‹ Combat pour l'individuChapitre 80 sur 87 · Congrès de Paris, Annales j p. 321 et sqq · texte numérisé non relu

Congrès de Paris, Annales j p. 321 et sqq

polyandrie, polygamie, monogomie, etc.) très variés; de même les types les plus divers d'organisation politique et sociale ont existé et prospéré. Tous se sont formés et ont évolué sous l'action de causes où la solidarité génésique entrait peut-être pour une part, mais où entraient aussi pour une part importante d'autres facteurs.

Subordonner l'individu à une organisation sociale donnée au nom de la solidarité génésique, c'est oublier que dans toute organisation sociale l'artifice se mêle à la nature. Dans nos organisations sociales les mensonges conventionnels, les non-vérités, comme dit Nietzsche, se superposent au simple fait naturel de la génération humaine et dressent par-dessus la foule docile leur échafaudage fantastique et tyrannique. Eriger en dogme toute cette fantasmagorie sociale, la déclarer sacrosainte à l'individu au nom du simple lien génésique qui rattache l'individu à l'espèce, c'est aller vite en besogne. Pourquoi ne pas aboutir tout de suite à la déclaration du mariage comme « devoir sacré » ainsi que le faisait Hegel, et à la divinisation de la puissance sociale qui incarne le mariage bourgeois moderne : l'omnipotente et comique « Dame » de Schopenhauer ?

La vérité est que la solidarité organique qui relie l'individu à l'espèce n'exclut en rien la possibilité des initiatives individuelles, sur le terrain moral et social, et par elles d'une action exercée par l'individu même sur l'avenir de l'espèce. Il n'y a qu'une hypothèse dans laquelle l'action de l'individu sur l'espèce serait réduite à néant soit au point de vue organique, soit au point de vue psychologique, moral et social. C'est l'hypothèse de Weismann sur la non-transmissibilité des caractères acquis. Les variations individuelles lî'auraient alors aucune influence sur l'avenir de l'espèce. L'individu ne serait alors qu'un simple agent de transmission de l'immuable plasma germinatif. — Mais on sait que les biologistes les plus autorisés, M. Le Dantec par exemple, tendent à rejeter défi-

nitivement cette théorie. « L^individualisation, dit M. Le Dantec, permet à un perfectionnement acquis sous Tinfluence de certaines conditions de milieu de se fixer dans l'hérédité de Tespèce ; c'est le seul moyen qui soit à la disposition de la nature pour réaliser l'évolution progressive*. » — Ainsi l'individu est un agent, et le seul agent de progrès. Au point de vue social, ce sont les milliers de petites actions infinitésimales des individualités humaines dans le cours du temps, ce sont les milliers d'expériences vers un accroissement de bonheur et de liberté dont l'initiative individuelle a été le point de départ qui ont constitué à la longue ce que nous appelons le progrès de l'espèce . Rendons à l'individu ce qui lui appartient.

Après la solidarité génésique, c'est la solidarité économique qui est invoquée comme principe de dogmatisme social.

Que faut-il entendre exactement par cette solidarité ? Les solidaristes eux-mêmes éprouvent le besoin de chercher le sens de ce mot dont ils font si grand usage. « En rédigeant le catéchisme de la Ligue (Ligue de l'éducation sociale), dit M. Gh. Gide, nous nous somfnes aperçus que nous ne savions pas d'une façon très précise ce que c'est que cette solidarité à laquelle nous voulons initier les autres ^ » 11 n'est pas en effet de concept qui ait plus besoin d'être élucidé que celui de solidarité. Le mot solidarité, en langage économique, est intelligible comme division du travail et comme échange de valeurs ou de services. En dehors de cette signification exacte et vérifiable en économie politique, les sens qu'on peut donner à ce mot sont fort vagues. M. Gide, s'efforçant d'élargir le concept de solidarité en arrive à identifier solidarité et altruisme. « Misérable solidarité, dit M. Ch. Gide, en par-

1. Le Dantec, La Définilion de Vindividu (2« article) . (Revue philosophique ^ février 4901.)

2. Ch. Gide, Conférence faite au cercle des étudiants libéraux de Liége^ le 3 mai 1901.

lanl de la solidarité entendue à la façon de Técole libérale, misérable solidarité que celle qui réside dans l'argent donné et reçu ! Elle ne tient nul compte, celle-là, de ceux qui n'ont rien reçu, n'ayant rien à donner. Ils sont nombreux, pourtant, les Robinson de la société, qui n'ont pas même les débris sauvés du naufrage et attendent en vain le bâtiment qui les ramènera parmi les hommes... Pour ceux-là la division du travail et l'échange ne peuvent rien^ » — Et ailleurs : «La vraie solidarité s'efTorce de faire une réalité de ce mot qu'on répète si souvent : nos semblables. Ce à quoi elle vise, c'est à l'unité du genre humain, fragmenté, mais qu'il faut reconstituer. C'est elle qui parle par la bouche d'un Victor Hugo disant : <c Insensé ! qui croyais que je n'étais pas toi », — ou par celle d'un Carlyle dans sa parabole de la pauvre veuve irlandaise qui dit à ses compagnons de vie : « Je suis votre sœur, os de vos os ; le même Dieu nous a faits », — ou par celle de Jésus priant : « Père, qu'ils soient tous un en moi ! ^ »

Ainsi voilà identifiées la solidarité et la charité, mais la charité est-elle un ressort économique ? Peut-elle même le devenir?

En fait, c'est l'égoïsme qui met en branle les activités économiques. M. Gide cite les associations coopératives comme un exemple de solidarité entendue à la manière qu'il vient de dire. Mais les associations de coopération, de mutualité, etc., sont des entreprises d'intérêt bien entendu. La preuve en est qu'aussitôt que les participants croient voir leurs intérêts lésés, ils s'en retirent. Il est à craindre, en dépit des efforts des solidaristes et des prêches des morahstes, qu'il en soit ainsi longtemps encore. Quand M. Gide invoque la charité, ou, si Ton veut, l'altruisme, il quitte le terrain économique pour aborder le terrain moral. Il transforme la solidarité économique

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