Gide, Becherche dune définition de la Solidarité, p
en solidarité morale. Charité, fraternité, altruisme, ces idées sont belles. Cabet les invoquait déjà. Proudhon lui répondait fort justement que la fraternité ne peut être en économique un point de départ, mais un point d'arrivée. « Pour quiconque a réfléchi sur le progrès de la sociabilité humaine, dit Proudhon, la fraternité effective, cette fraternité du cœur et de la raison, qui seule mérite les soins du législateur et l'attention du moraliste, et dont la fraternité de race n'est que Texpression charnelle ; cette fraternité, diâ-je, n'est point, comme le croient les socialistes, le principe des perfectionnements de la société, la règle de ses évolutions : elle en est le but et le fruit. La question n'est pas de savoir comment, étant frères d'esprit et de cœur, nous vivrons sans nous faire la guerre et nous entre-dévorer : cette question n'en serait pas une ; mais comment, étant frères par la nature, nous le deviendrons encore par les sentiments ; comment nos intérêts, au lieu de nous diviser, nous réuniront. La fraternité, la solidarité, Tamour, l'égalité etc., ne peuvent résulter que d'une conciliation des intérêts, c'est-à-dire d'une organisation du travail et d'une théorie de l'échange. La fraternité est le but, non le principe de la communauté, comme de toutes les formes d'association et de gouvernement; et Platon, Cabet, et tous ceux qui débutent par la fraternité, la solidarité et l'amour, tous ces gens-là prennent l'effet pour la cause, .la conclusion pour le principe; ils commencent, comme dit le proverbe, leur maison par les lucarnes ^. »
Ce n'est pas tout ; le danger de cette solidarité morale mise à la base de la solidarité économique, c'est la tendance autoritaire. Les solidaristes parlent sans cesse de devoir social, de devoir solidariste, corporatif, coopératif, etc. On crée de nouveaux devoirs. C'est facile. Créera-t-on de nouvelles vertus, de nouvelles énergies ?
i. Proudhon, Système des contradictions économiques, \, II, p. 275.
La solidarité économique a été parfois présentée sous un autre nom : celui d'intérêt général. Mais qu'entend-on par là ? Si on l'examine de près, on voit que Tintérêt général est une fiction. C'est toujours l'intérêt particulier qui est au fond de ce qu'on appelle l'intérêt général. On a prétendu, il est vrai, établir une identité entre Tégoïsme personnel et Tégoïsme collectif (Ben tham). Mais rien de plus contestable que cette identité. Stuart-Mill, le disciple de Ben tham, Ta expressément reconnu. Comme cette identité n'est pas un fait, mais un simple desideratum^ Stuart-Mill déclare qu'il faut l'imposer à la conscience sociale comme un mensonge utile. Au moyen d'associations d'idées appropriées, les pédagogies et les morales établiront facticement dans l'esprit de l'individu un lien indissoluble entre l'idée de l'intérêt personnel et celle de l'intérêt général. Le succès de cet expédient ou pour employer le mot vrai, de cette duperie de l'individu, est plus que douteux. Car l'individu s'apercevra vite que les pédagogies sont menteuses. Contre les factices associations de Stuart- Mill il pratiquera le procédé de Dissociation des idées préconisé par M. Remy de Gourmont comme instrument de libération intellectuelle. Si ce procédé était appliqué au concept d'intérêt général, il n'est pas douteux qu'il ne fit évanouir ce concept en fumée comme les autres concepts abstraits que M. R. de Gourmont a analysés dans son beau livre : La cultiire des Idées.
De quelque côté qu'on l'envisage, l'idée de solidarité apparaît comme un concept vague ou plutôt comme un psittacisme. Or sur le terrain économique il faut des bases positives. Il ne faut pas prendre pour principe une vague solidarité, un vague altruisme. Aussi, suivant nous, le socialisme doit-il, s'il veut réaliser ses destinées, renoncer courageusement sur le terrain économique, à ces vagues principes : solidarité, altruisme.
Pourquoi les hommes deviennent-ils socialistes? Parce
qu'ils sont lésés sous le régime économique actuel, dans les légitimes aspirations de leur égoïsme. lis voient et nous voyons dans le socialisme un moyen de libération et d'épanouissement pour les égoïsmes personnels. La racine du socialisme est rindividualisme, la protestation de Tindividu contre les tyrannies économiques existantes; le désir de donner une plus libre carrière à Tégoïsme économique de chaque homme. Le socialisme est une doctrine du déploiement de la vie. Or la vie est d'abord égoïsme. Elle se convertit plus tard, mais plus lard seulement, en altruisme. L'école anglaise a eu parfaitement raison quand elle a montré dans Tallruisme une transformation et un élargissement de l'égoïsme.
Le socialisme doit être essentiellement une technique économique propre à amener le plus large épanouissement des égoïsmes. Quant à l'altruisme, quant à la considération de l'intérêt général, quant au solidarisme, ils viendront à leur tour; mais par surcroît, comme un épiphénomène de la mise en œuvre des énergies égoïstes. D'ailleurs, l'altruisme, le solidarisme, de même qu'ils ont dans l'égoïsme leur origine, trouveront toujours aussi en lui leur limite. Aussi le socialisme ne doit-il être ni une religion, ni une mystique, ni une éthique. 11 doit être une technique économique, un système d'expériences économiques processives en vue de libérer les égoïsmes humains. Si le socialisme oublie cette vérité, s'il veut se fonder sur le seul altruisme, ^sur la seule fraternité, laquelle devient vite autoritaire, il court grand risque de périr d'une erreur de psychologie.
11 est aussi un danger contre lequel il est bon de prémunir les esprits. C'est celui que fait courir à l'intelligence la solidarité intellectuelle. Elle n'est pas moins fausse que les autres formes de solidarité que nous avons examinées jusqu'ici.
La tendance à mésestimer l'individu s'est fait jour sur le terrain intellectuel comme ailleurs. On a déprécié la pensée solitaire — l'invention — au profit de la pensée collective —
rimitation — prônée sous Téternel vocable de solidarité. C'est un trait caractéristique des races latines, suivant la remarque de M. R. de Gourmont, que l'horreur des tentatives inédites, de Toriginalilé intellectuelle et esthétique. On aime la pensée embrigadée, la méditation conformiste et décente. Un écrivain allemand, M°*® Laura Marholm, a finement analysé cette tendance contemporaine. « Un trait universel est la lâcheté intellectuelle. On n'ose pas trancher sur son milieu. Personne ne se permet plus une pensée originale. La pensée originale n'ose plus se présenter que quand elle est soutenue par un groupe. 11 faut qu'elle ait réuni plusieurs adhérents pour oser se montrer. 11 faut être plusieurs pour oser parler. C'est là un indice de la démocratisation universelle et d'une démocratisation qui en est encore à ses débuts et qui se caractérise comme une réaction contre le capital international qui a jusqu'ici à sa disposition tous les moyens de défense militaires et législatifs. Personne n'ose s'appuyer sur soi seul. Une pensée qui contrevient aux idées reçues n'arrive presque jamais à se faire jour. La propagation de l'idée antipathique est circonvenue et entravée par mille censures anonymes parmi lesquelles la censure officielle de l'Etat n'a qu'un rôle effacé. »
« La première «hose que fait l'homme qui se sent favorisé d'une idée, d'une pensée nouvelle, c'est de chercher un soutien social, de créer un groupe, une société, une association. Cela est très utile à l'inventeur de l'idée; mais très préjudiciable à l'idée elle-même. C'est pour cela que la plupart des idées de notre temps sont plates et banales comme des monnaies usées. Partout où l'intervention de l'individu serait créatrice et féconde, nous voyons se produire à sa place l'action des cercles, des parlottes, des parleurs et des parleuses... * »
Le résultat de cette tendance est qu'on n'ose plus être soi
1. Laura Marholm, Zur Psychologie der Frau (Berlin, Cari Dunker, p. 219).
DOGMATISMES SOCIAUX ET LIBERATION DE L'INDIVIDU 22a
et penser par soi. On pense par ouï-dire et par mots d'ordre.
Beaucoup semblent poser comme idéal Tuniformisation parfaite de rhumanité. M. Gide dit : « L'homme doit tendre à l'unité de la race humaine ^ » Suivant nous Tuniformisation de plus en plus grande des conditions économiques de l'humanité est possible, souhaitable et probable. Mais une uniformisation intellectuelle et esthétique de l'humanité serait la mort de la culture. Nous appelons plutôt de nos vœux cet état futur que M. Tarde appelle l'individualisme final. A l'uniformisation extérieure de l'humanité correspondrait une diversité intérieure croissante des consciences, grâce à la complication plus grande et à la liberté accrue des relations sociales. Alors s'épanouirait la diversité, fleur de la vie intellectuelle et esthétique.
La solidarité morale et sociale a été aussi posée par certains comme un idéal souhaitable. Il faut entendre par cette solidarité l'uniformisation morale, la dépendance morale de la conscience individuelle vis-à-vis de la conscience collective» M. R. de Gourmont a bien mis en lumière le conflit qui éclate ici entre la conscience individuelle et la conscience sociale, conflit qui n'est qu'une des formes du conflit fondamental de l'égoïsme personnel et de l'égoïsme du groupe. « 11 n'est pas douteux, dit cet écrivain, qu'un homme ne puisse retirer de l'immoralité même, de l'insoumission aux préjugés décalogués, un grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement intégral, mais une collectivité d'individus trop forts, trop indépendants les uns des autres, ne constitue qu'un peuple médiocre. On voit alors l'instinct social entrer en antagonisme avec l'instinct individuel et des sociétés professer comme société une morale que chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du troupeau, , juge vaine, surannée ou tyrannique^ »
d. Ch. Gide, Conférence faite à Liège le 3 mai 1901. 2. Remy de Gourmont, La Culture des Idées, p. 83.
C'est surtout au point de vue moral que récrasement de Tégoïsme personnel par l'égoïsme du groupe est intolérable. On sait assez les mesquineries de TEsprit de corps, les coalitions grégaires surtout enragées contre les individualités supérieures, la solidarité pour Tirresponsabililé, toutes ces formes d'humanité diminuée. C'est cette solidarité qui engendre toutes les coteries, camaraderies, chapelles, sociétés d'admiration mutuelle, etc. Devant ce débordement d'égoïsmes honteux, devant la prétention de tant de gens à contrôler les actes d'autrui au nom de je ne sais quel intérêt de corps, de groupe, etc., le meilleur précepte moral et social serait : « Soyez égoïstes. Soyez attentifs à votre propre destinée. C'est déjà tâche ardue. Et abstrayez-vous un peu plus de la destinée d'autrui. »
La solidarité favorise les intrigants, les flatteurs dés puissances. Elle hait les indépendants et les ombrageux. Il serait temps de préférer ces derniers aux intrigants et aux serviles. Car c'est dans l'âme des ombrageux que réside ce qui reste parmi nous de force généreuse.
Concluons de cette revue des diverses formes de la solidarité qu'il est impossible d'ériger en dogme l'égoïsme collectif. On ne voit pas pourquoi les égoïsmes deviendraient sacro-saints par le fait de s'agglomérer. Ajoutons que ces égoïsmes collectifs restent armés les uns contre les autres et la loi de la lutte pour la vie, en dépit des affirmations optimistes, déploie ici implacablement ses effets.
11 en est de la solidarité parfaite comme de la justice absolue, de l'altruisme absolu, du momisme absolu. Ce sont là des concepts abstraits intraduisibles en termes réels. Chaque homme a son concept spécial de la solidarité, de la justice, sa façon à lui d'interpréter le fas et nef as en suite de ses intérêts de coterie, de classe, etc. « Dès qu'une idée est dissociée, dit M. Remy de Gourmont, si on la met ainsi toute nue en circulation, elle s'agrège en son voyage par le monde
toutes sortes de végétations parasites. Parfois l'organisme premier disparaît, entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s'y développent. Un exemple fort amusant de ces déviations d'idées fut donné récemment par la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du « triomphe de la république ». Les ouvriers promenèrent une bannière où leurs revendications de justice sociale se résumaient en ce cri : « A bas le ripolin ! » Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée que le premier venu peut étaler sur une boiserie; on comprendra alors toute la sincérité de ce vœu et son ingénuité. Le ripolin représente ici l'injustice et l'oppression; c'est l'ennemi, c'est le diable. Nous avons tous notre ripolin et nous en colorons à notre usage les idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d'aucune utilité personnelle ^ »
L'idéal se salit au contact du réel :
Perle avant de tomber et fange après sa chute.
11 est donc chimérique de vouloir réaliser ces idéaux qui fuient devant nous d'une fuite éternelle, de poser en dogme l'Insaisissable. Le monisme absolu, l'altruisme absolu, la justice absolue, ce sont là des idoles logiques qui trônent dans un ciel métaphysique, comme les thèses des antinomies kantiennes dont elles ne sont d'ailleurs qu'un aspect. EUes ressemblent à ces mères du second Faust « qui trônent dans l'infini, éternellement solitaires, la tête ceinte des images de la vie, actives, mais sans vie ». — « En matière de bonheur comme en tout autre ordre de conception, dit M. Jules de Gaultier, la prétention métaphysique de créer de l'absolu se heurte aux lois de notre faculté de connaître dont les formes indéfinies n'engendrent que du relatif. La sensibilité secrète de l'humanité rejette la fadeur de cette félicité parfaite. IÇn