Nietzsche, Aurore
rintelligence, un acte de renoncement absolu à la pensée ; attitude pessimiste s'il en fut ; car la pensée n'est après tout qu'une forme de la vie. — Comment se fait-il que de ces prémisses découragées, ces philosophes tirent un optimisme final, une échelle nouvelle des valeurs, un hymne à la gloire de la vie ? — Schopenhauer est plus logique, semble-t-il, quand il aboutit à la négation de la vie et de la société. Etant donné le point de départ commun de Schopenhauer et de Nietzsche, on comprendra plus aisément l'échelle pessimiste des valeurs qui, chez Schopenhauer, fait de la faiblesse, de la souffrance et du renoncement la mesure du bien, que l'échelle optimiste de Nietzsche qui mesure le bien à la force, à la vie et au bonheur.
Cette échelle des valeurs que Nietzsche veut établir ne suppose-t-elle pas d'ailleurs l'intervention de Tintelligence, d'abord pour reconnaître la nécessité de cette échelle même, ensuite pour en fixer les degrés ? — Par le fait même qu'il essaie d'inaugurer une hiérarchie des valeurs morales et sociales, Nietzsche revient, ce semble, par un détour à l'intellectualisme. Il sort malgré lui et à son insu de l'attitude du pur amorphisme moral. Car sérier les instincts, c'est les intellectualiser.
Sans doute les degrés de cette hiérarchie n'ont rien de fixe. Cette échelle est une échelle mobile, modifiée à chaque instant par les variations de l'individu et de ses rapports avec son milieu ; mais la fonction de l'intelligence n'en est que plus délicate. C'est à elle de comparer sans cesse ces conditions changeantes, d'en noter les variations et d'en tirer la ligne de conduite la plus appropriée, — Nietzsche ne nous dit-il pas que la sagesse ne sera pas uniforme, mais qu'elle consistera tantôt à lutter contre soi-même, tantôt à lutter contre autrui ? tantôt à exciter en soi la pitié (si l'on est dur), tantôt à y exciter la dureté (si l'on est pitoyable) ? Qui fera ce départ, qui saisira ces nuances, sinon l'intelligence ?
Nietzsche reconnaît lui-même celte intervention de l'intelligence dans la morale. « L'homme équitable, dit-il, a besoin sans cesse du toucher subtil d'une balance pour évaluer les degrés de pouvoir et de droit qui, avec la vanité des choses humaines, ne resteront en équilibre que très peu de temps et ne feront que descendre ou monter ; cet équilibre est donc très difficile et exige beaucoup d'expérience, de bonne volonté et énormément d'esprit^, »
Cette intelligence ne sera pas, il est vrai, cette intelligence figée et comme immobilisée, invoquée trop souvent par les moralistes dogmatiques. Ce ne sera pas l'intelligence scolastique, sèche, abstraite et étrangère à la vie. Ce sera une intelligence souple et harmonieuse comme la vie elle-même ; ce sera Tesprit de finesse de Pascal, cet esprit auquel il faut toujours en revenir quand on cherche à pénétrer un peu avant dans les choses morales et sociales.
Cet esprit de finesse a peut-être manqué plus d'une fois à Nietzsche et on peut se demander s'il n'a pas lui-même sacrifié à l'esprit scolastique quand il a établi une distinction si absolue entre les forts et les faibles, entre les maîtres et les esclaves ?
L'aristocratisme de Nietzsche, opposé à ce qu'il appelle « le misarchisme moderne » ressemble beaucoup à l'un de ces dogmatismes moraux et sociaux contre lesquels il s'élève. Nietzsche semble oublier ici son principe favori de la relativité et de la mouvance des choses. — Il oublie que commander et obéir sont des attitudes qui n'ont rien d'absolu — en ' droit — ni même en fait. Aussi opposerons-nous à son idéal d'aristocratisme absolu l'idéal plus vrai exprimé par un personnage de Gœthe : « Celui-là seul est heureux et grand, qui n'a besoin ni d'obéir ni de commander pour être quelque chose ^ »