I. — OU EN SOMMES-NOUS
. Roscoff, 28 septembre 1902.
Me voici revenu à Roscoff, après quelques jours
.__ d’absence, et je retrouve, dans la paix de sa laborieuse
D e 0 0 Fr e 0] e. 0 e .
activité, la petite ville que j'ai vue si tragiquement
+ agitée, il y a un mois. Tout est calme, mais c’est un calme de surface. Les âmes sont troublées, une sourde Le colère continue de gronder dans ces cœurs irrémé- diablement blessés. Tous les jours, en allant aux "1 champs ou à la mer, il faut passer devant la petite porte, surmontée d’une croix, où s’incrustent les deux cachets rouges du scellé administratif, et cette petite porte, ainsi close par le sceau du gouvernement, c'est l’image parlante de la liberté captive. Si le crime n’était pas si grand, on serait tenté de remercier FA M. Combes d’avoir ainsi donné, dans nos communes, oo cette leçon de choses, plus éloquente que toùs nos su SOUS. À
.J6 dis le crime, et le mot n’est pas trop fort. Caril faut voir, sur place, dans la pratique, les consé-
quences de l'’abominable violence que nous avons subie.
Voici, passée depuis huit jours, l’époque de la rentrée. Que va-t-on faire des enfants ? IL y avait à l'école, outre les classes, une garderie pour les bébés, un ouvroir pour les grandes : tout ce petit monde vivait, jouait. travaillait, apprenait sous la garde et la direction des bonnes Sœurs. Elles sont bien encore là, les pauvres saintes filles, retirées dans des maisons particulières, et, le matin après la messe, le soir quand sonne l’Angelus, on voit passer dans les chemins, entre les petits murs couronnés d’ajoncs, leurs robes blanches, pareilles à des mouettes chassées par l'orage; elles sont là, tristes, étonnées de leur désœuvrement, et elles ne savent que dire aux mères qui les interrogent, aux enfants qui courent après elles en pleurant.
On ouvrira une école libre, c’est entendu. Seulement, où et comment ? La maison. est sous scellés. La société civile qui en est propriétaire a introduit un pourvoi devant le Conseil d'Etat: il s'agit de savoir si un ministre quelconque a le droit, sans décision de justice, armé d’un décret illégalement rendu, de faire crocheter un domicile privé, de l’envahir. d'en chasser les habitants, et d'en cadenasser la porte. Mais avant que la question soit tranchée, pour combien de temps en avons-nous? Cinq à six mois, au bas mot, nous dit-on. Comment faire? Le temps presse. Briser les scellés ? On ne s’en prive pas, il est vrai, et c'est la vengeance anonyme de tous les jours contre le commissaire qui rôde, à l'affût d’un procès-verbal ; mais cela n'avance à rien, les scellés brisés sont replacés et la maison reste close.
Mon ami, M. de Chamaillard, sénateur du départe-
ment, les a brisés, lui, à Quimper, en plein jouret en
public, précisément pour que la justice fût saisie. Elle l’a été: le tribunal de Quimper, avec des considérants qui nesont pas flatteurs pour l'administration, a renvoyé le jugement jusqu après décision du Conseil d'Etat! Toujours le Conseil d'Etat! toujours aussi des mois et des mois à attendre ! Alors quoi, peut-être daignera-ton ouvrir au propriétaire sa propre porte, s’il s'engage, par écrit, à ne pas faire rentrer les Sœurs chez lui. On propose cela froidement, comme la chose la plus naturelle du monde : c’est ainsi qu'on entend en France l’inviolabilité du domicile, de ce domicile dont les Anglais disent, répétant la parole de lord Chatham, « que la tempête et la pluie peuvent entrer dans la chaumière d’un ouvrier, mais que le Roi n’y pénètre pas », les Anglais qui se promènent ici tout l'été, et à qui nous offrons cet édifiant tableau de nos mœurs politiques ! :
Faudra-t-il donc en passer par là pour avoir une
: école et, à cause des familles, des enfants qui attendent,
subir cette espèce de capitulation? J'espère que non, le piège est trop grossier et, sans doute, on n’y tombera pas. Mais que penser d’un gouvernement qui s’abaisse à de pareils procédés de chantage? Vous prétendez
qu'on à commis un abus de pouvoir en chassant les Sœurs de chez vous, vous en appelez à la justice et, pendant ce temps-là, on vous souffle à l'oreille :
« Allons ! vous voyez bien que vous ne pouvez pas vous passer de votre maison. Eh bien ! tenez, on va vous la
fo COMBATS D'HIER ET D AUJOURD HUI
rendre ; promettez-moi seulement que jamais les Sœurs n’y rentreront. » Ce qui signifie tout simplement :
« Vous êtes dans l'embarras, je vous tiens ; abandonnez
votre droit, reconnaissez que vous avez eu tort ef on vous laissera rentrer chez vous.» Comment appelle-t-on cela ? Mon dictionnaire parlementaire ne me fournit pas le mot propre.
« Alors, nous dit-on, cherchez un autre local. » C'est une moquerie. Tout le monde sait à quelles conditions la loi assujettit les locaux scolaires pour le cube d'air et le reste, et qu'on ne trouve pas, dans une bourgade rurale, beaucoup de maisons qui puissent les remplir. « Achetez un terrain, bâtissez ! » Mais j'ai déjà là une maison à moi, que j'ai payée, bâtie, aménagée, qui est toute prête ! « Renoncez aux Sœurs ! » Voilà le dilemme où l’on nous étrangle !
Je le demande à tous les hommes de bonne foi, n'est-ce pas la plus basse des tyrannies ? Et ce n’est pas tout! Les institutrices? Naturellement, tout le monde veut des Sœurs: mais ce sera un établissement nouveau, et alors il faudra attendre l'autorisation, j'allais dire, d’après la loi de M. Waldeck-Rousseau, l'autorisation du Conseil d'Etat, quand il pourra penser à examiner les dossiers qui s’'empilent dans ses bureaux: depuis huit jours, ce n’est même plus cela. |
IL paraît bien établi, les journaux officieux n'ayant pas là-dessus démenti les révélations de la Croix, que notre légendaire Conseil d'Etat, sollicité encore une fois de mettre en paix la conscience de M. Combes, comme jadis celle de M. Leygues, s’est empressé de