‹ Combat pour l'individuChapitre 78 sur 87 · Dorner, Das menschliche Handeln, p · texte numérisé non relu

Dorner, Das menschliche Handeln, p

.3. Aristote, Poliliquey livre II.

PALAXTE. 14

L'unité de l'État est un mythe. « Qu'est- ce que l'Etat ? demande M. Max Nordau. En théorie cela veut dire : nous, vous. Mais dans la pratique c'est une classe dominante, un petit nombre de personnalités, parfois une seule personne. Mettre l'estampille de l'Etat au-dessous de tout, c'est vouloir plaire exclusivement à une classe, à quelques personnes, à une seule personne ^ » Le comte de Gobineau dit de même : « L'expérience de tous les siècles a démontré qu'il n'est pire tyrannie que celle qui s'exerce au profil de fictions, êtres de leur nature insensibles, impitoyables et d'une impudence sans bornes dans leurs prétentions. Pourquoi ? C'est que ces fictions, incapables de veiller d'elles-mêmes à leurs intérêts, délèguent leurs pouvoirs à des mandataires. Ceux-ci, n'étant pas censés agir par égoïsme, acquièrent le droit de commettre les plus grandes énormités. Ils sont toujours innocents lorsqu'ils frappent au nom de l'idole dont ils se disent les prêtres ^ »

Quel lien de symbolisme peut-il y avoir entre l'Idée Platonicienne et les sociétés humaines ? Les caractères de l'Idée Platonicienne sont, on le sait, la pureté, la simplicité, l'idéale et lumineuse vérité. Ces caractères se traduiraient par la simplicité et la sincérité des relations sociales au sein de l'État.

"^D'abord l'État est moins un principe plastique par rapport aux relations sociales en général qu'une résultante et un épiphénomène. De plus la conscience sociale même informée par rÉtat est loin de présenter ces caractères de simplicité, de logique et de sincérité dont il a été question. S'il est une chose évidente pour nous, c'est que la conscience sociale d'une époque, tissu de contradictions inaperçues et de mensonges dissimulés, est inférieure à cet égard à une conscience indi-

1. Max Nordau, Paradoxes sociologiques y p. 125. (Paris, F. Alcan.)

2. Comte de Gobineau, De V Inégalité des races humaines, t. II, p. 31. .

viduelle même médiocre parce que celte dernière peut, du moins à certains moments, lenter d'être logique avec ellemême et d'être sincère vis-à-vis d'elle-même. Et le mécanisme mis en œuvre soi-disant pour faire triompher Tldée ne fait qu'ajouter des insincérités nouvelles à celles qui existaient déjà.

De même, quel lien de symbolisme découvrira-t-on entre la loi morale idéale des Kantiens et les sociétés humaines ? Le caractère de cette loi serait le désintéressement absolu. L'Etat n'est qu'une organisation utilitaire que Schopenhauer a très bien définie : le chef-d'œuvre de l'égoïsme collectif. La cité n'est que' la forme la plus parfaite du vouloir- vivre humain. Elle est ce vouloir-vivre condensé et porté à son maximum de concentration. Or le vouloir-vivre, qu'il s'exprime dans les actes de la vie individuelle ou dans ceux de la vie sociale, est étranger, sinon rebelle, à la moralité. Il est amoral. Dès lors, la cité, simple fabrique de bonheur humain, ne ressemble pas plus à la loi de désintéressement absolu que le soleil, fleur de nos jardins, ne ressemble au soleil qui brille dans les cieux. Critiquant la morale de Fichte, Schopenhauer dit fort justement : « A en juger par tout cet appareil moral, rien ne serait plus important que la société : en quoi ? c'est ce que personne ne peut découvrir. Tout ce qu'on voit, c'est que, si chez les abeilles réside un besoin de s'associer pour bâtir des cellules et une ruche, dans les hommes doit résider quelque prétendu besoin de s'associer pour jouer une immense comédie, étroitement morale, qui embrasse l'univers, où nous sommes les marionnettes et rien de plus. La seule différence, mais elle est grave, c'est que la ruche finit par venir à bien, tandis que la comédie morale de l'univers aboutit en réalité à une comédie fort immorale \ »

Dans ces philosophies sociales, l'abîme est infranchissable

1. Schopenhauer, Le fondement de la Morale (Paris, F. Alcan), p. 87.

entre la théorie et la pratique. On ne voit pas par quel moyen on fera descendre dans la réalité le monisme social, éthique et politique des Platoniciens et des Kantiens. L^Etat est pour eux une unité formelle qui s'impose du dehors à une multiplicité sociale diverse et plus ou moins rebelle à l'unité. Or qui nous assure que l'unité aura finalement raison de la diversité ? Aucune société n'est une. Toute société se compose de sociétés diverses en conflit les unes avec les autres. Et loin de diminuer au cours de l'évolution, ces conflits, suivant la remarque de Simmel, ne font que s'accentuer et se diversifier.

Nous arrivons à cette conclusion que rien n'est moins démontré que le Dogmatisme social des métaphysiciens de la transcendance.

Passons à ce que nous avons appelé le Dogmatisme social de l'immanence. Les représentants de cette philosophie sociale procèdent plus ou moins directement de Thégélianisme. — Pour Hegel, l'idée qui domine l'évolution sociale n'est plus une idée divine et transcendante. Le principe qu'il invoque n'est plus la raison en acte de Platon, mais une raison en marche, une vivante et mouvante harmonie, faite de contraires, qui se cherche elle-même et se réalise par degrés. Hegel, on le sait, a tiré de là un dogmatisme social autoritaire qui aboutissait à l'apologie de la monarchie prussienne considérée comme le sommet de l'ascension dialectique. Ce dogmatisme est devenu plus libéral chez les disciples de Hegel. D'une manière générale, le dogmatisme social de la philosophie du Fieri est moins rigide que le dogmatisme social des transcendantalistes. — Ce dogmatisme laisse à l'individu plus d'espace. La conception de l'identité des contraires efface toute limite fixe entre le bien et le mal et aboutit à les regarder comme des catégories historiques. Le caractère révolutionnaire de l'extrême gauche hégélienne n'est pas douteux. M. de Roberty qui^ par certains côtés, se rattache à cette école, dit que

« la libre critique des normes qui règlent la conduite humaine ou ce que le vulgaire appelle Tirrespect, Firrévérence, ou encore le scepticisme moral^ forme la condition sine quâ non de tout progrès du savoir éthique et de la moralité ellemême^ ».

Toutefois la philosophie hégélienne, même chez ses représentants de Textrême-gauche, est encore un dogmatisme métaphysique et par conséquent un dogmatisme moral et social. Dogmatique, la philosophie hégélienne Fest par son affirmation de la primauté de Fintelligence sur Finstinct (Panlogisme), affirmation qui se traduit en sociologie par la tendance à placer le savoir au début de tout le développement social et à la base de la série des valeurs sociales. C'est là le point de vue adopté par M. de Roberty par exemple, en opposition avec le point de vue des marxistes qui mettraient plutôt avec Julius Lippert le Lebensfûrsorge à la racine du processus social. Dogmatique, la philosophie hégélienne Fest encore par son affirmation du monisme social final, de l'avènement fatal de Faltruisme et de l'absorption finale du psychisme individuel dans le psychisme collectif. M. de Roberty répudie l'agnosticisme et veut « dépasser Dieu ». Il est difficile, en dépit des dénégations de M. de Roberty, de ne pas voir dans ces thèses une métaphysique nouvelle. Et si libérales que soient les tendances de M. de Roberty, il est à craindre que ce dogmatisme métaphysique ne se convertisse en un dogmatisme social qui porte comme son fruit naturel la subordination de Findividu à la société, de Fégoïsme à Faltruisme.

Or le Panlogisme de Fimmanence, avec ses conséquences : le monisme et Faltruisme final, n'est pas plus scientifiquement vrai que les thèses des métaphysiciens transcendantalistes. Il n'y a là qu'un déplacement d'ombre. Les idoles logiques : Unité, Vérité, ont beau descendre du ciel sur la

1. De Roberty, La Constitution de VÉlhique (Paris, F. Alcan), p. 90.

terre, elles n'en restent pas moins des idoles. C'est toujours la même renaissante illusion qui, au mépris de la leçon kantienne de la Critique de la Raison Pure ^ érige des relativités en absolus et ressuscite dans les esprits serviles toute la mythologie fantastique de la Morale.

Nous croyons suffisamment démontrée l'inanité des dogmatismes sociaux fondés sur la Logique. Nous passons à ceux qui font appel à Texpérience. Ces derniers se résument en une seule idée et un seul terme : Solidarité.

Nous distinguerons plusieurs formes de solidarité : solidarité génésique ou organique ; solidarité économique ; solidarité intellectuelle ; solidarité morale et sociale. Il n'est pas une de ces formes de la solidarité qui n'ait été invoquée comme base de dogmatismes sociaux.

La solidarité génésique ou organique est la dépendance de l'individu vis-à-vis des parents d'où il est sorti et d'une manière générale vis-à-vis de l'espèce à laquelle il appartient. Au nom de cette solidarité, M. Espinas, dans un récent article d'une inspiration nettement anti-individualiste \ nie l'individu comme agent indépendant et autonome. L'individu, dit M. Espinas, n'est qu'une abstraction : le groupe seul est un être réel. Du moins le groupe fondé sur les liens génésiques. « Les seules sociétés qui puissent être considérées comme des êtres, sont celles dont les membres sont unis par tous les rapports de la vie, y compris la reproduction et l'éducation, ce qui entraîne l'union pour la nutrition elle-même. Un groupe où il n'y aurait pas de familles ne serait pas une société ^ » La famille est le noyau de la cité. La solidarité familiale est le lien social fondamental. Et c'est la biologie qui nous enseigne la subordination naturelle et nécessaire de l'individu à la société et à l'espèce.

1. Espinas, Être ou ne pas être, ou du postulat de la Sociologie. Revue philosophique mai 1901.

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