratique qui consiste, pour éviter des ennuis, à s'accommoder, sans y croire d'ailleurs plus qu'il ne convient, à la discipline sociale ambiante.

Ce scepticisme social est en même temps un nominahisme social. Tandis que tout à Theure, dans le dogmatisme social, on regardait la société comme une entité réelle, on la regarde ici comme une abstraction. — La Société n'existe pas ; les individus seuls existent. Au lieu de cette mythologie sociale qui divinisait la société, nous nous trouvons ici en présence d'une conception sociale monadique qui ne voit plus que des individus évoluant suivant la loi de leur égoïsme personnel.

— Ce qu'on appelle société n'est rien de plus que l'ensemble des rapports créés par le contact, le heurt ou la combinaison des diverses individualités.

Enfin ce nominalisme social est aussi un Pessimisme social.

— Qu'on examine l'histoire! Que d'attentats commis contre l'individu au nom de cette entité tyrannique : la Société! Les rapports sociaux sont oppressifs et destructifs de l'Individualité. La société ne doit pas apparaître comme une puissance bienfaisante, un génie tutélaire auquel l'individu peut confier sa destinée, mais comme un génie malfaisant et cruel, sorte de Minotaure dévorateur des faibles et des souffrants. — Que de superstitions, de conventions et de mensonges entretenus sciemment dans le corps social pour duper l'individu et le faire servir aux fins de la collectivité ! — N'est-on pas en droit de dire avec J.-J. Rousseau que l'État de société est un état antinaturel et anlimoral, et Tolstoï n'a-t-il pas raison également

de nous crier : Fuyez les villes, renoncez à la religion du monde, échappez- vous du bagne social! — Schopenhauer semble avoir eu raison aussi de regarder la vie sociale comme le suprême épanouissement de la méchanceté et de la douleur humaines. N'est-ce pas là que se donnent carrière toutes les passions, toutes les trahisons, toutes les lâchetés et les sottises dont est susceptible la nature humaine? Dès lors, quelle sera la ligne de conduite de Findividu, sinon de se replier sur lui-même et de diriger toute son industrie vers ce but ; échapper à la vie sociale, à ses exigences obsédantes, à ses prescriptions tyranniques ou grotesques? — Tel semble en effet le dernier mot de la philosophie morale enseignée par Schopenhauer dans les Aphorismes sur la sagesse dans la vie.

C'est ainsi que s'affirme l'antinomie des deux tendances que nous avons nommées Tune,' Dogmatisme social, et l'autre Nihilisme social. Cette dernière tendance est la racine commune du Dilettantisme social et de la philosophie nietzschéenne du c( Surhomme » . Que sont en effet le Dilettantisme social et la philosophie du « Surhomme » sinon une protestation contre les dogmatismes et les optimismes sociaux de toute espèce? La principale différence entre ces deux conceptions nous semble consister en ce que le Dilettantisme social est surtout une protestation antisociale au nom de l'Instinct de la beauté tandis que la philosophie du Surhomme est une protestation antisociale au nom de ce que Nietzsche appelle ITnstinct de Grandeur. Par suite, si l'on veut se faire une idée précise du Dilettantisme social, on pourra le définir par la négation de tout ce qui, dans le Dogmatisme social, froisse l'Instinct de Beauté ; on pourra de même définir l'Individualisme nietzschéen par la négation de tout ce qui, dans ce dogmatisme, froisse Tlnstinct de Grandeur.

Si Ion identifie, comme il semble qu'on doive le faire, le sentiment de la Beauté et le sentiment de la Vie, on serait frappé de ce qu'il y a d'inesthétique dans ces dogmatismes

sociaux issus de cet Esprit logique que Nietzsche appelle TEsprit de « lourdeur », dans ces définitions dogmatiques de ce qu'est et doit être une société, dans ces morales, ces pédagogies pédantes et étriquées. Tous ces dogmalismes méconnaissent ce qui fait Tessence même de la vie ; je veux dire : la spontanéité des énergies vitales dont la fonction n'est pas seulement de s'adapter à un milieu donné, mais d'être des forces autonomes, de créer par elles-mêmes la vie et l'action. — Le Dilettantisme social est une légitime réaction contre cette incompréhension de la Vie. — Il cherche à retrouver sous les formalismes pédants la spontanéité et la mouvance de la vie. Un autre caractère du Dogmatisme social est son plat réalisme. Le dogmatiste social veut croire à la société; il la pose comme une réalité solide et respectable et il regarde comme un blasphème et un sacrilège de nier ou de mettre en doute cette divinité souveraine devant laquelle chacun doit s'incliner. Le dogmatiste social réalise ainsi la définition que Schopenhauer donne du parfait philistin. « Je voudrais définir les philistins en disant que ce sont des gens constamment occupés et le plus sérieusement du monde d'une réalité qui n'en est pas une ^ » — Par opposition à ce philistinisme, le Dilettante a le sentiment intense du Mensonge social. Il voit dans le monde social un monde de rêve et d'illusion, une parade et une mascarade. Dès lors, il jouit de cette apparence sans y attacher plus d'importance qu'elle ne mérite. Use laisse bercer doucement par son rêve et, aux heures ou ce rêve devient douloureux et se transforme en cauchemar, il garde Tobscur sentiment que ce n'est pourtant qu'un rêve. — Gœthe a admirablement exprimé le néant de la vie sociale et des sentiments qu'elle suggère au dilettante. « Je t'accorderai volontiers que ceux-là sont les plus heureux, qui vivent au jour le jour comme les enfants, promènent leur poupée, l'habillent et la

1. Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la m>, p. 49. (Paris, F. Alcan,)

déshabillent, tournent avec un grand respect autour de Tarmoire où la maman a serré les bonbons, et, s'ils finissent par attraper la friandise convoitée, la croquent à belles dents et crient : « Encore. » — Ce sont là d'heureuses créatures... — Ils sont heureux aussi ceux qui donnent à leurs occupations frivoles ou même à leurs passions des noms magnifiques, et les portent en compte au genre humain comme des œuvres de géants entreprises pour son salut et son bonheur. — Heureux qui peut vivre de la sorte ! Mais celui qui reconnaît dans son humilité où toutes ces choses aboutissent, celui qui voit avec quelle ardeur le malheureux poursuit sa route, haletant sous le fardeau, celui-là est tranquille et se fait aussi un monde, qu'il tire de lui-même, et il est heureux aussi parce qu'il est homme. Et si étroite que soit sa sphère, il porte toujours dans le cœur le doux sentiment de la liberté ^ »

Un troisième caractère du Dogmatisme social est l'implacable sérieux, l'allure pontifiante qu'il exige des acteurs de la comédie sociale. Rien ne déconcerte, rien n'indigne plus le dogmatiste social que l'irrévérencieuse ironie à l'égard de ce qui est socialement respectable. Par contre, le Dilettante social est un ironiste, un « rieur », suivant le vœu de Nietzsche. Un récent roman allemand'^ met en scène un dilettante social, disciple de Nietzsche, qui décrit un état social de l'avenir où régneraient des hommes vraiment supérieurs qui dédaigneraient de recourir aux mensonges par lesquels on dupe le troupeau humain. « Je rêve, dit-il, un roi qui répudierait toute crainte, qui aurait le courage d'être l'esprit le plus libre de son royaume et pour lequel ce serait un divin plaisir d'éclater de rire au nez de son parlement, de ses ministres, de ses évêques et de ses généraux^. » Le dilettante social s'amuse surtout de la pose et de la morgue, de l'affectation

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