Nietzsche, Le gai savoir
198 COxMBAT POUR L'INDIVIDU
dividu doit perpétuellement se surmonter lui-même ; s'élever sans trêve vers les cimes, en brisant sans cesse ses idéaux pour en créer de nouveaux. « Pour bâtir un sanctuaire, dit Nietzsche, il faut détruire un sanctuaire. » Et Ibsen exprime aussi la même pensée. « On a dit que je suis pessimiste, ditil et je le suis en effet, en ce sens que je nie la pérennité des idéaux humains ; mais d'autre part je suis optimiste en ce que je crois à la puissance indéfinie de développement des idéaux ^ . »
— On voit assez par quelle voie Flnstinct de grandeur conduit Nietzsche à Tamoralisme. « Mieux vaut, dit-il, faire mal que penser petitement ^ »
L'analyse qui précède nous fait assez voir que la philosophie du (( Surhomme », comme le dilettantisme social, n'est qu'une forme de cette philosophie que nous avons appelée Nihilisme social par opposition au Dogmatisme social. — Le dilettantisme est en quelque sorte la face passive, la philosophie du « Surhomme )),.la face active de l'Individualisme. Le dilettantisme se convertit à la fin, par un procès nécessaire, en glorification de la vie, de la libre et puissante individualité.
Cette philosophie qui présente comme deux stades successifs d'une même pensée peut-elle être approuvée sous réserve ?
Si l'on examine le dilettantisme social et la théorie du <( Surhomme », on voit que ces deux philosophies ont pour caractère commun de se présenter comme une protestation de l'Instinct contre la Logique. C'est la révolte de l'Instinct,
— Instinct de beauté et Instinct de grandeur — contre l'esprit socratique, ainsi que l'appelle Nietzsche, l'Esprit de lourdeur symbolisé dans les dogmatismes sociaux et moraux de toute espèce. — Nous retrouvons donc ici l'antique et toujours renaissante antinomie entre la philosophie intellectualiste et
1. Ibsen, Discours prononcé à Stockholm en 1897. 2 Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra,
la philosophie de Tinstinct. L'antinomie se pose ici entre les morales rationalistes — celle d'un Kant par exemple — et les morales de Finstinct et de la vie, celles d'un Guyau, d'un Nietzsche, d'un Ibsen.
Les morales dogmatiques subordonnent l'évolution sociale morale à une finalité intelligible, qu'elles ont la prétention de' définir. Les morales individualistes et instinctivistes soutiennent que l'évolution n'a pas de but ou plutôt qu'elle est son but et sa joie à elle-même. — Pour Nietzsche comme pour Guyau, ce que les morales dogmatiques appellent devoir n'est qu'une manifestation de l'instinct irrésistible de vie qui est en nous. « C'est notre fierté, dit Nietzsche, qui nous ordonne de faire notre devoir. Nous voulons rétablir notre autonomie en opposant à ce que d'autres firent pour nous quelque chose que nous faisons pour eux. Car les autres ont empiété dans la sphère de notre pouvoir et y laisseraient la main d'une façon durable si par « le devoir » nous n'usions de représailles, c'est-à-dire si nous n'empiétions sur leur pouvoir à eux \ »
Les Guyau, les Nietzsche, les Ibsen ont-ils eu raison d'opposer leur morale de l'Instinct aux anciennes morales dogmatiques ?
Oui ; en un certain sens ; car en morale comme ailleurs, il était nécessaire de substituer à l'idée de VEsse l'idée du Fieri. Il était nécessaire de briser les cadres immobiles et de se remettre en face de la féconde mouvance de la vie. Mais l'intelligence conserve, à côté de l'instinct et de la vie ellemême, ses droits imprescriptibles.
D'abord les partisans de la philosophie de l'instinct ne sont-ils pas tombés dans une contradiction? Le point de départ d'une philosophie de l'instinct est, semble-t-il, un acte de désespoir dans la puissance et l'efficacité morale de