‹ Combat pour l'individuChapitre 8 sur 87 · Renan, Souvenirs cVenfance et de jeunesse · texte numérisé non relu

Renan, Souvenirs cVenfance et de jeunesse

originalité, pour se plier à la discipline d'une commune médiocrité. »

Nulle part mieux que dans un corps n'apparaît l'antithèse célèbre du talent et du caractère que Henri Heine a raillée avec une si exquise ironie dans Tavant-propos à'Atta Troll. On se rappelle non sans sourire cette bonne école poétique Souabe — qui possédait à un haut degré l'esprit de corps — et qui demandait avant tout à ses poètes, non d'avoir du talent, mais d'être des caractères. Il en est de même dans nos corps constitués. Un corps veut que ses membres soient des caractères^ c'est-à-dire des êtres parfaitement disciplinés, des acteurs ternes et médiocres qui débitent leur rôle social sur ce théâtre dont parle quelque part Schopenhauer et où la police défend sévèrement aux acteurs d'improviser.

Aussi dans un corps, le grand levier pour « arriver » estil non le mérite, mais la médiocrité appuyée par beaucoup de parentés et de camaraderies. D'ailleurs ceux qui dans un corps dispensent l'avancement et les places recherchées ne pratiquent pas toujours ce système de népotisme dans des vues intéressées. Us sont de bonne foi. Us sont sincèrement persuadés • — imbus qu'ils sont de l'esprit de corps, — que le népotisme et la camaraderie sont des liens respectables et utiles à la cohésion du corps. En récompensant le seul mérite, ils croiraient sacrifier à un dangereux individualisme.

Ce dédain de l'esprit de corps pour les qualités personnelles (intellectuelles ou morales de l'individu) se trouve encore admirablement expliqué dans les dernières pages d'un roman de M. Ferdinand Fabre, fabbé Tigrane^ dans lesquelles le cardinal Maffei explique à l'abbé Ternisien la tactique de la congrégation romaine.

Ces considérations confirment suffisamment, ce nous semble, la définition que nous avons donnée plus haut de Tesprit de corps. L'esprit de corps est, selon nous, un égoïsme collectif, uniquement préoccupé des fins collectives et dédai-

gneux de l'individu et des qualités individuelles. L'esprit de corps^ ainsi défini, nous semble présenter une excellente illustration de ce qui tend à être, d'après la doctrine de Schopenhauer, le vouloir-vivre pur, séparé de l'intellect.

Lès remarques qui précèdent nous permettent également de présenter quelques considérations sur la valeur éthique de l'esprit de corps.

Certains sociologues et moralistes contemporains ont apprécié d'une façon très favorable l'influence morale de l'esprit de corps. Certains ont même songé à l'investir d'une mission politique en substituant au suffrage universel tel qu'il fonctionne dans notre pays un système de vote par corporations, chaque individu devant désormais voter pour un représentant choisi parmi ses pairs ou ses chefs hiérarchiques, dans sa corporation. Citons parmi les moralistes qui ont insisté récemment sur la valeur de l'esprit de corps MM. Dorner et Durckheim, qui se sont placés au point de vue moral, MM. Benoist et Walras, qui se sont placés au point de vue politique.

M. Dorner ^ voit dans les corporations un remède au mécontentement moral et social. 11 croit trouver dans la subordination de l'individu au groupe corporatif l'apaisement de tous les troubles intérieurs et extérieurs. « Chacun doit comprendre, dit M. Dorner, qu'il ne peut occuper qu'une place déterminée dans l'ensemble et qu'il ne peut dépasser la limite que lui imposent le salaire qu'il peut recevoir et la limitation de ses propres facultés. L'individu acquiert plus aisément cette conviction, s'il appartient à une corporation qui détermine à l'avance pour lui les conditions générales de la vie économique et sociale. La corporation maintient devant ses yeux cela seul qui est possible et contribue à préserver son imagination des châteaux en Espagne qui le rendent

1. Dorner, Das menschliche Handeln, Philosophische Ethik (Berlin. Mitscher et Rôstell, 1895).

mécontent du présent. D'un autre côté l'individu apprend, grâce à son application, la mesure du progrès possible et il participe à Tintelligence collective de ses compagnons ou collègues. En conséquence, il résulte de tout cela une tendance générale qui aspire à établir sur le fond de ce qu'on possède déjà les améliorations qui sont profitables à l'individu comme au tout, tout en permettant le progrès dans les limites de l'activité professionnelle. »

« // est du plus haut intét^êt moral que l'individu puisse s'attacher à un groupe professionnel, parce que ce lien lui permet déjuger plus sûrement de ses facultés personnelles ; parce que, par son intermédiaire, il peut cultiver son intelligence, se procurer une plus large vue des choses, parce qu'il peut être encouragé par elle dans son activité et parce qu'il est rattaché par elle au grand organisme moral universel. Car les corporations ne sont que les organes de cet organisme. Aussi doivent-elles être une fois pour toutes délimitées dans leurs droits les unes à l'égard des autres, afin que chacune puisse accomplir sa tâche d'une manière indépendante sur son domaine particulier. Mais ensuite les corporations doivent s'inspirer de l'intérêt de l'organisme dont elles sont les organes, elles doivent faire passer leurs rivalités dans la poursuite des privilèges et des avantages après la conscience qu'elles doivent avoir de leur collaboration à une œuvre commune \ »

M. Durkheim, de son côté, voit dans un corps un intermédiaire utile entre l'individu et l'État. L'Etat, dit-il, est une entité sociale, trop abstraite et trop éloignée de l'individu. L'individu s'attachera plus aisément à un idéal plus voisin de lui et plus pratique. Tel est l'idéal que lui présente le groupe professionnel. M. Durkheim voit dans les corporations le grand remède à ce qu'il appelle l'anomie sociale :

i. Dorner, Das mensliche Handeln, p. 461. — Isl soziale Zufnedenheit ethische Pflicht'l

« Le principal rôle des corporations, dit-il, dans Tavenir comme dans le passé, serait de régler les fonctions sociales et plus spécialement les fonctions économiques, de les tirer par conséquent de Tétat d'inorganisation où elles sont main, tenant. Toutes les fois que les convoitises excitées tendraient à ne plus connaître de bornes, ce serait à la corporation qu'il appartiendrait de fixer la part qui doit équitablement revenir à chaque ordre de coopérateurs. — Supérieure à ses membres, elle aurait toute Fautorité nécessaire pour réclamer d'eux les sacrifices et les concessions indispensables et leur imposer une réglée » « On ne voit pas, continue M. Durkheim, dans quel autre milieu cette loi de justice distributive, si urgente, pourrait s'élaborer ni par quel organe elle pourrait s'appliquer. »

MM. Benoist et Walras^ d'un autre côté, développent les avantages d'une organisation politique par corporations. — Ainsi, comme on peut voir, le sj'^stème est complet : à la morale professionnelle s'accole une politique corporative.

Nous ne discuterons pas ici la question de la politique corporative. Nous nous contenterons de présenter quelques observations sur la moralité corporative, telles qu'elles peuvent résulter de l'analyse que nous avons faite de l'esprit de corps.

Suivant nous, l'individu ne peut demander au groupe corporatif, sa loi et son critérium moral. La valeur de Tactivité morale de l'individu est à nos yeux en raison directe de la liberté dont il dispose ; or le groupe corporatif domine l'individu par des intérêts trop immédiats et trop matériels en quelque sorte pour que cette liberté ne soit pas entamée. Il peut en effet supprimer à l'individu réfractaire à sa discipline morale ses moyens d'existence ; il le tient par ce qu'on

i. Durkheim, Le suicide, p. 440. (Paris, F. Alcan.)

2. Voir Walras, derniers chapitres des Études d'économie politique appliquée.

L'IiSPRIT DE CORPS 1;>

pourrait appeler d'une expression empruntée au vocabulaire socialiste, « la question du ventre ».

Une autre question qui se pose est celle de savoir si Taffiliation au groupe corporatif serait un réel remède à « Tanomie » et si elle apporterait une fin au mécontentement social. — Oui, peut-être, dirons-nous, si Tespèce de justice dîstributive dont parle M. Durkheim s'appliquait exactement. Mais c'est là un desideratum u topique, du moins dans les corporations où le travail fourni ne peut être mesuré exactement comme quand il s'agit d'un travail manuel. — Stuart Mill a dit quelque part que du haut en bas de l'échelle sociale la rémunération est en raison inverse du travail fourni. U y a sans doute quelque exagération dans cette manière de voir. Mais elle peut trouver sa confirmation dans les groupes professionnels où la nature des services rendus les soustrait à une mensuration matérielle et permet à l'esprit de corps de déployer ses influences oppressives du mérite individuel.

Ce n'est pas tout. Vouloir chercher le critérium moral de rindividu dans la corporation, c'est aller contre la marche de l'évolution qui multiplie de plus en plus autour de l'individu les cercles sociaux et qui lui permet en conséquence de faire partie simultanément d'un nombre plus considérable de sociétés diverses et indépendantes qui offrent à sa sensibilité, à son intelligence et à son activité un aliment de plus en plus riche et varié. « L'histoire multiplie le nombre des cercles sociaux, religieux, intellectuels, commerciaux, auxquels les individus appartiennent et n'élève leur personnalité que sur l'implication croissante de ces cercles. Par suite leur devoir {aux individus) n'est plus relativement simple, clair,, unilatéral, comme au temps où l'individu ne faisait qu'un avec sa société. La différenciation croissante des éléments sociaux, la différenciation correspondante des éléments ps} chologiques dans la conscience, toutes les lois du développement parallèle des sociétés et des individus semblent bien

plutôt devoir augmenter que diminuer le nombre et l'importance des conflits moraux. L'histoire, en même temps qu'elle rend plus nombreux les objets de la morale, en rend les sujets plus sensibles \ » — Il semble résulter de cette loi de différenciation progressive que la liberté de l'individu — et par conséquent sa valeur et sa capacité morales — sont en raison directe du nombre et de l'étendue des cercles sociaux auxquels il participe. L'Idéal moral n'est pas de subordonner l'individu au conformisme moral d'un groupe, mais de le soustraire à l'esprit grégaire, de lui permettre de se déployer dans une activité multilatérale. L'individu, de même qu'il est en un certain sens un tissu de propriétés générales, peift être regardé comme le point d'interférence d'un nombre plus ou moins considérable de cercles sociaux dont les influences morales viennent retentir en lui. L'individu est une monade harmonieuse et vivante dont la loi vitale et harmonique est de se maintenir en état d'équilibre au milieu du système des forces sociales interférentes. — C'est dans ce libre et progressif épanouissement de l'individualité que réside le véritable idéal moral. 11 n'y en a pas d'autre. — Car l'individu reste, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, la source vivante de Ténergie et la mesure de l'idéal.

Nous arrivons à cette conclusion que la morale corporative, forme de l'esprit grégaire, serait une forme régressive de moralité. Beaucoup se plaignent, à la suite de M. Barrés, que nous soyons des Déracinés. MM. Dorner et Durkheim nous invitent à prendre racine dans le sol de la corporation professionnelle. Nous nous demandons si ce n'est pas là un terrain trop étroit pour que s'y enracinent et s'y confinent les plantes qui veulent l'air libre, la lumière et les larges horizons d'une morale humaine.

1. Bougie, Les sciences sociales en Allemagne. Exposé des théories de Simjnet, p. 57. (Paris, F. Alcan.)

L'Esprit Administratif est une forme de mentalité que do longs siècles de centralisation ont particulièrement développée ^n France. Cet esprit, par suite de Timportance qu'a prise dans notre pays le mécanisme administratif, exerce une grande influence sur nos idées, sur nos mœurs, sur notre pratique sociale tout entière.

Il peut être intéi»essant d'analyser cette forme de mentalité et d'en examiner la valeur morale et sociale.

L'Esprit Administratif peut être regardé comme une variété de rEs|)rit de Corps. S'il est vrai que chaque corporation, surtout dans les professions dites libérales, transforme dans une certaine mesure la mentalité de tous ceux qu'elle unit par un lien d'intérêts, de préoccupations et aussi de préjugés communs, on est en droit d'affirmer que ce vaste organisme social qu'on appelle une Administration inculquera à ses membres, d'une manière plus ou moins consciente, un conformisme intellectuel et moral et qu'elle les marquera d'une estampille indélébile.

L'administrateur, quel qu'il soit, quels que soient les intérêts, économiques, politiques, juridiques, intellectuels et moraux à la gestion desquels il est préposé, présente certains caractères communs qu'il est facile de reconnaître et qui constituent chez lui une sorte de caractère acquis susceptible d'aljsorber plus ou moins complètement son caractère inné.

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