‹ Combat pour l'individuChapitre 7 sur 87 · Daudet, L'Immortel · texte numérisé non relu

Daudet, L'Immortel

3. Vergmol, Par la voie hiérarchique, scène de la vie universitaire, feuilleton du Temps de février 1896.

L'ESPRIT DE CORPS . i)

D'jine manière générale, la corporation tend à s'assujettir la vie intégrale de l'individu. Qu'on se rappelle l'étroite discipline morale à laquelle les corporations du moyen âge soumettaient la vie privée de leurs membres K

Cette disposition entraîne dans le corps tout entier une curiosité étroite et mesquine appliquée aux faits et gestes des individus. Une corporation ressemble à cet égard à une petite ville cancanière. Voyez nos administrations de fonctionnaires. Elles sont à cet égard comme autant de petites villes répandues dans Tespace et disséminées sur toute l'étendue du territoire français. Si l'un des membres un peu en vue de la petite église commet quelque maladresse ou s'il lui arrive, comme on dit, quelque histoire, aussitôt de Nancy à Rayonne et de Dunkerque à Nice la nouvelle s'en propage dans le corps tout entier, absolument comme le petit potin du jour se colporte de salon en salon chez les bonnes dames de la petite ville.

Ces quelques remarques sur les faits et gestes de l'esprit de corps nous permettent de voir en lui une manifestation particulièrement énergique de ce que Schopenhauer appelle le vouloir-vivre. Un corps est, comme toute société organisée d'ailleurs, du vouloir-vivre humain condensé et porté à un degré d'intensité que n'atteint jamais l'égoïsme individuel. Ajoutons que ce vouloir-vivre collectif est très différent de celui qui agit dans une foule, laquelle est un groupe essentiellement instable et transitoire. Le « corps » a ce que n'a point une foule : sa hiérarchie, son point d'honneur, ses préjugés définis, sa morale convenue et imposée. Aussi le « corps )> apporte-t-il dans les jugements qu'il porte sur les choses et sur les hommes un entêtement dont la foule, être ondoyant et divers, n'est pas susceptible au même degré. Voyez une foule : égarée, criminelle un instant, elle pourra se raviser

1. Voir sur ce point : Nitli, La Population et le système social, p. 206.

l'instant d'après et reviser son arrêt. Un corps se croit et veut être regardé comme infaillible. Autre différence entre une foule et un corps : une foule apporte généralement plus d'impartialité qu'un corps dans son appréciation du mérite des individus. « Dans un corps de fonctionnaires, dit SimmeP, la jalousie enlève souvent au talent Tinfluence qui devrait lui revenir, tandis qu'une foule, renonçant à tout jugement personnel, suivra aisément un meneur de génie. »

Un corps étant essentiellement un vouloir-vivre collectif, on peut juger par là quelles sont les qualités que le corps demande à ses membres. — Ce sont celles qui sont utiles au corps et celles-là seulement. Un corps ne demande pas à ses membres de qualités individuelles émin entes. Il n'a que faire de ces qualités rares et précieuses qui sont la finesse de l'esprit, la force et la souplesse de l'imagination, la délicatesse et la tendresse d'âme. Ce qu'il exige de ses membres, c'est, comme nous l'avons dit, une certaine « tenue », une certaine persévérance dans la docilité au code moral du corps. C'est cette persévérance dans la docilité que, par je ne sais quel malentendu de langage, on décore parfois du titre de caractère. Par ce dernier mot un corps n'entendra nullement l'initiative dans la décision ni la hardiesse dans Texécution, ni aucune des qualités de spontanéité et d'énergie qui font la belle et puissante individualité ; mais seulement et exclusivement une certaine constance dans l'obéissance à la règle. Un corps n'a aucune estime particulière pour ce qu'on appelle le mérite ou le talent. Il le tiendrait plutôt en suspicion. L'esprit de corps est ami de la médiocrité favorable au parfait conformisme. On pourrait dire de tout corps constitué ce que Renan dit du séminaire d'Issy - : « La première règle de la compagnie était d'abdiquer tout ce qui peut s'appeler talent,

1. Simmel, Comment les formes sociales se maintiennent (Année sociolorjifjue, 1898, p. 90, Paris, F. Alcan).

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