Remy de Gourmont, La Culture des Idées, p. î
PALA^ÎTE. 13
i>26 COMBAT POUR L'INDIVIDU
harmonie avec la curiosité de Flntellect que tout assouvissement attire pour une recherche plus anxieuse, elle se sait insatiable. Le Faust de Gœthe connaît ^jette loi; il spécule sur cette forme de la sensibilité humaine pour duper Méphistophélès lorsqu'il conclut avec lui lé pacte sous cette condition où il insiste : « Si tu peux me séduire au point que je vienne à me plaire à moi-même, si tu peux m'endormir au sein des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour! Je t'offre le marché... Si je dis jamais au moment : Attarde-toi, tu es si beau! alors tu peux me charger de liens \., »
Devant la faillite de tous les dogmatismes sociaux a priori ou a posteriori^ un seul parti reste logique ; c'est l'anomie, l'autarchie de Tindividu ; c'est Tindividualisme posé, non comme un dogme (car ce serait ressusciter un absolu nouveau), 'mais comme une tendance, une forme de pensée et d^action adaptée à la loi fondamentale de notre nature intellectuelle qui nous contraint à nous mouvoir dans un monde de relativités.
11 y a d'ailleurs des façons diverses de comprendre Tlndividualisme. Chaque individu a sa façon propre d'affirmer son 7noi, « Chacun, dit Nietzsche, se tient le plus pour libre là ou son sentiinent de vivre est le plus fort, partaAt, tantôt dans la passion, tantôt dans le devoir, tantôt dans la recherche scientifique, tantôt dans la fantaisie. Ce par quoi l'individu est fort, ce dans quoi il se sent animé de vie, il croit involontairement que cela doit être aussi toujours Télément de sa liberté : il met ensemble la dépendance et la torpeur, Tindépendance et le sentiment de vivre comme des couples inséparables... L'homme fort est aussi l'homme libre; le sentiment vivace de joie et de souffrance, la hauteur des espérances, la hardiesse des désirs, la puissance de la haine sont l'apanage du souverain et de l'indépendant, tandis que le sujet, l'esclave,
\. Jules (Je Gaultier, De Kant à Nietzsche, p. 21 j.
vit opprimé et stupide *. » Chaque type humain aura sa façon d'entendre l'individualisme. Dans sa belle étude sur /e5 /ormes (lu caractère % M. Ribot a établi que le fond de Têtre étant le vouloir- vivre, non Tintelligenee, le principe d'une division des caractères humains devait être tiré de la considération des divers modes de réaction du vouloir- vivre. A ce point de vue, M. Ribot distingue les sensitifs et les actifs. Il est clair que Tindividualisme des sensitifs ne sera pas le même que celui des actifs. Le premier sera un individualisme d'abstention et de contemplation, le second un individualisme à forme combative. Le premier sera presque ascétisnje ; le second sera assaut, conquête de la vie.
Au point de vue de l'étendue de sa sphère d'action sociale, l'individualisme peut être conçu tantôt d'une manière plus large, tantôt d'une manière plus étroite. On peut ainsi distinguer un individualisme économique, un individualisme politique, un individualisme intellectuel, esthétique, religieux, moral, social. Ici, une remarque s'impose au sujet de l'individualisme économique tel qu'il a été professé par l'école libérale. Cette philosophie économique n'a de l'individualisme que le nom; car elle aboutit à un véritable dogmatisme social. Chez Spencer, par exemple, c'est au nom d'une idole dogmatique : le Progrès de VEspèce, que l'écrasement des faibles économiquement est justifié comme nécessaire et providentiel.
Au point de vue de l'organisation politique, l'individualisme peut donner lieu à deux formes opposées : l'individualisme aristocratique et l'individualisme démocratique. Selon nous, rindividualisme aristocratique est un individualisme contradictoire. Car il ne réclame que pour quelques privilégiés Tépanouissement intégral de leur moi et il se convertit pour les autres en une doctrine d'oppression.