‹ Combat pour l'individuChapitre 76 sur 87 · Gœthe, Goeéz von Berlichingen, acte I · texte numérisé non relu

Gœthe, Goeéz von Berlichingen, acte I

Au fond, le conflit de la morale intellectualiste et de la morale de Finslinct repose peut-être sur un malentendu. Prises à la rigueur, ces deux philosophies aboutiraient à une absurdité. La philosophie de Tinstinct serait destructive de toute pensée, de toute réflexion et même de toute conscience; elle aboutirait à un mécanisme moral et social dans lequel le désir et Tidée ne seraient que de vains épiphénomènes. — L'intellectualisme absolu, de son côté, aboutirait à la méconnaissance de ce qu'il y a de spontané dans le libre mouvement de la vie.

Ainsi posé, le problème serait insoluble. C'est qu'au fond il ne peut y avoir radicale et définitive antinomie entre ces deux forces qui constituent l'individualité humaine : Tinstinct et rintelligence. Leur double évolution est parallèle et harmonique. Par exemple, lorsque Nietzsche pose ce précepte moral de lutter contre soi-même, de triompher d'un instinct qui prend trop de force par la culture de l'instinct opposé, ce précepte est-il autre chose qu'une transposition dans Tordre intellectuel et conscient de ce qu'est dans le domaine instinctif la loi du rythme des passions.

Nous arrivons à cette conclusion qu'il y a un grave danger dans l'excès d'abstraction intellectualiste qui engendre les dogmatismes sociaux et moraux et qu'une grande part de vérité est contenue dans le nihilisme moral et social qui met à néant ces dogmatismes destructeurs de la vie et de l'individualité. Pour rendre entièrement vraie cette philosophie individualiste, il faut renoncer seulement à la faire reposer exclusivement sur l'instinct. — L'intelligence a ses droits imprescriptibles qu'elle ne peut abdiquer, surtout quand il s'agit de fonder l'individualisme. Car il ne peut y avoir d'individualisme sans la conscience claire que l'individu prend de lui-même et de son milieu social.

Il y a deux conceptions possibles au sujet des rapports de rindividu et de la société. Les partisans des dogmatismes sociaux pensent que l'individu considéré soit dans son origine, soit dans sa nature, soit dans sa fin, n'est qu'un élément et presque un épiphénomène de la société. Les partisans de Findividualisme regardent au contraire chaque individu comme un petit monde à part, ayant son existence propre et son originalité indépendante. Dans le premier cas, on regarde la société comme ayant une valeur antérieure et supérieure à celle de l'individu et on refuse à celui-ci tout droit contre la société. Dans le second, on attribue à Findividu une valeur propre et des droits qui ne doivent en aucun cas être sacrifiés aux fins sociales.

Nous voudrions mettre en lumière Tinanité de tous les dogmatismes sociaux. Cette tâche nous paraît Tindispensable propédeutique à la libération de l'individu.

Mais avant d'aborder cette discussion, précisons-la davantage. Le problème ne se pose pas pour nous entre Findividu et FEtat, mais entre Findividu et la société. H. Spencer a écrit son livre rindividu contre l'État pour affranchir Findividu de la tyrannie étataire. On pourrait écrire un autre livre intitulé rindividu contre la Société^ pour libérer Findividu des tyrannies sociales. L'individualisme d'H. Spencer

Page 1