Nietzsche, Le gai savoir
êtres au sang de grenouille et par les débiles. Telle fut leur fantaisie de toute éternité ; — une fantaisie qu'ils partagent d'ailleurs avec toutes les braves petites femmes ^ » Non, l'attitude dilettante, olympienne, impassible d'un Gœthe n'est pas le véritable idéal humain. — Pour vivre, il ne faut pas s'absorber dans la contemplation du monde ; il faut dépasser ce monde et se dépasser soi-même, il faut s'élancer vers la vie avec un subjectivisme exalté qui ne nie pas seulement l'ambiance par l'ironie et le dilettantisme, mais qui la brise — en fait — comme une chose désormais morte.
L'Instinct de grandeur, générateur d'une telle philosophie est, comme nous l'avons dit, en réaction fondamentale contre les dogmatismes sociaux régnants. — Il l'est sur deux points. D'abord tout dogmatisme social est une consécration de l'esprit grégaire. U vise directement ou indirectement à l'asservissement de l'individu au groupe. — C'est contre cet aveulissement grégaire que proteste d'abord .la philosophie du « Surhomme». Le Surhomme doit se dépasser lui-même; mais il doit avant tout pour cela dépasser l'âme grégaire qui est en lui, cette âme par laquelle « on est peuple, public, troupeau, femme, pharisien, voisin* ».
Les dogmatismes sociaux choquent encore d'une autre façon l'Instinct de grandeur. — Ces dogmatismes envisagent tous la vie sociale du point de vue statique. Ils représentent tous l'idéal social comme une chose immobile et immuable. Une telle philosophie sociale est une philosophie aux horizons étroits, une philosophie de passivité et d'inertie. Car ici, idéal est synonyme de contrainte et d'entrave. La loi suprême de Tindividu est de s'adapter à l'idéal, jamais de le dominer, de le créer. A cette conception statique de l'idéal, la théorie du « Surhomme » substitue une conception dyna mique d'après laquelle l'idéal est en perpétuel devenir. L'in-